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bad blood - we live here

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◆ Manuscrits : 1289
◆ Arrivé(e) le : 13/11/2016
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Sujet: Warning SignMer 3 Mai - 10:52

La douceur de la serviette qu’elle tenait entre les mains lui fit du bien, alors que son regard s’était égaré au-delà de la cime des arbres entourant la propriété, occupé par la contemplation inopinée du mouvement des vagues qu’elle apercevait de très loin à travers la grande fenêtre de la salle de bain. Un accroc dans la matière spongieuse de la serviette vint se nicher dans la pierre ornant la bague de fiançailles qu’elle portait toujours à son doigt, n’ayant pas eu le courage de s’en défaire, malgré les bons conseils de Jesse. Amelia se ranima soudain et baissa lentement la tête sur sa main. Elle tendit la gauche devant son visage et plissa l’œil pour étudier avec expertise le travail d’orfèvre effectué sur l’or rose et sur l’éclat de diamant sublimant la finesse de ses longs doigts – elle s’était habituée à sa beauté, la réverbération de la lumière sur la pierre déployant tous ses trésors chaque fois que le soleil venait se mesurer à sa splendeur. Elle soupira, soustrayant l’anneau à sa vue, tant il lui était douloureux d’imaginer ce à quoi sa vie aurait ressemblé si Andy avait décidé de rester à ses côtés. Le mariage aurait eu lieu depuis quelques semaines déjà. Elle serait aujourd’hui débordée par la masse de cartes de remerciements à envoyer à leurs invités généreux et à leurs connaissances passées les féliciter après l’église ; les fleurs de son bouquet nuptial auraient commencé à se flétrir, mais leur odeur s’inscrirait à tout jamais dans sa mémoire, et elle chercherait toute sa vie à avoir un bouquet de ces fleurs au centre de l’îlot central de la cuisine et en haut du placard de la salle de bain ; les souvenirs de leur lune de miel leur trotteraient encore dans la tête, les faisant rougir en pleine journée, et ce à des moments inopportuns ; la joie d’enfin porter le nom de l’homme qu’elle aimait profondément la transporterait, la poussant à rappeler à quiconque lui posant la question qu’en effet, elle était désormais une femme mariée. Sa gorge se serra douloureusement. Millie tourna les talons pour rejoindre le lavabo surplombé d’un miroir sur lequel elle évita de s’attarder, sentant les larmes gonfler au raz de ses cils maquillés – loin du conte de fées dont elle s’était repue durant toutes ses années, sa vie ressemblait à ça désormais : elle qui retenait ses larmes lorsqu’on lui rapportait l’avancée de l’enquête autour des meurtres du Poète, qu’on l’arrêtait au détour d’une rue pour la questionner sur ce qu’elle en savait ou non et si elle y était pour quelque chose, qu’elle pensait à sa grand-mère, à Rose, et bien trop souvent à Tobias quand elle apprenait pour la énième fois la disparition de quelqu’un qu’elle appréciait et qu’on l’appelait à coup sûr pour la questionner, pendant qu’Andy n’était plus là pour la soulager du poids trop lourd qu’elle portait sur les épaules. Elle ferma les yeux et inspira une longue goulée d’air qu’elle bloqua dans le creux de sa poitrine, lorsqu’une voix rauque s’éleva au rez-de-chaussée, s’inquiétant du temps qu’elle mettait à descendre.

Ezra l’attendait en bas des escaliers. Sans qu’elle ne puisse l’expliquer, cela la soulagea immédiatement, et elle rouvrit les yeux pour une nouvelle fois les arrêter sur sa bague de fiançailles. Elle largua résolument la serviette de bain près de la vasque, s’y accrochant un moment avec fermeté, tandis qu’elle faisait le point dans son esprit. Le temps qu’une fine colonne d’air s’échappe de ses lèvres charnues, Amelia avait pris sa décision – pour le meilleur, comme pour le pire, et l’ironie de son chemin de pensée la fit carrer les mâchoires ; elle fit glisser l’anneau de son doigt, activa la manivelle du robinet pour en faire couler un puissant jet d’eau brûlante, et la laissant tomber dans le syphon au fond duquel elle atterrit en silence, s’écoulant dans les canalisations. Elle ne se sentait pas mieux pour autant, constata-t-elle au moment où elle releva la tête pour affronter durement son reflet dans le miroir, mais la charge de soucis qui lui faisait bien trop souvent baisser la tête lui sembla tout de suite plus supportable, et avec une dignité sereine, elle corrigea son port de tête, pour mieux pivoter de l’autre côté, et enfin quitter la salle de bain.

« Quoi ? C’est tout le temps dont une dame a besoin pour se repoudrer le nez, je dois tout t’apprendre ? » lança la jeune femme en descendant la dernière volée de marches, se dirigeant tout droit vers Ezra. Sa main gauche lui paraissait nettement plus légère, mais son cœur diffusait comme une décharge électrique qui lui vrillait la poitrine – mais elle ne montra rien, gratifiant le jeune homme d’un grand sourire lumineux et d’une grimace puérile qui n’aurait rien à envier à celle que ses élèves utilisaient pour faire taire ceux qui les taquinaient dans la cour de récré. Elle s’arrêta trois marches avant la fin, préparant déjà son coup ; elle n’avait plus besoin de grandes analyses mathématiques pour mieux estimer leur différence de taille, la force de l’habitude l’ayant soumise à l’évidence ; Ezra n’était rien d’autre qu’un gentil géant – il était toujours là pour elle, même lorsque les choses ne tournaient pas à son avantage, ce n’est pas lui qui l’aurait laissé tomber pour se laisser empoisonner par le venin du soupçon, et l’inverse était tout aussi valable : Amelia pourrait sacrifier beaucoup pour lui.
Attendant d’être plus ou moins à son niveau, et qu’il lui tourne le dos, elle posa ses mains sur ses larges épaules et lui grimpa à moitié dessus en lui demandant « Tu m’emmènes ? » Elle se hissa définitivement sur son dos, non sans pousser quelques complaintes tant c’était difficile, puis serra ses bras autour de son cou, et cala ses jambes sur ses hanches. Millie se redressa brusquement, fronçant le nez comme un animal sur la piste de son dîner « Ça sent super bon, c’est quoi le menu ? »
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Sujet: Re: Warning SignMer 24 Mai - 21:03

Il n’y avait qu’une seule photo d’elle dans sa demeure. Accrochée au mur, dans l’escalier, elle se tenait quelque part entre les sourires de sa mère et de leur beau-père, sa joie immortalisée sur le papier glacé. Le cliché laissait voir les dents qui manquaient déjà à son bonheur, l’enfant toujours ravie de pouvoir raconter à son grand-frère ce que la petite souris lui avait offert cette fois-ci. Ses cheveux blonds ébouriffés laissaient sous-entendre que l’après-midi ensoleillée n’avait pas été de tout repos, et Ezra se tenait quelque part dans le fond de leur jardin, encore occupé à retourner la terre. Ils avaient pour habitude de planter des fleurs ensemble, l’aîné creusant pour que la petite dispose les graines et recouvre chaque trou. Elle n’avait même pas eu le temps de voir fleurir les roses, les tulipes ou les hortensias. L’été l’avait assommée, la privant de sa liberté, la cloitrant dans une chambre d’hôpital aux murs blancs. Des murs qu’Ezra avait eu en horreur, sur lesquels il était venu accrocher quelques cadres, des dessins de ses camarades de classe, des photos de leur famille. Sur sa table basse, il avait posé quelques fleurs, celles qu’elle aurait voulu voir germer ailleurs que dans cet enfer. Les rares fois où elle avait eu le droit de sortir quelques heures, elle était revenue féconder la terre, avant de disparaitre à nouveau. Les mois s’étaient écoulés dangereusement, voyant les dernières graines éclore ; après quoi, il ne resterait plus rien de sa soeur. Quelques souvenirs seulement, mais rien de réel ou de tangible. Pas d’héritage. Sur sa tombe, Ezra avait déposé ses fleurs. Celles qui l’avait vue éclore avant de se faner, avant de regagner la terre. Peut-être qu’elle parviendrait à faire naître un parterre de lys sur sa tombe, de là où elle était? Alors Ezra était souvent revenu l’arroser de ses larmes, au cas où.

Il avait mis longtemps à accepter, renonçant à prononcer jusqu'à son nom, le souvenir lui nouant trop souvent la gorge, le faisant suffoquer. Il avait prié des nuits entières, espérant que le ciel l’entendrait, qu’il lui donnerait des nouvelles de sa jolie fleur. Mais rien, un silence presque glaçant, et Ezra avait dû apprendre à faire avec, retournant mille fois la terre de son propre jardin afin d'y trouver des réponses. Et puis il avait fini par comprendre que le Créateur ne maitrisait rien, qu’on ne pouvait pas lui en vouloir. Qu’Il avait déjà accompli un miracle, que chaque expiration devait donc être un remerciement. Ils étaient là, vifs et déchirés, mais ils n’étaient maîtres de rien, et il fallait l’accepter. Et quand enfin il en avait eu la force, Ezra avait ressorti la photo d’un tiroir, lui offrant un cadre et une place de choix sur le mur qu’il avait choisi de consacrer à son entourage. Il avait appris à se familiariser avec le souvenir tragique, le sourire de la petite l’interpellant souvent du coin de l’oeil dans les premiers temps. Jusqu’à ce qu’il s’habitue à sa présence ; jusqu’à qu’il s’habitue à la pesante absence. Qu’elle fasse partie de lui, qu’elle ne le quitte plus, qu’elle reste là, à l’observer. À veiller sur lui comme il avait veillé sur elle.

Amelia venait d’atteindre les dernières marches, alors que le regard d’Ezra s’était perdu dans le passé en attendant la jeune femme, son sourire se faisant timide sur son visage, son expression solennelle habituelle ayant soudainement la vie dure face à la grimace de la blonde. Il se retint de faire une remarque sur sa taille, constatant qu’elle avait besoin de plusieurs marches pour se tenir à sa hauteur, se dirigeant à nouveau vers la salle à manger où le déjeuner les attendait, Ezra n’ayant même pas pris la peine de se défaire de son tablier. Le gentil géant fut néanmoins pris de court, ne luttant même pas lorsqu’il sentit les mains d’Amelia sur ses épaules, comme habitué à ses enfantillages. Elle lui rendait la douceur qu’il avait perdu, ou bien peut-être lui en offrait-elle une qu’il n’avait jamais vraiment eu le temps d’apprécier? Elle ne remplaçait personne, elle avait simplement réussi à panser les blessures d’un coeur écorché. « Tu n’as pas besoin de te repoudrer tu sais, tu es jolie sans poudre. » Mais après tout, elle était bien libre de faire ce qu’elle voulait. Son avis d’homme n’importait guère. « Tu es jolie dans tous les cas, même quand tu grimaces. » Un mouvement d’épaule, un sursaut pour s’assurer qu’elle était bien en place et que sa prise était bonne, ses mains se glissant sous les genoux de la blonde pour éviter tout chavirement. « Destination : la salle à manger. » Déterminé à faire un détour alors que la pièce en question se trouvait à quelques pas seulement de leur position actuelle, il partit à l’opposé, faisant mine de s’être perdu une fois nez à nez avec la porte d’entrée. « Alors attends, ce n’est pas par-là… Il me semblait pourtant que… Attends, laisse-moi réfléchir. » Il prit une autre direction, traversant maintenant la cuisine où les plats étaient déjà vides, les assiettes étant déjà dressées et posées sur une table qui les attendait ailleurs. « Je crois que du risotto est au menu, à en juger par les quelques grains de riz qui trainent au fond de cette casserole. Il faudrait vraiment qu’on trouve cette salle à manger rapidement, si on ne veut pas manger froid. » Tournant en rond, bourrique devenue folle, il finit par rester planté au milieu du couloir, imperturbable. « Tu n’aurais pas un plan par hasard? »

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Sujet: Re: Warning SignDim 4 Juin - 19:01

On pensait que la proximité entre les individus entraînait les confidences, et c’était vrai. L’amitié forçait souvent à l’ouverture de son jardin secret, c’était une clause fondamentale à l’épanouissement de la tendresse que deux amis nourrissaient l’un pour l’autre. Pour autant, les non-dits ne tuaient pas la complicité et n’enterraient en rien la confiance que deux vieux amis se portaient après des années à grandir ensemble. La preuve en était : il y avait beaucoup de non-dits entre Ezra et Millie alors qu’ils illustraient pourtant parfaitement le principe de l’amitié. Ils ne parlaient jamais du facteur qu’ils avaient en commun et qui les avaient rapprochés lorsqu’ils étaient plus jeunes. Parce que c’était douloureux, ou parce que sa présence était encore si palpable qu’ils n’avaient pas besoin de s’épancher dessus. En grande imaginative, Amelia s’inclinait davantage face à cette explication, charmée par l’image de l’esprit volatile d’une petite-fille – d’une petite-fille qui ne grandirait jamais – flottant à leur côté pour participer à leurs rendez-vous de grandes personnes durant lesquels elle s’ennuyait probablement. Peut-être était-ce pour cette raison qu’elle se sentait toujours obligée de saupoudrer leurs retrouvailles hebdomadaires par une bonne dose d’enfantillages, histoire que cette petite-fille y trouve son compte, elle aussi.

Avec Ezra, elle était au moins sûre que ses perches seraient vigoureusement attrapées. A chaque fois, ça déclenchait son hilarité. S’accrochant solidement au dos du jeune homme, elle rit en lui donnant un léger de coup de talon dans les flancs pour l’inciter à avancer plus vite et en hennissant avec enthousiasme à l’idée de se faire conduire à table de cette façon. Il lui était arrivée de se demander comment quelqu’un comme lui, un homme qui avait beau avoir toutes les qualités requises pour prêcher, dépoussiérait néanmoins la fonction de pasteur. Les fidèles féminines – et masculines, car il y en avait aussi, et ce malgré la volonté farouche de l’entité qu’ils priaient de les faire culpabiliser à ce propos – de Fairhope n’en finissaient plus de se pâmer devant le physique de prince charmant du révérend Frey, faisant augmenter la fréquentation de l’office du dimanche matin de quelques pourcents, elle en était absolument convaincue. Ezra avait ses raisons pour s’être enfermé dans la solennité de la fonction de pasteur, et elle parvenait à le comprendre ; son humilité le rendait encore plus charmant à ses yeux.

« Révérend Frey, vous êtes un idiot. » Ça ne l’empêchait pas de le traiter comme le frère qu’elle n’avait jamais eu, au contraire ; elle aimait particulièrement le taquiner et il le lui rendait bien. La jeune femme tressautait au rythme des pas d’Ezra qui lui avait fait traverser le rez-de-chaussée de long en large avant de se planter au milieu du couloir de l’entrée. Un nouveau rire secouant ses frêles épaules, Millie se redressa sur le dos de sa mule, fronçant le nez en furetant les environs d’un regard inquisiteur. Au moins, ce petit interlude enfantin lui faisait oublier le poids de la bague de fiançailles qu’elle ne portait plus à son doigt. Elle se mit toutefois à espérer très fort qu’elle n’obstruerait pas les canalisations d’Ezra – elle n’avait pas envie de répondre à ses questions sur le sujet, que ce soit soir ou plus tard. Elle finit par poser ses yeux au plafond-haut dont le vif éclairage lui fit brusquement plisser les paupières « Il n’existe pas une prière pour trouver son chemin ? C’est toi le spécialiste, et j’ai déserté l’office depuis trop longtemps pour que ton patron consente à me filer un coup de main. Je te laisse fai – oh, mais attends ! » Elle se fit glisser de son dos pour mieux retomber sur ses deux pieds. Dans une expression toute théâtrale, elle tendit le bras vers l’arcade de la salle à manger « La Terre Promise. » murmurât-elle d’une grosse voix de bande-annonce de cinéma. Elle se remit à rire quelques secondes, fière de son petit effet, et donna un coup de coude au jeune homme à qui elle fit finalement signe de la tête de la suivre. Prenant son chemin vers la grande pièce d’où provenait l’odeur qui l’avait alléchée, elle tourna à son angle en reprenant avec plus de sérieux « J’imagine que j’ai dépassé mon quota de blasphèmes pour la soirée, inutile de dire le bénédicité. » Elle se laissa tomber sur la chaise qu’Ezra lui avait attribuée et s’émerveilla un instant devant le met qu’il avait préparé en joignant ses mains sous son menton – les quelques kilos qu’elle avait en trop, elles les lui devaient, mais là encore, ça ne méritait pas qu’on s’y attarde. Amelia déplia sa serviette de table du bout des doigts, l’étendit sur ses genoux, et attendit que son ami s’installe en face d’elle pour s’engager dans une conversation plus adulte « Les derniers ragots à Church-Land sont-ils aussi juteux que ceux de la dernière fois ? » Elle lui sourit en pêchant sa fourchette avec sa main gauche « Je t’ai aperçu aux funérailles de Tobias, mais je n’ai pas voulu te déranger. L’ambiance était pesante. » Comme à tous les enterrements, ne s’empêcha-t-elle pas de se dire mentalement, et pour dissimuler toutes traces de trouble sur son visage, elle planta sa fourchette dans le centre de son assiette « On attaque ? »
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Sujet: Re: Warning SignHier à 1:53

Elle s’était installée à table avec autant de facilité qu’elle était entrée dans sa vie, se faisant une place dans son quotidien sans même qu’il y prête attention, sans qu’il montre la moindre forme de résistance. Elle s’était fait une place dans son coeur comme un oiseau se serait installé sur une branche pour y faire son nid, jugeant que l’arbre serait assez solide pour la porter à bout de bras, pour ralentir sa chute et l’empêcher de rencontrer le sol trop rapidement. À croire qu’elle ne pouvait plus se servir de ses ailes, ou qu’elle les avait confié à quelqu’un d’autre avant de se réfugier ici, dans ce nid, dans cette demeure qu’il n’avait pas encore fini de construire, qu'il n'avait même pas achevé. Ezra faisait pourtant de son mieux pour la rafistoler silencieusement, sans jamais mettre de mots sur ses blessures, sans remuer les maux qui la tracassaient sûrement. Elle s’était assise et le regard du pasteur s’était posé sur l’annulaire de la jeune femme bien malgré lui, le doigt laissé nu, allégé d’un poids qu’elle ne semblait plus en mesure de porter. Et l’arbre avait soudainement envie de tendre ses bras un peu plus haut vers le ciel, vers le soleil et l’horizon, pour qu’elle retrouve enfin ses ailes et la force de se laisser porter par l’air du soir, confiant définitivement ses souvenirs à la brise ou à l’écume des vagues. Mais il restait là, planté face à elle, interdit, conscient qu’elle n’était pas venu jusqu’ici pour qu’il lui serve ce genre de discours, pour qu’il lui pose ce genre de questions et qu’elle se sente obligée de se confondre en explications. Les confessions ne devaient jamais être exigées, elles étaient seulement offertes, et Ezra refusait de faire des exceptions.

Amelia s’arma de sa fourchette, tandis qu’il se disait qu’il avait justement eu son quota de blasphèmes ; elle qui avait déjà fait la remarque quelques secondes auparavant, consciente que son humour était apprécié et que ses réflexions avaient réussi à amuser le pasteur, mais qu’il fallait tout de même que la réalité reprenne le dessus sur le jeu à un moment donné. Oh, pas longtemps. Juste un instant, juste le temps pour Ezra de tirer sa propre chaise, de soulever sa fourchette avec une certaine précaution pour saisir la serviette qui dormait juste en dessous, la déplier pour la placer délicatement sur ses genoux, tandis qu’il reposait le couvert dont il venait justement de se saisir. « Je crains que tu sois obligée de m’attendre avant d’attaquer, comme d’habitude. » Ce n’était pas un reproche, ni même une critique quelconque. Elle avait le droit de ne pas prendre toutes ces choses-là au sérieux ; c’était justement ce qui faisait son charme. Mais Ezra n’en n’avait pas la force, et joignant ses mains face à lui, il baissa légèrement la tête, ses paupières se fermant, une inspiration quittant silencieusement ses lèvres tandis qu’il priait, récitant le bénédicité pour lui-même afin de ne pas embarrasser son invitée avec ces quelques paroles. Après avoir articulé un Amen pour conclure sa prière, il finit par se redresser, le bleu de ses yeux se mélangeant à celui de la belle Amelia, sa main se dirigeant vers le pichet pour lui servir un verre d’eau avant de lui faire signe qu’elle pouvait maintenant attaquer sans aucun scrupule, et ainsi faire honneur au plat qu’il avait mis du soin à lui préparer.

« Tu sais bien que je ne peux pas tout raconter de ce qu’il se passe à… » Il n’y avait bien qu’elle pour avoir le don de lui arracher ce genre de vocabulaire, pour lui faire prononcer des mots qui le décrédibilisaient au possible. Mais elle était son seul public, et dans l’intimité de leur nid, il ne pouvait que lui faire honneur et se réjouir du sourire qui fendait aussitôt son visage lorsqu’il s’autorisait ce genre d’écart en sa présence. « …à Church-Land. » Il porta une première bouchée jusqu’à ses lèvres, prenant le temps de savourer son plat pour en relever toutes les saveurs, mais surtout pour en noter toutes les imperfections pour la prochaine fois. « Mais après tout, tout ce qui n’est pas dit dans le confessionnal relève du domaine public, n’est-ce pas ? » Il fallait bien qu’il se détache de tout ça et qu’il arrête de culpabiliser pour pas grand chose ; un peu de repos de temps à autre n’avait jamais vraiment fait de mal à personne, non ? Ezra avait pourtant bien du mal à se laisser aller, jugeant que son rôle était d’apaiser les esprits, pas de les échauffer à grand renfort de rumeurs. « Si tu préfères boire autre chose, il doit me rester du jus d’orange que j’ai pressé ce matin dans le frigo. » Autant faire diversion, voilà qui paraissait intelligent. « Et l’enterrement de Tobias a remué tout le monde, crois-moi. Savoir qu’un tueur rode en ville est une chose, savoir que la police, censée nous protéger, se met à tuer des citoyens, en est une autre. Il faut essayer de pardonner à tout le monde, ce n'est pas chose facile dans de tels cas. » Il avait l’impression de passer du coq à l’âne, ses propos n’ayant soudainement plus aucun sens entre les ragots, le jus de fruit et la mort d'un pauvre innocent ; il porta ensuite sa fourchette jusqu'à ses lèvres, s'obligeant à se taire l'espace d'un court instant. « Mais je ne suis pas certain que Tobias mérite qu’on parle de lui entre deux bouchées de risotto. Ne salissons pas sa mémoire. » Essuyant ses lèvres à l’aide de sa serviette, il la replaça ensuite sur ses genoux. « Et je suis sûr que tu as mille autres sujets plus joyeux à aborder. Ou des ragots à raconter. » N’importe quoi pour rafistoler ses ailes brisées, et la regarder virevolter autour de ses vieilles branches.

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