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 here's to the heartache

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bad blood - we live here

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Sujet: here's to the heartacheMer 27 Sep - 23:23


juillet 2016

Il n'avait pas dédié le spectacle à Rose. Il n'avait pas entamé la soirée, ou plutôt la fin d'après-midi, par un petit discours sur la perte de sa fille, comme on lui avait pourtant suggéré de le faire. Même les membres de l'association des victimes avaient tenté de le convaincre que son témoignage serait bénéfique à leur cause, avaient tenté de lui faire entendre le pouvoir qu'auraient ses mots sur le public presque exclusivement composé de parents. Ils avaient expliqué à ses oreilles sourdes que quelques mots sur sa terrible perte, sur l'assassin qui lui avait pris la vie et qui courait toujours, sur sa fille et la joie qu'elle n'apportait plus, aideraient à mobiliser des gens et peut-être même à recruter de nouveaux membres. Ils avaient, une fois de plus, tenté d'en appeler à sa colère, à la soif de vengeance que les films et autres livres montraient comme insatiable, comme irrépressible et dévastatrice, en disant qu'on ne pouvait pas laisser les gens oublier le Poète simplement parce qu'il ne s'était pas manifesté depuis longtemps, et que son dernier meurtre n'avait presque pas fait parler de lui. Puis finalement, s'essoufflant face à son silence fait de briques, le loup s'en était allé, et Nathan avait pu desserrer les dents, juste assez pour y laisser couler un peu de whisky. Il n'était pas monté sur scène, avait laissé à Amelia le soin de présenter la pièce, puis il avait observé la performance depuis les coulisses, un sourire encourageant rivé aux lèvres pour donner confiance aux jeunes acteurs et actrices qui étaient un peu pâles. Perfectionniste quand il s'agissait d'art, il était lui-même tendu et stressé par cette représentation. Des mois durant, il s'était répété que ça importait peu, Rose n'était plus là pour le voir, plus là pour insuffler de la vie dans un personnage, ou même simplement dans l'école qu'ils avaient décorée pour l'occasion, mais il s'était laissé aspirer malgré lui. Il s'était laissé prendre au jeu des répétitions et des costumes, des invitations à envoyer et des ajustements de dernière minute. Cette fin d'année apportait son lot de pièces et de représentations, aboutissement d'un an de travail pour lui comme pour ses élèves, mais c'était bien cette pièce-là qui lui retournait l'estomac.

Les applaudissements étaient francs et sincères alors que les élèves saluaient à nouveau, et Nathan avait applaudi également, la pression redescendant aussitôt et le laissant un peu vide. Bientôt, il lui avait fallu quitter sa cachette dans les coulisses, mené par des enfants qui n'étaient pas les siens, et se mêler à la foule assemblée dans sa petite école, où l'on avait aménagé une buvette de fortune pour l'occasion. Il avait ensuite dû maintenir son sourire à travers toutes les interactions qui suivirent, les félicitations allant trop souvent de paire avec les condoléances, même plus d'un an après, les parents n'ayant pas eu besoin de discours pour se remémorer les faits, et pour les rappeler à sa mémoire, des fois que les longs mois lui aient fait oublier. Peu à peu, le calme avait repris ses droits sur l'école alors que les élèves et les parents quittaient la fraîcheur de l'école pour s'engouffrer dans la touffeur des rues. Ça ne lui était pas arrivé depuis qu'il avait perdu Rose, ce sentiment de vertige qui accompagnait la fin d'une représentation.

Une fois l'école redevenue présentable, Nathan et Amelia s'étaient rendus sur Fairhope Avenue pour décompresser et célébrer autour d'un verre et pour, peut-être, débattre des heures de travail qu'ils avaient mis dans cette pièce de théâtre, ou simplement s'autoriser un peu de fierté. Rose aurait pu se joindre à eux, exaltée d'avoir passé une si belle soirée et de pouvoir rester debout si tard, survoltée par la perspective des grandes vacances et de toutes les activités qu'elle avait prévu d'entreprendre, ainsi que les deux semaines qu'ils passaient chaque année en Italie. Aujourd'hui, tout ce qu'il restait de ces grands projets de vacances, de ces éclats de rire et des rayons de soleil jouant dans les boucles brunes, tout ce qu'il restait de ces promenades, de ces verres de limonade, et du sable entre les doigts de pied, tout ce qu'il restait des heures d'avion, des piqûres de moustique et des coups de soleil, tout ce qu'il restait de la Toscane et d'un magnifique coucher de soleil, tout ce qu'il restait du bonheur, c'était les deux longs mois de vide et d'ennui qui attendaient l'enseignant. L'an passé, il avait été trop abattu pour seulement s'apercevoir que les jours continuaient de s'écouler, la froideur de l'hiver ne l'ayant jamais vraiment quitté. Cette année, cependant, il voyait dores et déjà les longues journée d'été se prélasser devant lui, il sentait déjà l'odeur des barbecues que les voisins organisaient à loisir, il entendait les rires et il rentrait dans sa maison vide. Rose n'était pas là ce soir, et c'est aux yeux d'Amelia que s'accrocha le regard de Nathan, un sourire aux lèvres alors qu'il levait son verre pour trinquer. «On peut dire que c'était un succès.» Le stress de ces dernières semaines était tranquillement en train de le quitter. Parce qu'il avait beau feindre l'indifférence, il ne voulait pas donner aux parents présents dans le public des raisons de le penser fragile, de le penser affaibli et détruit. C'était privé, c'était à lui. C'était sa blessure. «Félicitations à toi et tes élèves.» Pour l'instant, il allait se contenter de faire couler un peu d'alcool au fond de son âme, pour endormir la douleur et profiter d'un moment de détente. Il allait tenter d'ignorer le fantôme de sa fille assis à leur table.

«On a réussi. »
Rose souriait aussi.


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Sujet: Re: here's to the heartacheDim 15 Oct - 20:45

Le sourire ne quittait pas son visage, irradiant jusqu’au fond de ses iris soulignés par le mascara, et ce même quand elle repensait à la façon dont elle avait éloigné les quelques journalistes qui avaient voulu s’infiltrer dans l’école pour couvrir l’événement de cette fin d’année scolaire. Amelia avait fait en sorte que cela passe totalement inaperçu. Ne tenant pas à ce qu’un scandale de cette espèce vienne entacher l’unique représentation des CM2, elle avait pourtant été d’une efficacité redoutable, faisant éclater une douce autorité qui lui venait de ses années de services auprès des enfants. Et pour la première fois depuis que des soupçons avaient pesé sur elle, cinq ans auparavant, elle avait reçu le soutien de ses collègues de travail qui avaient fait bloc avec elle pour empêcher quiconque se présentant avec une carte de presse, un micro ou une caméra estampillée du logo de la chaîne ou du journal local de pénétrer dans le théâtre. Nathan n’avait pas besoin de ça ; elle n’avait pas besoin de ça, s’étant jetée à corps perdu dans ce projet de pièce pour oublier ses propres problèmes. Ce soir sonnait la fin de son répit personnel. Ça reviendrait vite, cette manie qu’elle avait prise de ressasser ; sa vie devenue compliquée, ses invitations laissées sans réponses, et son envie de partir de plus en plus ancrée.

De manière générale, personne n’avait besoin qu’on leur rappelle qu’un sursis pesait lourdement sur leurs épaules, et investie de la simple mission d’éviter le moindre dérapage à l’égard de Nathan, Millie s’était contrainte à l’observation, le nez plongé dans un gobelet de punch qu’elle n’avait finalement pas bu. Intervenant de justesse, et avec toute la distinction qui s’impose, lorsqu’elle surprenait une lueur larmoyante dans les yeux d’une mère, ou qu’elle discernait le mot de réconfort bourru d’un père, elle avait fini par négliger les câlins d’adieux de ses élèves, ainsi que leurs nombreux bouquets de fleurs qu’elle avait reçu en guise de félicitations bien méritées.

Accoudée au bar désormais, attendant qu’on lui remette les consommations qu’ils avaient commandé avec Nathan en arrivant, Amelia ne put s’empêcher de lancer un regard inquiet par-dessus son épaule, regard qui traversa la vitre, comme pour s’assurer que personne ne les avait suivis pour recueillir leurs impressions après le triomphe. Car, même si elle avait eu tendance à faire preuve de recul en glanant les compliments des parents de ses élèves, la représentation de ce soir en avait été un sacré, de triomphe. Emplie d’une fierté légitime, Millie se mit à se rejouer les mois de répétitions avec les enfants, faisant des bons moments passés, des souvenirs qu’elle chérirait encore quelques années. Non sans en éprouver une certaine culpabilité compte-tenue de la situation de Nathan, la satisfaction d’être parvenue à le convaincre, sans trop forcer, de rejoindre son projet lui fit oublier ses craintes de se faire talonner par les journalistes, et reprenant vie, elle récupéra deux verres. Dont l’un rempli à rebord de limonade, l’alcool ayant quitté son régime alimentaire pour le bien de tous, et surtout pour le bien de sa dignité, et elle se dirigea vers la table que son acolyte avait choisie.
Elle se glissa sur la banquette en face de Nathan, et n’hésita pas un instant avant de trinquer avec lui. Le son de leurs verres qui s’entrechoquèrent tinta délicieusement à ses oreilles, mais reléguant sa soif au second plan, elle se précipita pour lui répondre :

« Je n’ai pas fait grand-chose. » Il n’y avait pas de fausse modestie dans son ton, juste un fait énoncé avec lucidité, car sans Nathan, rien de tout ça n’aurait pu voir le jour. Elle enveloppa son verre de limonade avec ses deux mains, penchant la tête sur le côté en poursuivant avec un grand sourire dans la voix « C’est grâce à toi si les grands se souviendront longtemps de cette soirée, je n’ai fait que t’assister ; donner les trois coups, et lever le rideau. » Elle fit un geste de la main, comme si elle balayait l’information par-dessus son épaule, et marqua un temps en l’observant boire une gorgée de sa boisson.

L’éléphant dans la pièce était difficile à ignorer, seulement Amelia préféra ne pas s’y attarder. Pas vraiment en tout cas, et tandis qu’elle pivotait légèrement sur ses hanches pour ouvrir délicatement son sac à main, elle se demanda si ce qu’elle s’apprêtait à faire ne la placerait pas au même niveau que ces parents qu’elle avait retenus, après la représentation. Avant de sortir de sa voiture pour entrer dans le bar, elle avait retiré, de l’un des bouquets de fleurs qu’elle avait gentiment reçus, la plus belle des roses ; d’un rouge aussi vif que celui qu’elle portait sur les lèvres, ses pétales ressemblaient à du velours, et son parfum embaumait déjà l’atmosphère lorsqu’elle la posa sur la table, juste en face de Nathan.

« Pour te remercier. J’ai pensé qu’elle te ferait plaisir. »
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Sujet: Re: here's to the heartacheJeu 19 Oct - 17:37

C'était bien malgré lui que la vie s'était à nouveau insufflée dans son âme. Il aurait préféré passer des décennies entières enfermé dans sa tristesse ineffable, baignant dans les eaux stagnantes où il n'arrivait pas à se noyer. C'était bien plus simple, il était déjà un peu mort, tout était noir à l'intérieur, calciné et réduit en cendres, il n'avait plus qu'à attendre que le temps fasse son travail et l'achève. Il pensait que s'il ne bougeait pas, s'il oubliait de respirer par moments, s'il restait parfaitement immobile, la vie continuerait son chemin sans le voir. Elle l'avait vu, pourtant. Est-ce qu'il avait frémi, est-ce qu'il avait soupiré, est-ce qu'il en avait eu assez de vivre dans un tombeau, quoiqu'il en soit, il restait quelques braises au milieu des cendres, et un sursaut de vie avait fait son chemin jusqu'à son cœur, rallumant une flamme qu'il avait cru éteinte. Quelques sourires, quelques rires avaient osé briser ses murailles de tristesse, naissant au fond de son ventre avant d'exploser au milieu de sa cage thoracique, le laissant pantelant, confus et honteux. Parce qu'avec ces étincelles venait le constat inévitable : c'était épuisant, et intenable, de ne vivre que de malheur. Il s'essoufflait dans sa cage de souvenirs, dans son musée , dans la galerie mentale qu'il avait ouverte à la gloire de Rose. Tous les tableaux, toutes les photos qui tentaient de capturer son essence mais n'y parvenaient jamais vraiment, creusant un peu plus le gouffre au fond duquel Nathan pourrissait, à chaque fois qu'il posait les yeux sur un cadre vide et mort. Il était fatigué de ne se nourrir que de ses larmes et des parfums que Rose n'apportait plus, émacié par la faim qui le ravageait, la faim de vivre qui menaçait son jeun. Un an, pourtant, ça n'était pas assez. Elle méritait plus, et il ne méritait rien. Il aurait dû être là, et il ne l'avait pas été. Est-ce que Rose avait appelé après lui avant de mourir?

Nathan se surprenait à vouloir oublier. Il se surprenait à vouloir penser à autre chose. Et il avait beau se haïr, il avait beau se poignarder à coups d'une culpabilité affûtée, la pensée était toujours là. L'envie. Insidieuse, elle s'était glissée entre les battements de son cœur. C'était avoir envie d'acheter un certain paquet de chips en errant dans les allées du supermarché, c'était avoir envie de sentir les fleurs en marchant dans les rues, c'était voir l'affiche d'un film en se disant tiens, c'était quelques détails, quelques pensées banales qui différenciaient les vivants des morts. Il oscillait entre les deux depuis quelques temps maintenant. Plus vraiment mort, pas encore vivant, piégé dans l'entre-deux sans savoir à quel côté il appartenait. Nathan était suspendu dans le vide, incapable de tomber, incapable de voler. Il ne vivrait plus jamais, il y avait un large morceau de lui qui s'était allongé aux côtés de Rose dans son cercueil. Il l'avait regardé descendre en terre, dans une boîte qu'il avait choisie, sur quels critères? L'esthétique était tellement superflu, les différents bois, les différentes formes, la texture sous les doigts, comment choisir, quelle importance? Plusieurs fois, il avait manqué faire part de ces remarques à l'employé au sourire si parfaitement adapté à la situation qu'il lui avait donné la nausée. Il s'était simplement excusé et était sorti prendre l'air. Est-ce qu'il laissait un peu de lui dans tous les cercueils qu'il vendait? Nathan avait posé les trois quarts de son âme au fond de la boîte qu'il avait finalement choisie, celle qui veillerait sur le sommeil éternel de son enfant, jusqu'à ce que la nature ait raison de ses parois et que Rose ne soit plus qu'un vague souvenir pour le monde. Dans la jolie robe qu'il avait également dû lui choisir, une fois que les autorités eurent daigné lui rendre son cadavre, après l'avoir examiné, découpé, recousu, dénaturé. Un bout de tissu pour recouvrir les cicatrices, la peau grisâtre, la mort. Il avait choisi sa préférée, celle qu'elle portait tout l'été. Il s'était perdu dans l'armoire, s'était attardé sur chaque vêtement, ceux qui étaient déjà trop petits, ceux qui auraient dû bientôt l'être. Ceux qu'elle adorait, ceux qu'elle n'aimait plus. Sous plusieurs mètres de terre, cachée de tous, Rose arborait sa plus belle tenue, un air paisible qu'on avait forcé sur ses traits.

Nathan haussa les épaules, acceptant le compliment dans un sourire. Un peu de vie au milieu du vide. Il aurait pu lui dire que l'éducation qu'elle procurait à ces enfants les avait rendus réceptifs à la beauté du théâtre, il aurait pu lui dire que son soutien moral avait été crucial et que sans sa bonne humeur et ses sourires, il se serait découragé, mais il espérait qu'elle le savait. Il n'avait pas la retenue d'Amelia, et c'était bien du whisky qui laissait son arrière-goût caractéristique au fond de la gorge du brun. «Si personne ne lève le rideau, il n'y a pas de pièce.» Il soupçonnait vaguement que c'était la blonde qui l'avait ramené à la vie, en l'enlaçant subitement, des mois plus tôt. Elle avait dû créer l'étincelle qui avait mis le feu à l'intérieur. Il aurait probablement dû lui en vouloir un peu.

Voilà qu'elle posait une rose rouge devant ses yeux. Son premier réflexe, c'était de se crisper. Ca n'était même plus une décision consciente, simplement tout son être qui se contractait, comme pour adoucir un impact. Comme pour maintenir les autres à distance. Il contempla la fleur quelques instants. Ses mâchoires s'étaient serrées, et il aurait pu souffrir ainsi jusqu'à ce que l'un d'entre eux s'en aille. Statue de sel, pétrifiée à sa table. Seulement voilà, il était vivant aujourd'hui. Vivant et fatigué, et ses yeux s'étaient humidifiés d'eux-mêmes. Il les avait levés au plafond pour empêcher les larmes de couler. Puis il avait pris la fleur entre ses doigts, entre les épines, et avait respiré son parfum, les yeux fermés. «Merci, Amelia. Elle est magnifique.» Il arracha ses yeux à la rougeur de sa robe et les posa sur la jeune femme qui lui faisait face. Quelques gorgées de plus. «Rose l'aurait adorée.» Il regarda à côté de lui, où la silhouette de Rose n'était pas assise et n'arborait pas ce cadeau dans sa chevelure. Il aurait aimé tomber fou et la croiser à tous les coins de rue, il aurait aimé entendre sa voix, il aurait aimé refuser sa mort. Mais non, de l'omniprésence elle était passée à l'absence totale. Disparue. Il y avait quelque chose de lourd au fond de son ventre. Nathan posa la fleur sur la table, fixa son verre quelques instants et sembla se confier au liquide ambré. «Elle me manque tellement.» Là, elle était dehors. Il venait de la partager. Est-ce qu'il venait de choisir la vie? Il n'en savait rien, il ne se posait pas la question. Ses yeux trouvèrent le visage d'Amelia, et il aurait vraiment voulu chasser ça d'un sourire et reprendre les festivités. Mais il n'avait que de la détresse à lui offrir. «Désolé, Amelia, je ne suis peut-être pas la meilleure compagnie ce soir.»  

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