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 it's all been said

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bad blood - we live here

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◆ Manuscrits : 74
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Sujet: it's all been saidJeu 15 Juin - 12:01


The fire inside my eyes has long gone out
There's nothing left for me to say or do
'Cause all that matters disappeared when I lost you...

novembre 2015


Toutes les écoles avaient été rouvertes, une à une. Les salles et amphithéâtres de l'université s'étaient remplis à nouveau, les bancs du lycée s'étaient vus encombrés par des élèves et des soupirs, et enfin l'école primaire avait rouvert ses grilles, les mêmes grilles qui n'avaient vu que les policiers pendant des semaines. La cour et les murs et les pupitres avaient contemplé le passage d'un petit corps dans un grand sac mortuaire, et s'étaient demandé ce que les experts et les uniformes qui défilaient là pouvaient bien espérer trouver. Mais finalement, on avait invité les enfants à revenir prendre leur place, on avait à nouveau invité les rires et les chamailleries, on avait remplacé les poèmes par des gribouillages et on avait sans doute un pincement au cœur à chaque fois que l'on faisait une dictée. Un regard en biais vers le trou béant au milieu du cortège, d'où on avait retiré le pupitre souillé et où l'on pouvait toujours apercevoir la mort, cicatrice purulente qui suintait et hurlait à qui voulait bien l'entendre qu'elle était passée par là. Nathan l'entendait en permanence. Pourtant il s'était tenu aussi éloigné de l'école que possible depuis ce soir-là. Il s'était enfermé chez lui dans l'espoir de garder Rose intacte, de garder son souvenir, son écho et ses sourires prisonniers entre les murs autrefois chaleureux de leur maison à présent glaciale et sombre. Puis il avait saigné quelques couleurs sur mille toiles, gisant exsangue et silencieux sur le sol qu'elle avait foulé. Il s'était muré dans son temple, intrus dans la pyramide érigée à la mémoire de Rose, égaré dans un labyrinthe de souvenirs dont il n'essayait même pas de retrouver la sortie. C'était étouffant pourtant, c'était intenable, de ne respirer qu'elle, de s'écorcher les yeux sur tout ce qu'elle avait été et touché, de tomber à genoux à chaque foulée à cause d'une photo, d'un dessin ou d'une chaussette. C'était pénible, toutes ces fleurs et ces cartes, tous ces inconnus qui étaient venus déposer des hommages et des pensées dont il n'avait que faire, ces étrangers qui profanaient sa tombe en prétendant qu'ils étaient peinés.

C'était son frère qui avait parlé de reprendre le travail en premier. Ils n'avaient jamais été particulièrement proches, les deux hommes étant aussi diamétralement opposés qu'il était possible de l'être. L'aîné avait toujours été incapable de comprendre les écarts d'âme, la vie instable et débauchée du plus jeune ; et le plus jeune avait toujours été trop occupé à courir après le monde pour s'intéresser à celui carré et méticuleux de son grand-frère. Ils s'étaient respectés, pourtant, ils s'étaient soutenus. Le plus jeune avait ouvert sa porte à un aîné en mal d'amour, et en retour l'aîné avait puisé dans son compte en banque pour aider Nathan à construire sa vie à Fairhope. Ils s'aimaient, c'était indéniable, ils n'avaient juste jamais su se comprendre. Mais le plus vieux avait ses propres enfants, et il ne pouvait même pas concevoir l'idée de les perdre. Il avait souvent fait l'aller-retour entre Fairhope et sa propre famille, depuis, et à chaque fois qu'il rentrait il tombait dans les bras de ses enfants, infiniment soulagé de les retrouver vivants alors qu'il s'extirpait de la tombe où son petit frère moisissait. Alors il avait tout organisé, il avait délibérément ignoré les protestations murmurées par Nathan. Il avait remis l'école à flots, avait rouvert les inscriptions durant l'été, avait chaleureusement remercié la femme de ménage qui avait discrètement continué à entretenir l'endroit, et avait tenté de tout préparer au mieux. Il connaissait suffisamment son frère pour savoir qu'il ne réagirait pas de lui-même, qu'il se laisserait lentement avaler par les sables mouvants. Et finalement, une fois remis en route, en quelques jours à peine, Nathan s'était lancé dans le travail à corps perdu. Ses protestations avaient été complètement oubliées, et il avait repris les rênes.

Depuis, il était assis là, face à la scène. Il se levait parfois, souriait aux élèves, corrigeait une position, une diction, une intonation. Il acceptait un paiement et notait une absence dans son planning, il retournait s'asseoir, puis il se relevait pour résoudre une dispute, ou pour apaiser des inquiétudes, il donnait des renseignements et écoutait les mécontentements, puis il retournait s'asseoir. Il regardait les silhouettes se déplacer sur la scène, habiter des personnages et réciter des textes avec plus ou moins d'aisance, de fluidité, de passion. Son habituel sourire bienveillant était à présent dessiné à la pointe d'un couteau, mais il était là, résolument gravé sur son visage. Il ne savait pas depuis quand il était assis là. Cela faisait un mois, peut-être deux, voire même trois, il avait perdu le compte. Il n'avait plus d'anniversaires à fêter, il n'avait plus de futur à attendre, plus d'événements, plus de vacances à planifier, plus rien, alors les jours pouvaient bien perdre le fil également s'ils le souhaitaient. Il restait assis là tard le soir, longtemps après que les élèves soient tous partis, longtemps après que le silence ait repris possession des lieux. Quelques fois, il noyait les minutes dans des verres de whisky. Il aurait bien passé la nuit là, à contempler la scène vide et à se souvenir de Rose qui arrivait toujours en courant entre deux cours, ravie à l'idée de lui présenter les nouvelles merveilles que son imagination débordante avait concoctées. Il voyait ses cheveux bruns ébouriffés et ses joues rougies par des prouesses acrobatiques, ou encore son air fier alors qu'elle récitait un poème qu'elle venait d'écrire sur Simba. Un poème. Nathan secoua la tête. Simba. Souvent, c'était l'animal qui le forçait à rentrer. Ce dernier ne le quittait plus d'une semelle, et il s'allongeait toujours à ses pieds. Parfois, il regardait la scène aussi, et son maître aimait à penser qu'il la voyait également. Mais il leur fallait rentrer, et quand l'heure se faisait trop tardive, le chien se rendait à la porte d'entrée et pleurait jusqu'à ce que le corps du brun se mette en mouvement. Ils rentraient alors, et après un court rituel où le chien recevait sa pitance et retrouvait son lit, c'est sur ses tableaux que Nathan s'écroulait finalement, puisque le sommeil et la faim étaient devenus occasionnels.

Il ne savait pas exactement depuis quand il était assis là. Il lui semblait que ça faisait quelques heures. Le bruit de la porte d'entrée l'arracha finalement à son inanité, et il traversa les rangées de sièges jusqu'à l'accueil. Il avait presque fini de recréer son sourire lorsqu'il l'aperçut. L'illusion s'effondra aussitôt, et ses yeux ne s'attardèrent qu'un instant sur la jeune femme qui venait d'entrer. La regarder semblait aussi douloureux que d'observer directement le soleil, et les yeux de Nathan s'accrochèrent aussitôt à n'importe quoi d'autre. Il continua de ne pas la regarder en silence, pendant qu'il se débattait contre sa mémoire et le souvenir que l'institutrice faisait resurgir. Elle avait mis les pieds dans cette salle aujourd'hui. Est-ce que ses yeux s'étaient égarés vers la chaise où –

«Bonjour,»
Un regard à la dérobée, Nathan combattait le silence.

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Sujet: Re: it's all been saidLun 26 Juin - 18:55

Ses yeux s’égarèrent sur le pupitre de Rose. Et comme à chaque fois, c’était comme être plongée dans un bain d’eau glacée. Il y avait d’abord la sensation mordante du froid qui se répandait sous sa peau, et qui attiédissait le sang dans ses veines jusqu’à ce qu’elle ressente son parcours douloureux pour alimenter les battements effrénés de son cœur cognant trop fort dans sa poitrine. Puis le vide qui se faisait autour d’elle pour la ramener au centre d’un passé trop proche pour qu’elle ne consente à l’oublier. C’était le silence de cette nuit-là qui n’en finissait plus de la hanter. Chaque fois, l’ambiance feutrée des heures après la classe, heures durant lesquelles elle restait à son bureau pour mieux avancer dans ses corrections, elle ne pouvait lutter, et se voyait ramenée de force à février dernier. Elle frissonna brutalement, tressautant sur sa chaise, et voulut se réchauffer en se frictionnant les bras avec les paumes de ses mains, mais au lieu de quoi, elle se leva doucement, lunettes chaussées au bout de son nez, et cheveux relevés en une queue de cheval brouillonne, faite à la va-vite, pour ne pas être distraite par la caresse d’une mèche sur sa joue.

Amelia avait eu beau vouloir préserver l’âme de Rose au sein de sa salle de classe, laissant son pupitre se faire décorer par ses petits camarades avec des couleurs et des mots doux pour mieux effacer les traces sanguinolentes incrustées dans le bois, et changer toutes les semaines les fleurs qu’elle apportait pour égayer ce qui ressemblait davantage à une sépulture qu’à un mémorial, il y avait quelque chose de profondément morbide à l’idée de garder l’objet devant lequel elle avait été attablé pour la dernière fois de sa jeune vie. Elle en prenait davantage conscience aujourd’hui, même si elle avait été l’initiatrice de cette idée thérapeutique de prime abord, mais déchirante en définitive. Du point de vue de ses élèves, ce n’était sans doute pas grand-chose, pas de quoi en faire une histoire, juste un hommage qu’ils avaient pris plaisir à lui rendre, et qui leur mettait du baume au cœur lorsqu’ils rentraient dans la classe – certains lui disaient bonjour tous les matins. Mais du point de vue d’un adulte, c’était dérangeant. Millie s’arrêta devant le pupitre de Rose, et retira le vase rempli d’un pêle-mêle de fleurs sauvages achetées chez le fleuriste le matin-même, pour le poser sur la bordure de la grande fenêtre. Elle n’était pas bien costaude, mais elle saurait porter l’ensemble jusqu’à la réserve de l’école, située à quelques grandes enjambées de là, près de l’infirmerie : elle se sentait prête à le faire.

Quand elle referma la porte de la réserve, elle se jura de ne pas pleurer. Néanmoins, le chemin jusqu’à sa gorge s’était rétréci, et l’image autour d’elle se flouta pendant un moment donné. Elle expliquerait à ses élèves la disparition du pupitre de Rose avec des mots de maîtresse : sans leur mentir, mais en détournant légèrement la vérité, pour les protéger. Elle y réfléchit durant son trajet du retour jusqu’à sa salle de classe, mais comme toujours, elle conclut que l’improvisation serait sa meilleure alliée, et tandis qu’elle réorganisait le plan de classe pour combler l’espace vidé du pupitre de Rose, son regard dériva sur le bouquet de fleurs qu’elle comptait jeter, avant de s’en approcher doucement, et d’avoir une idée.

Elle hésita un long moment avant d’oser pénétrer dans l’enceinte de l’école de théâtre de Nathan Howard, son bouquet de fleurs – dont elle avait enveloppé les tiges dans du papier argenté pour éviter qu’elles ne s’égouttent sur ses chaussures – à la main. Elle avait appris sa réouverture quelques semaines auparavant, et n’avait cessé de se souvenir des bons moments qu’ils avaient passé à travailler ensemble sur les projets divers et variés de l’école primaire – Rose en chef de bande, survoltée par l’enthousiasme de faire connaître les talents de metteur en scène de son papa et de tenir le premier rôle des scénettes qu’ils avaient tant répétées. C’était douloureux de se dire que tout ça paraissait si loin, alors qu’en vérité, moins d’un an s’était écoulé depuis que tout avait volé en éclats. Il ne s’agissait pas seulement de la disparition de Rose, il s’agissait aussi des soupçons qui avaient pesé sur Amelia, et de l’idée commune qu’elle aurait pu, ou aurait dû, être la responsable pour arranger les autorités et la presse, et dans un même temps, soulager la douleur indéfinissable de Nathan. Sauf que sa douleur perdurerait encore longtemps, si ce n’était toujours, et que son innocence ayant été prouvée en partie, elle n’avait plus à risquer de se faire envoyer paître. Et pourtant, il y avait un nœud dans son estomac, et la cadence de son cœur dans sa poitrine avait atteint des records inquiétants… Et les choses ne s’arrangèrent guère lorsqu’elle dépassa la porte de l’école, et que son regard se posa immédiatement sur la silhouette de Nathan qu’elle n’avait pas vu depuis bien trop longtemps.

« J’ai appris la réouverture de l’école à la rentrée, je m’y prends sans doute un peu trop tard, mais je voulais juste… » entama-t-elle maladroitement après l’avoir salué pudiquement d’un signe de tête et d’un sourire timide. Elle remarqua qu’il évitait son regard. Une part vaniteuse de sa personnalité le regretta, mais le comprit aussi ; elle avait été celle qui, en plus d’avoir découvert sa fille morte, avait été accusée d’en être la responsable. Millie replaça son sac à main sur son épaule, amorça un geste pour remonter ses lunettes sur son nez, mais se souvint au dernier moment qu’elles les avaient retirées. Se sentant idiote, elle lui tendit le bouquet de fleurs qui, une heure plus tôt, reposait sur le pupitre de sa fille – elle ne le lui dirait pas, c’était un secret qu’elle préférait garder pour elle, ne sachant comment il le prendrait « C’est pas grand-chose, mais je sais que tu aimes les fleurs. Elles sont fraîches, un peu d’eau et de soleil, et elles dureront quelques jours. » Par réflexe, elle chercha son regard sous sa frange, mais cessa la lutte pour mieux lever les yeux vers le plafond haut du hall qui fit résonner sa voix lorsqu’elle dit « C’est toujours aussi joli ici. »
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Sujet: Re: it's all been saidJeu 29 Juin - 11:53

Nathan n'avait pas trouvé la force d'en vouloir au monde entier. D'autres pères, peut-être, se seraient lancés dans une poursuite acharnée du responsable qui avait tué leur enfant. Ils se seraient usés à la tache jusqu'à en mourir, ils n'auraient eu de repos tant que l'auteur du crime était libre, ou plutôt vif, et n'auraient reculé devant aucun obstacle pour atteindre cet objectif suprême – la mort du coupable. La rédemption, le salut, la paix. D'autres parents, peut-être. Il y en avait peut-être, là, dehors, dans les rues de Fairhope. Des mères et des pères qui épluchaient les journaux, qui demandaient des réponses, qui exigeaient, qui suppliaient la vérité à grands coups de questions et de cris. Lui n'était pas de ceux-là. Il laissait la revanche à d'autres, il leur laissait même la colère et la haine. Rien n'apaiserait la douleur infinie qui faisait de chaque moment d'éveil un enfer. Rien. Que le coupable pende au bout d'une corde ou qu'il coure toujours, Rose ne se réveillerait pas. Elle resterait paisiblement endormie, sans doute fière de n'avoir pas fait de faute dans la dernière phrase qu'elle avait jamais écrite. Il aurait beau frapper à la porte de sa tombe avec la tête du coupable sur une pique, elle n'ouvrirait plus jamais ses jolis yeux verts. Tous les médias, les policiers et même tous les quidams de la ville qui avaient hurlé qu'il méritait un coupable, qui s'étaient jetés sur le premier, ou en l'occurrence la première venue, et qui n'avaient même pas songé à ce qu'il en pensait, lui. Parce qu'il n'en pensait rien, Nathan. Il l'avait dit à voix basse, mais personne n'avait écouté. C'était le chagrin qui parlait, c'était la folie qui s'était forcément, forcément emparée de lui. Alors c'était en son nom qu'ils cherchaient l'assassin.

Toutes les fleurs du jardin avaient fané. L'espace autrefois coloré qui avait bordé leur maison et fait la joie et la fierté de Rose était maintenant désolé et mort. Il revoyait ses mains pleines de terre alors qu'elle plantait un énième bulbe, quelques graines de plus ; il entendait ses exclamations de joie lorsque les premières fleurs avaient éclos, bariolant leur jardin de couleurs ; il voyait, il sentait et il touchait, il l'entendait, il l'entendait gronder le chiot qui en avait déterré quelques-unes avant de rire parce qu'il était couvert de terre, il la voyait plonger le nez dans un bouquet fraîchement cueilli et grimacer parce qu'elle s'était entaillé le doigt en voulant couper les tiges ; c'était une explosion de souvenirs à chaque fois qu'il regardait par la fenêtre, à chaque fois que le violet, le rose, le rouge, le jaune effleuraient ses yeux, alors il avait fermé les rideaux et il les avait laissées mourir. Quelqu'un avait dit qu'il aurait dû tout faire pour les maintenir en vie, à sa mémoire, qu'elle serait triste et peinée de voir leur jardin terne et abandonné, et Nathan avait eu l'impression de souffrir de travers. Comme s'il y avait une façon, des règles, et qu'il les avait toutes bafouées. Il ne se démenait pas pour retrouver le coupable, il ne chérissait pas ce qu'elle avait laissé derrière elle, il n'était pas tombé dans la démence. Il n'était que lui, Nathan, prisonnier d'une douleur infinie que tout le monde lui rappelait constamment et qu'il endurait mal. C'était mal de chercher à fuir cette douleur, c'était mal d'éviter le cimetière et de ne pas lire les hommages, c'était mal de se taire et de laisser le Poète continuer sa course, c'était mal de ne pas être en colère. On avait même dit que c'était mal d'infliger sa douleur aux autres en rouvrant son école, que c'était mal de rester en ville et de rappeler à tout le monde ce qui était arrivé. Qu'il aurait au moins dû rejoindre l'association des victimes et en devenir un porte-parole, que c'était égoïste de ne pas user son visage pour toucher les gens.

Il détestait ce que les autres voyaient quand ils posaient les yeux sur lui. La créature piteuse qui déambulait dans les rues, la bête amaigrie et blessée qui léchait des plaies trop infectées et trop béantes pour jamais se fermer, le père détruit qui s'abîmait un peu plus dans la contemplation du vide que sa fille avait laissé derrière elle. Les gens qui posaient les yeux sur lui et qui ne voyaient que la blessure, que l'infinité de sa souffrance, qui ne voyaient rien d'autre que les tissus nécrosés comme s'il n'était plus que ça. Comme s'il n'avait plus le droit d'être autre chose. Réduit à la perte qu'il avait subie. C'était pour ça qu'il restait si longtemps face à la scène vide, c'était pour ça qu'il baissait les yeux et n'élevait pas la voix. Il s'en voulait, Nathan, de ne pas souffrir comme les autres attendaient de lui. Comme s'ils savaient mieux que lui.

Il n'avait pas cru Amelia coupable. Pas une seconde. Mais elle était là. Elle était là quand ils l'avaient trouvée, là quand ils l'avaient appelé pour le prévenir, là quand il était arrivé et qu'il était déjà détruit. Il n'en était pas sûr, est-ce que leurs yeux s'étaient croisés à ce moment-là? Avait-il aperçu le cadavre de sa fille dans les yeux de son enseignante? Alors qu'elle se tenait là, juste à côté de lui, elle n'était plus que ça. Elle était le cauchemar qu'il voulait éviter, il avait oublié le reste. Leurs discussions animées et entrecoupées par les interventions de Rose, les idées qui avaient fusé, les petits pas maladroits sur la scène, les lignes oubliées, les crises de panique, les – non. Il l'écouta en silence, c'était ce qu'il faisait le mieux. Jeta un regard aux fleurs qui mourraient à leur tour. Un peu d'eau et de soleil, mais le soleil ne brillait pas assez fort pour traverser les couches de terre entre lui et Rose, et il espérait que la pluie n'avait pas réussi à s'infiltrer dans son cercueil et à déranger son cadavre, à attaquer la peau et à souiller la jolie robe dans laquelle ils l'avaient – il secoua la tête à nouveau, arracha ses yeux du bouquet qu'il avait à présent dans les mains. «Merci.» Il avait la gorge nouée, et les mots s'y retrouvaient prisonniers, mouches prises dans une toile à l'envergure inimaginable. Peut-être qu'il peindrait des fleurs, ce soir. Il voyait le bouquet taché de sang, il voyait le vase brisé et les gouttes d'eau qui faisaient flic-floc aux pieds du pupitre, aux pieds de sa fille. L'endroit n'avait plus rien de joli. La pièce était assez grande et menait à gauche vers son bureau, et à droite vers la scène et la salle des costumes. C'était ici, dans le hall, que les élèves patientaient pendant le cours précédent et ici que Rose élisait domicile tous les soirs après l'école, sauf – à gauche, quelques chaises pour les parents et affaires officielles, et à droite, à l'écart et séparé par un demi-mur, le coin élèves, qu'ils aménageaient chaque année comme ils l'entendaient. Cette année, ils avaient simplement arrangé canapés et tables, avaient accroché quelques dessins et peintures aux murs. Pas d'extravagances, pas de rubans, pas de chaises longues, pas de paillettes. C'était accueillant, mais ça manquait de chaleur. Ca n'était plus joli. Pas aux yeux de Nathan. «Les élèves ont fait simple, cette année.» C'était toujours un moment privilégié, l'aménagement de leur espace. «Au moins pour l'instant personne n'a peint sur les murs.» Ca avait manqué de cœur, cette année, et Nathan s'était retiré de la manœuvre à laquelle il participait d'ordinaire, même de loin. «Tu veux boire quelque chose?» Parce qu'il était poli, Nathan, et il n'avait rien contre la jeune femme. «On n'a pas encore ressorti la bouilloire, mais ça peut être l'occasion.» Sa voix éteinte semblait encore plus discrète qu'avant, perdue dans l'immensité du hall. «Il faut qu'on passe dans mon bureau? Tu voulais quelque chose?»

Pitié, pas de condoléances.
 

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Sujet: Re: it's all been saidDim 2 Juil - 18:28

C’était une tâche ardue de ne pas prendre Nathan en pitié. Il n’y avait qu’à poser les yeux sur lui pour voir apparaître l’aura sombre qui l’entourait et se laisser vilement infecter. Millie imaginait que beaucoup de ses connaissances, voire de ses amis, s’étaient échinés à l’éviter au cours de l’année écoulée, par crainte de se laisser submerger par les émotions. A d’autres. Il y avait une dimension toute égoïste à la distance qui s’était étirée entre Nathan Howard et son entourage. On acceptait seulement un temps d’être confrontée à la tristesse d’autrui. Qu’il perde sa fille, c’était atroce, c’était aussi indéniable que cruel. Mais la vie devait reprendre son cours – c’était ce qu’ils disaient tous, sauf que ce n’était pas naturel pour un père qui avait été aussi proche de son enfant, et Amelia le comprenait aisément. Il devenait alors difficile pour eux qui n’avaient perdu personne de comprendre pourquoi les endeuillés ne faisaient pas de même en tournant la page pour en écrire une nouvelle, toute neuve et pleine de promesses. Millie comprenait, car elle avait un avantage considérable dans cette histoire – si on pouvait parler d’un avantage : elle avait été endeuillée, elle aussi. Sa grand-mère était beaucoup plus âgée que la petite Rose, et probablement que Le Poète n’avait fait que lui rendre un fier service en écourtant sa vie d’à peine quelques années, la prémunissant de la maladie notamment – combien de fois l’avait-elle entendue cette tirade ? Néanmoins, elle n’en restait pas moins importante à ses yeux, et son absence l’emplissait d’un chagrin contenu. Contenu, parce qu’on lui avait retiré le droit de se désoler de cette perte abrupte et insensée en l’accusant d’y être mêlée.

En venant trouver Nathan, Amelia savait donc à quoi s’attendre. De façon tacite, elle avait fait un pacte avec elle-même en refusant de s’appesantir sur la douleur qu’elle percevait dans le moindre de ses mouvements, même si ça lui retournait le ventre de le voir dans cet état. Elle n’aurait pas pitié de lui, il fallait qu’il le comprenne, même si elle ne lui dirait pas directement, bien trop éduquée pour le bousculer. Elle baissa la tête, cessant sa contemplation du plafond pour reposer ses yeux bleus sur la silhouette de l’homme qui se trouvait en face d’elle. Elle l’observa à travers une rangée de cils allongés par le maquillage, et dressa une liste rapide des points qu’elle ne relèverait pas à voix haute pour ne pas l’embarrasser plus qu’elle ne le jugeait nécessaire – et ça ne l’était définitivement pas, nécessaire. Ainsi, elle ne lui ferait pas remarquer à quel point il avait perdu du poids, ni à quel point il avait besoin de remettre de l’ordre dans ses épaisses boucles brunes et dans sa barbe ; elle ne lui présenterait pas d’autres condoléances, et encore moins des excuses pour avoir été au centre de l’attention durant des semaines, reléguant Rose et toutes les autres victimes du Poète au second plan.

« Ça viendra. Ils vont bien finir par trouver leurs marques, et quand ce sera fait, envoie-les-moi. Il doit me rester quelques pots de peinture dont je ne me servirais pas cette année. » Elle le dit tout en jetant un coup d’œil distrait au coin réservé aux élèves, et lorsque Nathan lui proposa à boire, elle refusa d’abord d’un signe de tête avant d’ajouter « Je passais juste en coup de vent, je ne veux pas te couper dans ton élan. Tu partais ? » Elle remonta la bretelle de son sac à main sur son épaule, puis maintint une mèche de cheveux rebelle derrière son oreille pendant une longue seconde, ne sachant quoi faire de ses mains, qu’elle finit par enfoncer dans les poches de son manteau élégant. Un sourire s’échappa de la retenue qu’elle tentait de mettre dans son échange avec le jeune homme, et elle baissa la tête en lui avouant « En fait, j’ai beaucoup pensé à toi ces derniers temps. » Elle prit une très légère inspiration en relevant doucement la tête. Elle ne pouvait pas lui parler du pupitre de Rose, des fleurs qui lui étaient réservés et des cauchemars qu’elle faisait toute éveillée, mais elle pouvait arranger un peu la vérité pour ne pas perdre contenance et se mettre à bégayer. Car elle ne savait pas comment lui expliquer que cette visite était le fruit d’une banale impulsion. Se mordant brièvement la lèvre, un sourire perça là encore pendant qu’elle reprenait « Je suis nostalgique du temps où on travaillait ensemble. J’avais adoré. Je me suis même repassée la vidéo du spectacle de l’an passé, c’était très réussi. Et très drôle, le mérite te revient d’ailleurs. » Elle aurait voulu qu’il accepte de la regarder dans les yeux pour qu’elle lui fasse comprendre qu’elle était venue en paix ; elle redoutait que les fleurs ne soient pas une preuve assez tangible à ses yeux. Millie sortit une main de sa poche pour replacer une autre mèche de ses cheveux derrière son oreille, traduisant une nervosité qui ne lui ressemblait pas, mais qui était légitime si l’on s’arrêtait sur les circonstances. Elle mit du temps avant d’oser enchaîner de nouveau, et puis, après s’être humectée les lèvres du bout de la langue, elle se lança « Ma proposition de réitérer cette collaboration tient toujours, tu sais. » Elle n’osait imaginer ce qui passait par la tête de Nathan à ce moment-là ; Rose aurait dû faire partie de la promotion qu’Amelia avait à sa charge en ce moment-même, elle aurait dû s’enthousiasmer en vue de son entrée au collège, et la connaissant, elle se serait damnée pour revoir son père travailler avec son institutrice – une institutrice qu’elle aimait et qui le lui rendait bien. Cette pensée, c’est celle qui poussa Millie à ajouter « On pourrait faire ça ici si tu préfères, il suffirait de faire les démarches nécessaires pour convaincre la directrice de l’école primaire d’accepter – Nathan, regarde-moi. » Elle avait élevé très légèrement la voix, mais l’écho du hall rendit son incartade plus résonnante. Sans s’en rendre compte, ses mains étaient sorties de ses poches pour s’abattre devant elle, dans une tentative malavisée d’attirer son attention. Elle s’excusa aussitôt « Pardon, excuse-moi. » Elle secoua la tête, puis posa une main sur front, cherchant quelque chose à ajouter, mais rien ne lui vint sur le moment.
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Sujet: Re: it's all been saidJeu 20 Juil - 13:29

Il n'y avait pas vraiment de mots. Aucune métaphore, aucun jeu de mot, aucune courbette grammaticale. Tout le vocabulaire du monde n'aurait su exprimer l'intensité de sa douleur. C'était ineffable. Trop vaste, trop abominable, trop, trop, trop, les adjectifs pouvaient bien s'empiler les uns sur les autres, énumérations et autres comparaisons n'avaient aucune valeur. Le monde avait fondu au noir autour de lui, sans lumière, sans bruit, Nathan errait là, âme torturée dans un royaume de silence. Empire sépulcral où la voix de son enfant ne résonnait plus que dans sa tête, l'éclat de son rire un maigre écho qui se réverbérait contre les murs, qui le suivait à travers les rues mais qu'il n'entendrait plus jamais, jamais vraiment. Les autres parlaient, brassaient de l'air, ils tentaient d'attirer son attention sur ci, ou encore ça, ils tentaient tant bien que mal d'habiter plus sincèrement la douleur d'un personnage, ou encore ils lui disaient de se reprendre, d'en parler, parfois seulement de parler, mais Nathan vivait dans le silence. Les sons ne l'atteignaient plus vraiment, plus comme ils le faisaient avant. Rose avait emporté son ouïe avec elle, et seule sa voix aurait su la lui rendre. Il n'en avait parlé à personne. Pas un mot, pas une lettre, il avait fermé la bouche sur son tourment et avait détourné les yeux lorsqu'on s'adressait à lui. Sa voix était trop sale, trop impure pour honorer la mémoire de sa fille, les syllabes seraient trop hésitantes s'il se risquait à les assembler, puzzle gorgé de sang aux pièces manquantes, c'était sa Rose qui manquait. Son âme, son cœur, appelez-la comme vous voudrez. Appelez-la à la place de son père, qui osait à peine murmurer son prénom à la nuit lorsque le sommeil disparaissait et que la douleur le paralysait. Appelez-la de vive voix, hurlez son prénom sur tous les toits du monde. Aucune réponse ne viendra.

C'était également pour ça que Nathan ne concevait même pas l'idée de parler de Rose, de sa disparition, de son absence continuelle et du gouffre, du gouffre nécrosé qu'elle avait laissé derrière elle. S'il en parlait, il acceptait. S'il en parlait, sa mort devenait une réalité. Sa réalité. C'était impensable. Il ne pouvait pas intégrer ça dans son vocabulaire, ne pouvait pas avouer, s'avouer, que c'était vrai, que c'était réel. Qu'il pouvait en parler avec la même langue, les mêmes mots que ceux qui parlaient du beau temps, du journal. Comme si ça faisait partie de sa vie, et qu'il devait s'en accommoder, comme on s'accommodait de la pluie. C'était d'autant plus dur que tout le monde semblait l'avoir accepté, la mort d'une enfant de dix ans à peine, aux mains d'un tueur en série, et la vie s'était contenté de hausser les épaules et de reprendre son cours, à peine perturbée par les ricochets que ça avait provoqué. On s'était insurgé, on avait fait la chasse aux sorcières, et puis on était passé à autre chose, et Rose était rentrée dans la langue commune. Un fait divers de plus, une autre mort. Personne n'avait inventé de termes qui lui seraient propres. On laissait Nathan avec des mots comme la perte, l'injustice, l'incompréhension, la tristesse, le chagrin, tous ces maux vides qu'on avait appliqués à d'autres. Dans l'immensité de l'univers, sa mort ne différait pas d'une autre, et Nathan ne pouvait simplement pas accepter ça. Lui n'avait plus d'univers, à présent. Plus de soleil autour duquel orbiter, plus de chaleur. Seulement le froid mordant qui naissait à l'intérieur et qu'aucun feu n'aurait su réchauffer. Mille épines de glace plantées dans sa gorge.

Amelia, elle, continuait de parler, et le regard de Nathan se perdit dans la contemplation du sol, du plafond, des murs, de tout ce qui n'était pas la jeune femme. Il secoua négativement la tête lorsqu'elle lui demanda s'il s'en allait, mais ne répondit pas ; il était encore en train de se demander comment qui que ce soit pourrait trouver ses marques dans un espace qui portait encore celle de Rose, et ce alors même que tout était différent. Son souvenir était ancré partout dans les murs de l'école, dans toutes les rues de la ville, mais c'était sur le visage d'Amelia qu'il voyait son cadavre. Il se serait bien affairé à ramasser les crayons et les feuilles qui avaient été abandonnés sur les tables par le dernier groupe, pour ne pas avoir à baisser les yeux ainsi, mais il réussit à ne pas s'enfuir, à rester sagement face à la maîtresse comme sa fille avait dû rester sagement face à son assassin. Nathan aussi avait pensé à regarder la vidéo du spectacle, il avait pensé à regarder toutes les vidéos où sa fille figurait, même les plus insignifiantes, même les plus courtes. Il avait préparé les DVDs, les avait empilés devant la télévision, il avait trié les fichiers sur son ordinateur pour y avoir accès rapidement, et il avait failli les mettre en route des centaines de fois. Il n'avait réussi à en souffrir que quelques secondes.

«Non», il l'avait à peine soufflé, et pourtant sa réponse était ferme. Il refusait de s'approcher de l'école primaire. Le simple fait que sa propre école soit si proche lui était difficile. S'il avait seulement été à l'école, comme il l'était tous les soirs, alors rien ne serait arrivé. S'il avait laissé ses élèves cinq minutes, comme il le faisait tous les après-midi, pour retrouver sa fille à la sortie d'école, alors rien ne serait arrivé. Si, si, si, il s'en chantait des litanies, des cacophonies de si qui mettaient sa culpabilité à jour, qui crissaient à ses oreilles, une crécelle cruelle qui grinçait ses erreurs, qui grimaçait ses fautes. Il ne pouvait pas penser à travailler à l'école à nouveau. Être entouré d'enfants qui auraient dû être les camarades de classe de Rose, d'enfants qu'il connaissait et qui le connaissaient, qui avaient eux aussi eu à gérer la disparition d'une amie, d'une autre élève. Passer constamment à côté de la salle où sa fille avait perdu la vie, et où d'autres enfants riaient encore, avec le même rire qu'ils avaient peut-être lancé face à une pitrerie de Rose, répondaient à des questions auxquelles Rose aurait été fière de répondre. Non, non, non. Il piétinait un peu, à présent, soudainement agité, soudainement désireux de se soustraire au regard d'Amelia.

Ses yeux abritaient des océans. Derrière la belle couleur bleutée de la surface de l'eau, s'étendaient des litres et des litres de larmes, des étendues infinies de souffrance, des vagues, des remous et des courants d'idées noires qui tourbillonnaient en permanence, des épaves dans les profondeurs, souvenirs heureux qui avaient coulé, leurs coques de bois éclatées par des récifs, des icebergs et des écueils. Lorsque l'injonction d'Amelia força Nathan à la regarder en face, il n'eut pas le temps d'éloigner sa barque du naufrage que la présence de la jeune femme avait causé. Le corps de Rose qui flottait au milieu des débris. Il ne la regarda pas plus de quelques secondes, et il s'évertua ensuite à emplir le silence. «Je ne sais pas si c'est une bonne idée.» C'était plus facile d'ignorer complètement ce qui venait de se passer. Cette fois, il se dirigea vers les coupures de papier, les ciseaux et autres feutres qui n'avaient pas été rangés, incapable d'être si près de la jeune femme plus longtemps. «Je sais pas s'ils vont trouver leurs marques, mais ils ont trouvé les ciseaux en tout cas.» Nathan s'affaira à ranger, son école était le seul endroit où il ne tolérait pas le désordre. Il n'avait plus à éviter le regard d'Amelia, il pouvait respirer à nouveau. «Certains parents n'approuveront pas, j'ai pas mal d'élèves qui sont à l'école et qui n'ont pas été réinscrits. Des passionnés, en plus. Et puis on a déjà perdu, quoi, deux mois? Trois? Ca fera quatre, cinq, le temps que les démarches soient faites, est-ce que ça vaut vraiment le coup? On n'aurait jamais le temps de mettre quelque chose sur pieds, et que ça soit correct, c'est beaucoup de travail, tu le sais. Je veux dire, déjà avec l'année scolaire presque entière, on n'avait pas eu trop de temps, alors là avec autant de temps de perdu...» Sa voix se voulait posée et calme, mais les mots s'accéléraient à mesure qu'il les prononçait, se bousculant entre ses dents pour sortir et chasser cette nouvelle opportunité qu'il n'était pas certain de vouloir saisir. Toutes les autres raisons qu'il pouvait avancer avaient trait à Rose, à sa propre incapacité à gérer ça, émotionnellement. Il ne pouvait donc pas plaider Amelia de ne pas insister, de ne pas le mettre face à ce choix, face à tant d'éléments douloureux. Rose aurait dû se réjouir, s'extasier de les voir travailler ensemble à nouveau. Rose, Rose, Rose, tout l'y ramenait toujours. «Je veux dire, je veux dire on pourrait le faire ici. Il y a évidemment la place et de meilleures installations, mais je ne sais pas si c'est une bonne idée, je ne pense pas. C'est beaucoup de choses à prendre en compte, et, et, je ne peux pas te donner te réponse.»

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Sujet: Re: it's all been saidLun 24 Juil - 21:32

« Laisse-moi t’aider. » lança-t-elle, instinctivement « S’il te plaît. » ajouta-t-elle, et ses lèvres tremblèrent légèrement. Amelia se trouva implorante. Elle détestait ça, mais il était trop tard. Et tandis qu’elle amorçait un geste dans la direction de Nathan, elle comprit que sa requête était générale. Leur collaboration, passée et future, ce n’était qu’une excuse pour qu’il la laisse pénétrer la forteresse de solitude et de chagrin qu’il avait dressé autour de lui, accablé par la perte de Rose. Elle voulait l’aider, oui. L’aider à vivre avec le souvenir de sa petite fille qui devait éperdument lui manquer, l’aider à gérer la douleur qui transparaissait dans son regard qu’il s’obstinait pourtant à soustraire au sien, l’aider à la considérer comme une amie, une collègue qui avait la prétention de croire qu’il l’avait un jour appréciée, plutôt que comme la vulgaire inconnue qui avait découvert le cadavre de sa fille soudé à un pupitre dont elle venait à peine de se débarrasser, et qu’on avait accusé, comme beaucoup d’autres. Elle sentait qu’elle n’était plus que cet individu aux yeux de tout le monde, ça l’anéantissait.
Millie retint son souffle, parée à apporter son aide immédiate au jeune homme. Aux yeux de ce dernier, qu’était-elle devenue ? Les médias voyaient sur son visage les traits d’une manipulatrice née, capable de toutes les vilénies pour faire parler d’elle et étancher sa soif d’attention, mais lui qui l’avait côtoyé, que voyait-il lorsqu’il la regardait désormais ? Cette question résonna plusieurs fois dans son esprit, l’entêtant au point de lui donner le tournis. Elle n’avait pas assez de cran pour lui demander s’il avait cru tout ce qu’on avait raconté à son sujet, cependant elle savait qu’en quittant l’école pour rentrer chez elle, l’infime possibilité qu’il l’ait tenue pour responsable de la mort de sa fille n’en finirait plus de la contrarier. Elle se raidit imperceptiblement.

« Ça, ce sont des excuses, Nathan. » La maladresse notoire de Millie lui donnait parfois la faculté d’oublier la diplomatie le temps d’une seconde pour mieux déballer des vérités pas toujours bonnes à dire – travailler avec des enfants l’avait faite experte en la matière, elle avait beaucoup appris à leur contact, véritable éponge à mauvaises manies. Elle se tut immédiatement. La façon dont elle avait élevé la voix pour attirer l’attention de Nathan lui revint en mémoire, et elle se sentit rougir jusqu’à la racine de ses longs cheveux détachés. Tout à coup, elle était submergée par une émotion qu’elle estimait ne pas avoir le droit de laisser poindre. Néanmoins, et malgré les farouches efforts de la jeune femme pour la repousser, elle gravit l’enceinte de sourires et de bonhommie derrière lesquelles elle se cachait en permanence, effrayée par l’idée qu’on lui reproche de nouveau quelque chose, qu’on lui reproche de s’emparer de la peine de quelqu’un d’autre. Elle n’était pas différente de Nathan finalement ; elle préférait gérer ses états d’âme à sa façon plutôt que d’admettre que ça lui coûtait de l’énergie de se battre contre l’idée qu’elle avait été la dernière à avoir vu Rose vivante et la première à l’avoir vu morte. Ces deux extrêmes se superposaient sans cesse dans son esprit, lui tournant dans la tête au point qu’elle ne supportait plus les images violentes, répugnantes, qui faisaient de son quotidien une épreuve à tout point de vue.

« Tu peux me donner un simple non, c’est ce que tu comptes faire de toute façon. Je ne me vexerais pas, c’était idiot comme proposition. » Ses yeux se mirent à briller, faisant miroiter la profonde tristesse qui dansait derrière le rideau azur de ses iris. Cette fois-ci, c’est elle qui détourna les yeux, car à ce moment-là, elle aurait pu pleurer. Alors, pour protéger Nathan, davantage que pour se protéger, et pour honorer la promesse qu’elle s’était faite à elle-même, Amelia stoppa l’action de se défaire de son sac à mains pour se joindre à la tâche du jeune homme et recula d’un pas sécuritaire en prenant une profonde inspiration. Elle n’insisterait pas, ce n’était pas dans ses habitudes « N’oublie pas de les mettre dans l’eau. » murmura-t-elle alors en désignant timidement les fleurs qu’elle lui avait apportée du bout de l’index. Après un court moment de réflexion durant lequel elle se gratouilla l’arête du nez, elle poursuivit « Je sais que ce n’est pas ce que tu veux entendre, et je déteste vraiment de ne pas être assez forte pour ne pas tomber dans le cliché, mais je suis désolée pour tout. » Sa voix paraissait étouffée lorsqu’elle prolongea son discours, et elle baissa pudiquement la tête « Je suis désolée que tu sois obligé de traverser cette épreuve, et je suis désolée d’être venue aujourd’hui. Seulement je trouve ça injuste que tu t’obstines à vouloir la traverser seul. J’ai… »  Elle pinça les lèvres en redressant le menton, et regarda par-delà l’épaule de Nathan pour ne pas laisser voir l’éclat qui perdurait dans son regard. Elle n’en dirait pas plus. Un sourire absent flotta sur ses lèvres, et elle piétina sur place pour préparer son départ « Je ne vais pas te retenir plus longtemps. »
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Sujet: Re: it's all been saidSam 5 Aoû - 22:07

Rose avait été mise en scène, actrice involontaire d'un spectacle monstrueux qu'on imposait au monde. Prisonnière de cette pièce malsaine qui s'écrivait avec du sang et qui semblait sans fin, on l'avait maquillée et costumée, drapée de pâleur et de sang. Elle était devenue l'élément central du décor que le Poète avait mis en place, et où la maîtresse horrifiée, les policiers et les experts viendraient se donner la réplique quelques heures. Quelques accessoires pour habiller l'enfant, un cahier d'écriture que l'on avait dû forcer entre ses doigts morts, un feutre qu'elle avait sans doute lâché en mourant et qu'on lui avait rendu. Puis on l'avait exposée au dégoût de tous, hommage sanglant à la cruauté et à l'implacabilité d'un assassin sans âme. Sacrifice à la gloire de l'horreur, Rose était une preuve, un message pour le reste des habitants. Aucun crime n'était trop bas pour cette créature qui ne méritait plus le nom d'homme. La chair la plus innocente n'était pas à l'abri de ses coups. Si le monde avait reçu le message, Nathan n'en savait rien. Il savait simplement que c'était un feutre exactement comme celui qu'il était en train de ramasser qu'on avait placé entre les doigts de sa fille. Il savait simplement que qui pouvait manipuler sans frémir le cadavre d'un enfant était plus terrifiant encore que les monstres enfantés par les cauchemars. Il se contenta de fermer les yeux un instant et de replacer le feutre dans son pot, avec tous les autres que Rose avait déjà utilisés.

Amelia exacerbait toutes les émotions et tous les ressentis qu'il parvenait d'ordinaire à ignorer, tant bien que mal. C'était sa vulnérabilité, c'était le mal-être qui émanait d'elle et qui rendait l'atmosphère lourde et étouffante. Ça le mettait mal à l'aise, toute cette tristesse qui n'était pas la sienne. Il s'était habitué à son propre chagrin, ça le protégeait, en quelque sorte. Il pouvait y rester emmuré, il pouvait s'y jeter contre les murs et hurler jusqu'à en perdre la voix, c'était un abri, et il n'avait pas laissé qui que ce soit entrer. Il s'était enfermé à l'intérieur et refusait de sortir, ignorant ceux qui frappaient à la porte. Les émotions d'Amelia, en revanche, le dérangeaient. «Pas besoin, ne t'inquiète pas. J'en ai pour deux secondes.» Il avait toujours été compatissant, il avait toujours tout donné aux autres, s'oubliant un peu au milieu, donnant à n'importe qui, accordant son amour et sa bienveillance à quiconque croisait son chemin. Il avait toujours aimé son prochain, rarement pas assez et souvent beaucoup trop. Il était comme ça, il avait toujours eu bon cœur. Depuis février, il s'était fermé à ces émotions, inconsciemment, tentative désespérée de le protéger un tant soit peu, de la tristesse de son frère, de son neveu, de sa nièce, de la ville entière qui s'était endeuillée, de l'institutrice qui se tenait devant lui. Il s'était simplement concentré sur son propre malheur, pour ne pas avoir à gérer celui des autres. Ca l'avait aveuglé, il n'y avait plus eu que ça. Sa tristesse, son désarroi, son désespoir, le manque acide qui lui brûlait les entrailles, la noirceur aveuglante qui s'était répandue partout et qu'il ne pouvait pas quitter des yeux. Mais Amelia se tenait là, vibrante d'émotions et d'une tristesse légitimes qu'il ne voulait pas voir mais qui perçaient à travers les barrières qu'il avait maintenues debout pendant tous ces mois. Il ne voulait pas les reconnaître, il ne pouvait pas. Qu'importait s'il blessait les autres en ignorant leur souffrance.

«C'était pas stupide. C'est juste... Il faut y réfléchir plus sérieusement. C'est pas si simple. Non, ça ne suffit pas.» C'était frustrant, toutes ces explications qui mouraient sur ses lèvres juste parce qu'elle en était le centre. Il ne pouvait pas donner un non à Amelia. Elle avait raison. Ce n'étaient que des excuses, il n'avait plus rien d'autre à offrir. Il n'avait pas d'enthousiasme à lui proposer, et toutes ses bonnes raisons étaient inexprimables. Elles commençaient par un R et se terminaient en larmes. Il termina son rangement rapidement, un peu trop à son goût. Il n'y avait pas de chutes de papier qui s'étaient éparpillées au sol et qui méritaient quelques secondes de plus, on n'avait pas débouché tous les feutres sans penser à les reboucher, et il dut retourner auprès d'Amelia et respirer son embarras. «J'y penserai.» Il jeta un vague regard aux fleurs qu'il laisserait sûrement mourir. Il se trouvait presque cruel, de se comporter ainsi, de lui refuser les regards qu'elle espérait, de lui refuser ce qu'elle était venue chercher en le trouvant.

Tout ce qu'elle avait commencé à éveiller en lui, la sympathie et l'empathie, la reconnaissance et même l'affection qu'il croyait mortes et qui avaient voulu renaître de leurs cendres, tout disparut dans le torrent d'indifférence feinte que les paroles d'Amelia créèrent dans leur sillage. Comme à chaque fois, il s'échappait quelque part dans sa tête en attendant que ça se termine. Son regard se durcissait malgré lui, et ses bras se croisaient d'eux-même sur son torse, pour maintenir les mots au loin, les empêcher de l'atteindre. Les excuses et la pitié, il n'en voulait pas, il ne voulait même pas les entendre «Injuste?» répéta-t-il à mi-voix, un peu incrédule. Il posa son regard sur la jeune femme. Ce qui était injuste, c'était ce qui était arrivé à Rose, c'était ces médias qui s'étaient emparés de l'affaire comme s'il s'était agi d'un bout de viande jeté dans une fosse pleine de prédateurs affamés, c'était tous ces proches et ces inconnus qui venaient lui remettre la tête en plein dans le sang de sa fille juste parce qu'ils voulaient présenter leurs condoléances et qu'ils étaient désolés. Ça, c'était injuste. «Il n'y a rien à traverser, Amelia, c'est ma vie maintenant.» Considérablement plus dur que ses précédentes interventions, Nathan se tut immédiatement, heurté par ce constat et perturbé par ce qu'il aurait d'ordinaire simplement ignoré. Ce qu'il s'appliqua à faire aussitôt, feignant de n'avoir rien dit ou entendu. «Je vais réfléchir à ta proposition, en tout cas, et essayer de te donner une réponse rapidement, excuses à part.» Il avait rappelé son sourire à ses lèvres, l'y laissant flotter sans trop s'incruster sur son visage, creusant à peine les rides que trop de rires et de sourires avaient fait naître et qui apparaissaient si peu ces temps-ci. «Merci d'être passée, n'hésite pas à me relancer s'il faut.»

Il allait pouvoir retourner à son néant.
Amelia y avait laissé sa trace.
Quelques fleurs sauvages, et sa tristesse. 

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Sujet: Re: it's all been saidMar 8 Aoû - 11:37

Il n’y avait plus rien à dire désormais. Alors Millie ne dit plus rien. Dans une démonstration polie d’assentiment, elle secoua la tête imperceptiblement pour répondre à Nathan, et alors qu’il la regardait véritablement pour la première fois depuis qu’elle avait fait irruption ici, elle baissa le menton, esquivant son regard teinté d’incrédulité qui la brûla soudain, dévorant les efforts maladroits qu’elle faisait pour le faire quitter son marasme. La charge émotionnelle devenait de plus en plus forte à mesure qu’ils tachaient de s’en démêler, esclaves des souvenirs joyeux de répétitions tardives et de séances de travail enthousiastes, à mille années-lumière du climat accablant, chargé de peine et de souffrance, qui régnait maintenant entre eux. Retirée dans une bulle soufflée à la va-vite, éperdue à l’idée de craquer face à Nathan, le visage de Rose lui apparut en pensée. Amelia l’imagina contrariée par la distance que son père et son institutrice avait mis entre eux. Non, c’était une intime certitude, elle n’aurait pas aimé cette atmosphère que seule les adultes avaient le pouvoir de faire tomber telle une chape de plombs. Mais devant les barricades trop hautes que Nathan avait érigées autour de lui, qu’était-elle supposée faire, si ce n’était s’imposer la retraite respectueuse et la capitulation ?

Elle ne s’était attendue à rien en poussant les portes de l’école de théâtre, prise de court par sa propre impulsivité. Elle ne pouvait pas être déçue par la tournure qu’avait prise la conversation, sauf qu’il y eut une fraction de seconde, au moment où le ton de Nathan changea et qu’elle se reconnue coupable de ne pas avoir su trouver les bons mots, durant laquelle elle ressentit un profond désenchantement qu’elle voulut balayer tout en repoussant une longue mèche de cheveux par-dessus son épaule, en vain. La pesanteur semblait plus présente que jamais, elle tirait Millie vers le bas plutôt que de la maintenir sur ses deux pieds. Elle savait qu’elle devait faire un geste pour entamer un retour à la vie qu’elle avait laissé en suspens le temps de faire un détour par celle de Nathan, mais ses pieds refusèrent d’obéir, et son cœur la faisait tellement souffrir à s’escrimer dans sa poitrine.  

Sa nuque devint raide et douloureuse, elle se sentait aussi mal à l’aise que Nathan, tiraillée entre plusieurs émotions, allant de la tristesse à la colère inopportune en passant par le besoin inexplicable de lui témoigner toute l’affection qu’elle lui portait, malgré son embarras. Elle craignait néanmoins qu’il la prenne pour de la pitié déguisée, et tandis que les mots restaient coincés dans sa gorge, elle repensa à Rose, à son espièglerie, son vocabulaire d’enfant, son intuition, et brusquement, elle quitta sa bulle inconfortable pour relever la tête et le regarder en silence. Elle parut éteinte, mais elle ne l’était pas ; plus vives, ses émotions dansèrent sur son visage, révélant les difficultés qu’elle rencontrait à faire un choix rationnel quant à ce qu’elle devait faire maintenant : répondre à la demande tacite de Nathan de le laisser tranquille, ou à celle de sa fille qui l’encourageait. Amelia hésita. Il devait savoir au fond de lui que, compte tenu du peu d’engouement qu’il avait démontré à l’énonciation de sa requête, elle ne le relancerait probablement jamais. Ça la fit sourire in petto. Le jeune homme n’était pas l’un de ses élèves, elle ne pourrait pas le motiver en lui promettant un gain d’étoiles à coller sous son nom ou un bon point – ce serait tellement plus facile sinon, et elle regretta le temps de l’enfance. Non, elle ne le relancerait pas, elle attendrait qu’il vienne vers elle comme elle vint vers lui à ce moment-là, après avoir marqué un temps distinguable. Elle remonta timidement son sac sur son épaule, et choisit de faire ce que Rose aurait aimé qu’elle fasse à sa place, condamnée à voir souffrir son père sans pouvoir le réconforter, sans pouvoir le prendre dans ses bras et lui dire que tout irait. Tout près et en face de lui, Millie vrilla légèrement la tête avant de se pencher vers lui pour l’entourer de ses bras et l’éteindre avec douceur. Ça ne dura pas plus que quelques secondes durant lesquelles elle ferma fort les yeux et se dispensa de penser à la diffusion de l’écho des battements de son cœur contre la poitrine de Nathan. Elle se recula tout aussi doucement qu’elle l’avait pris dans ses bras, et encadra son visage avec ses deux mains pour lui dire enfin, le regard subtilement résolu, bien qu’un peu humide :

« Essaye de prendre soin de toi, Nathan. » Elle n’ajouta pas qu’il était tenu d’utiliser son numéro de téléphone s’il avait besoin des services d’une oreille attentive, ni que sa requête n’avait pas de date d’expiration ; il y avait des choses qui n’avaient pas besoin d’être dites, elles étaient assez évidentes pour s’éviter qu’on use de la salive pour les prononcer. Amelia le regarda encore un court instant, s’autorisa un mince sourire, puis lui lâcha délicatement le visage. Lui adressant une dernière œillade empreinte de bienveillance, elle le salua d’un signe de tête, avant de tourner les talons pour s’en aller, les lèvres tremblantes.

- sujet terminé.
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