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 two corpses we were

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◆ Manuscrits : 4698
◆ Arrivé(e) le : 05/08/2015
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Sujet: two corpses we wereMer 14 Oct - 11:47


two corpses we were, two corpses i saw



Mille fois elle avait pris le même chemin. Mille fois elle avait dévalé la même pente, courant s'écraser entre ses bras, entre ses draps, pour qu'il fasse de l'ombre aux tourments qui la pourchassaient, qu'il l'enferme dans un écrin de baisers et de promesses. Mille fois elle s'était brisée, le crâne fendu au petit matin, remontant la pente avec le soleil, tant bien que mal, pour mieux dégringoler la nuit tombée. La descente était douce, agréable sous les semelles, l'attirant jusqu'à sa porte, jusqu'à ses yeux. A mi-chemin, elle se mettait à courir, l'anticipation lui gonflant les veines de plaisir et d'apaisement. A mi-voix, elle demandait l'accès, espérant que jamais il ne lui soit refusé, le coeur pétri d'angoisse qu'un jour la porte lui reste fermée. Toujours les mêmes détours, les mêmes glissements de terrain qui, en tentant de l'éloigner, la faisaient revenir plus vite, désireuse de se mettre au seul endroit où elle avait l'impression d'être.

Alors pourquoi, aujourd'hui, elle avait l'impression de gravir une montagne? Pourquoi elle avait le coeur si lourd, si pesant; qu'elle avait l'impression qu'il était en train de couler au fond de ses entrailles? Qu'il était en train d'aller se cacher là où la suite des événements ne pourrait plus l'atteindre? Parce qu'elle était terrifiée par la colère qui la faisait trembler quand elle l'y autorisait, elle la sentait grandir, se repaître de ses inquiétudes, les effacer, les transformer en plus de rage. Elle l'avait gardée à l'abri, bien au chaud derrière des préoccupations triviales, derrière des sourires crispés, derrière le meurtre, mais elle prenait de plus en plus de place jusqu'à ce que, alors que la soirée naissait à peine, elle explose. Ecrase les maigres défenses qu'elle avait établies, la frappe jusqu'à ne plus rencontrer aucune résistance, la laissant à demi-morte sous sa propre colère. Plus rien n'avait eu d'importance, après. Tout ce qu'il y avait, dans sa tête, étaient les histoires racontées entre deux portes par des collègues, se réjouissant secrètement d'avoir mis à sac son jardin d'Eden. Et elle d'offrir le café demandé, de déposer le dossier ou d'écouter. Jamais elle n'avait été si silencieuse que ces derniers temps, trop occupée à livrer des batailles perdues d'avance. Si tous n'avaient pas été si occupés, si pris par l'écrivain et ses méfaits, peut-être se serait-on inquiété de son silence, de son calme tempêtueux. Mais non.

Elle avait l'impression d'entendre de la musique. Son poing contre la porte se fit écho dans sa tête. Le tocsin, le glas, elle venait de sonner son arrêt de mort parce que, certainement, elle ne pourrait pas survivre à tant de fureur. C'était une marche funèbre, et elle courait à sa perte, parce que les phrases qui se répétaient en boucle dans sa tête lui faisaient déjà mal. Mais déjà, les hésitations avaient fait demi-tour, retournant se terrer avec les autres, tout, tout au fond du monde, et la porte s'ouvrit. Elle était presque sûre qu'il regretterait de l'avoir laissée entrer. Qu'il la chasserait, qu'il lui interdirait de jamais remettre les pieds ici parce que, vraiment, comment osait-elle? Venir ici, là où il l'avait sauvée mille et une fois, et lui cracher ses dagues, espérant qu'elles atteignent leur cible.

Un instant, en apercevant son visage, elle manqua de se raviser. De lui offrir un sourire, une main tendue, et simplement s'offrir, parce qu'elle n'avait rien de mieux à lui proposer. Mais ses yeux étaient froids, et si sa main voulut aller tracer les contours abîmés de son visage, elle l'arrêta à mi-chemin, serrant le poing à la place. Elle le jaugeait à présent, les mots se bousculant dans sa gorge pour sortir sans qu'elle soit capable d'ouvrir la bouche. Comme scellée. Les lèvres cousues ensemble par les derniers soubresauts d'inquiétude, de tout ce qu'elle avait pu ressentir ces derniers temps et qui n'étaient pas de la colère. L'envie, la peur, le manque, ce putain de manque qui l'avait précipitée sur son téléphone à plusieurs reprises. Jamais longtemps. Bien vite contré par à quel point son comportement pouvait la rebuter, l'offenser, à quel point il avait été monstrueux. Alors elle s'arrêtait dans le flot de ses pensées, contemplait l'idée horrible qu'elle n'avait jamais eu auparavant. Monstrueux. Cela la laissait pantelante, accrochée à un meuble, un évier, un comptoir. Elle regardait le sol, ne pas pleurer tout de suite. Ce connard de Howell à l'hôpital et comment et pourquoi il y était arrivé était une histoire qui se plaisait à se relayer dans le commissariat, et dont personne ne semblait se lasser. Et quand on lui demandait, à elle ce qu'elle en pensait, elle ne pouvait que se taire.

«Tu sais, je crois qu'ils ont raison.» Lorsqu'elle leva les yeux vers lui, les larmes s'étaient évaporées. La voix basse, morte, morne. Elle, qui n'était jamais allée le confronter, jamais allée lui reprocher ce mode de vie répugnant autrement que dans un sourire, parce qu'elle était persuadée que ça n'était pas lui, que ça n'était pas ce qu'il était, avait douté. Peut-être. Ce peut-être l'avait rongée. «Tu es vraiment cette ordure dont tout le monde parle.» La voix vibrante, triste, infiniment triste. Elle fit quelques pas vers lui, puis recula. Les démons s'adonnaient à une lutte féroce pour le pouvoir. «Ca t'éclate de filmer des cadavres?! C'est pour ça que tu te promenais dans les bois avec ta caméra, pas vrai? Pour la voir crever en direct!» A l'évidence, la guerre avait été gagnée, et perdue. L'invasion était lancée, la destruction et le pillage. «T'as de la chance que ce flic t'ait pas fini!» Elle tremblait déjà. Elle était sûrement en train de mourir, non? Elle devait être possédée, pas vrai? Ces mots ne pouvaient pas sortir de sa bouche, si? Elle ne pouvait que s'écouter, avec horreur.

«Je sais pas, peut-être qu'il aurait dû.»

Dans sa tête, quelque chose, quelque part, la suppliait d'arrêter.
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Sujet: Re: two corpses we wereMar 27 Oct - 16:26

Jour ou nuit. Aube ou crépuscule. Matin ou soir. Midi ou minuit. Quelle différence ? Aucune, il n’en existait plus dans l’esprit de Peter. Chaque jour se ressemblait, ce même goût infect revenait engourdir ses papilles tandis que son crâne lui martelait de l’aider, de ne pas le laisser macérer dans ses idées noires jusqu’à ce qu’il ne trouve rien d’autre à faire que de s’en tirer une en pleine face. Comme son cher et tendre père, hein ; il n’avait qu’à marcher dans les traces de son géniteur, qui serait là pour s’en soucier ? Peter n’était plus. Abigail non plus. Plus personne n’était là, à part le chien du propriétaire des lieux qui errait sans trop comprendre pourquoi les volets ne s’ouvraient plus, pourquoi les bouteilles s’entassaient sur la table basse et partout dans ce salon, ni pourquoi le cendrier avait soudainement repris du service. Oui, le spectre qui hantait ces lieux s’était surpris à foutre un bâtonnet de nicotine entre ses lèvres sèches en priant pour que ça l’apaise, pour que sa migraine disparaisse, pour que sa langue se réveille et qu’elle se souvienne du goût que l’alcool avait autrefois, avant qu’elle devienne le seul liquide que l’homme pouvait supporter. Quel homme ? Non, il n’y en avait plus. Plus aucune trace de lui, de son existence, juste les restes du combat qu’il menait contre lui-même depuis bien trop longtemps. Il avait hurlé, un soir. Ou peut-être un matin, après avoir ouvert les yeux, les stores filtrant la lumière du dehors, déposant de fines gouttelettes de lumière partout sur les murs de cette chambre qui sentait la sueur et les relans de houblon ; des étoiles diurnes auxquelles on ne pouvait pas se raccrocher, l’ombre du jour qui brillait dans la tombe du macchabée qui refusait de se défaire de son lit de mort. Et là, en réalisant qu’il était encore parmi les vivants alors que sa place était ailleurs, il avait craqué, ses cordes vocales imitant les bibelots qui se précipitaient contre le sol, se fissurant, s’écrasant contre le carrelage. En mille morceaux. En poussière.

Le fantôme faisait encore fonctionner ses poumons, chaque inspiration plus douloureuse que la précédente, assis au bord de sa table basse qui supportait à peine son poids, vêtu du même haut depuis plusieurs jours, un simple caleçon en guise de pantalon. Sa mèche blonde n’était plus plaquée à sa place, aussi dérangée que ses propres pensées. Il regardait le fond de son verre bientôt vide. Un autre qu’il finirait par exploser contre un mur pour s’épargner, pour s’éviter de rencontrer le même destin que ce récipient futile qui n’avait strictement rien demandé à personne. Il contemplait le liquide brun, perdu au bord de cette falaise, prêt à sauter pour se noyer. Des gorgées identiques aux précédentes, désespérées, pressées, maladroites. Il était là, se tenant au bord du monde avec l’envie d’en finir, réalisant une fois encore qu'il n'était pas plus nécessaire qu'un autre. Il n’avait aucun but ici à part celui de voir son prénom inscrit sur toutes les lèvres, de lire l'admiration dans les yeux de chacun. Mais lui-même n’était plus certain de qui il était ; de qui il avait été avant de mettre toutes les chances de son côté et de bâtir son propre empire. Royaume qui n’était visiblement pas suffisant pour le commun des mortels. Au final, c’était lui qu’on traitait de vautour et qu’on tabassait au beau milieu des bois, à défaut de trouver mieux ; à défaut de pouvoir mettre la main sur le véritable assassin de cette ville. La police ne parvenait pas à faire son travail correctement, mais lui, lui au moins avait le mérite de réussir dans ce qu'il entreprenait. C’était lui, le parasite, l’infâme vermine que Fairhope cherchait à écraser sous son talon comme un vulgaire mégot qui avait accompli son devoir et qui n’était maintenant plus bon à rien ; un peu de goudron dans les poumons des habitants, un peu de poison pour ces crétins avant de finir en cendres sur les pavés, près de la plage. C'était tout ce qu'il méritait dans le fond, pas vrai ?

Ça puait le tabac froid. Ça ne lui ressemblait pas. Pas plus que le reflet que le miroir lui renvoyait à chaque fois qu’il osait lui faire face. L’oeil droit encore fermé, gonflé, endoloris, d’un violet profond tirant presque sur le noir. La lèvre inférieure ouverte, finement fendue, la plaie anesthésiée par les litres de whisky qu’il avait le malheur de consommer. L'arcade abîmée, déchirée, jusqu'à ce qu'on se décide à lui ôter ces fichus points de suture. Il faudrait plus qu’un simple fil pour rafistoler la bête, mais soit, son patron avait insisté pour que Peter s’occupe de ses blessures afin de regagner le chemin des studios le plus rapidement possible. Il n’avait pas bronché, serrant les dents avant de se retrouver là. Depuis combien de temps maintenant ? Pas assez longtemps. Déjà beaucoup trop. L’air devenait irrespirable et Peter, ou quel que fut le prénom de l’esprit qui habitait ces lieux, se contentait de survivre dans cet enfer, en prenant soin au passage d’en entretenir les flammes. La musique s’était faite plus discrète, ou sans doute s’était-il montré soudainement plus attentif ; à moins que ce ne soit son berger allemand qui se soit mis à aboyer face à la porte de la villa. Le blond finit par se lever, difficilement, fermant sa seule paupière encore valide le temps de se remettre de cet effort considérable. Il avait ouvert, son whisky à la main, s’appuyant aussitôt dans l’encadrement de la porte, un sourire posé sur ses lèvres écorchées. Peter eut à peine le temps de l’ouvrir, un souffle lui échappant alors qu’elle se mit à lui cracher des vérités au visage, ce même venin qui courait déjà dans ses veines. Elle. Le sourire du revenant s’agrippa aussi violemment à ses lèvres que la douleur frappait ses côtes.

« C’est bien, tu as fini par t’en rendre compte. » Il leva son verre, faisant signe de trinquer avec Willow. « Tu veux une médaille ? » Le rire qui l’animait n’était pas le sien. Ou peut-être que si, justement ; peut-être qu'il s’agissait de celui de Peter. Cet homme hautain et détestable qui ne parvenait jamais à se tenir droit sur ses deux jambes, le sang pollué par quelques reflets ambrés bon marché. « Mais si tu veux y remédier par toi-même, be my guest. » Le blond lui laissa le champs libre, l’invitant à entrer d’un geste de la main. « Je dois avoir un flingue qui traîne quelque part par là. » Il haussa les épaules, soudainement distrait par le contenu de son verre qui l’appelait une fois de plus. Une gorgée supplémentaire et il verrait bientôt le fond. « Je fais mon boulot, Willow. Tu devrais essayer de faire le tien aussi pour une fois, et en finir avec tout ça. » Sa maîtresse le réclamait déjà, trônant fièrement au milieu du salon entre plusieurs cadavres. Triste destin qui l’attendait, elle aussi, une fois qu’il l’aurait consommée et qu’il la laisserait trainer parmi les cendres et les ordures. Peter rejoint sa bouteille en marmonnant qu’il ne savait plus.

Il ne savait vraiment plus où il avait rangé cette putain d'arme.

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Sujet: Re: two corpses we wereSam 7 Nov - 23:20

Au milieu des cauchemars habituels qui la réveillaient depuis qu'ils l'avaient trouvée, il y avait lui. Au début, alors qu'elle ouvrait les yeux sur des cadavres, il s'y faisait sauveur. Sauveur au beau milieu de la nuit, qui venait l'arracher au morbide et aux dépouilles, qui détournait ses yeux de la chair froide qui pourrissait, déjà, à la vue de tous. Il lui suffisait d'offrir un de ses sourires, de lui tendre une main, et elle s'accrochait de toutes ses forces au rictus, au souvenir, espérant qu'à travers les méandres des songes, elle puisse retrouver son chemin jusqu'à lui, elle puisse se hisser jusqu'à leur piédestal, leur petit nuage, fait de brume d'oubli et d'éclats de verre, de rire! Mais le nuage s'était noirci, gonflé de rumeurs et de rediffusions, et le ciel de ses épopées nocturnes était immanquablement devenu plus lourd. Le cadavre supplantant le sauveur, laissé pour mort agonisant dans les bois, l’œil intrusif de la caméra fixé sur le filet de sang au coin des lèvres, la bouche entrouverte à la recherche d'un dernier appel d'air, d'une dernière inspiration, les yeux ouverts, incapables de voir qu'elle pleurait, qu'elle mourait. La peau glacée incapable de sentir le contact chaud de sa joue, de ses lèvres qui épongeaient le sang, qui suppliait qu'on le lui rende. Elle s'éveillait nauséeuse, les contours du rêve se fondant déjà aux couleurs, mais l'impression, l'impuissance, la perte s'étaient inscrites au fer sur sa rétine, ou peut-être sur son front.

Elle aurait voulu s'enquérir de lui, mais, déjà, les prémices de la rage qui l'avait menée à sa porte, à sa perte, vagissaient à l'intérieur, tentant de naître alors que leur génitrice était prête à s'éventrer pour qu'ils n'existent jamais. En vain. Mais le sable du temps avait filé trop vite entre ses doigts tremblants, les questions de ses supérieurs se succédant, lui rappelant à chaque fois le corps qui hantait ses nuits, le corps à côté duquel elle croyait se réveiller, parfois. Il lui fallait revenir sur chaque détail, chaque brindille qu'elle avait cru remarquer. Plusieurs fois. Le commissariat était survolté, et pourtant elle regardait les heures défiler avec appréhension, passant la plupart de son temps à se demander ce qu'elle faisait là, coincée entre la photocopieuse et le collègue malodorant, à attendre qu'il pleuve à nouveau des cadavres, à attendre la faux qui viendrait trancher de nouvelles têtes. Et, à plus courte échelle, à attendre la nuit avec terreur, le nœud au creux de l'estomac alors qu'elle regagnait sa chambre vide. La maison s'était désemplie, et elle et Adam avaient grand peine à habiter ces murs. Elle n'était pas là pour aider qui que ce soit, elle avait menti, elle s'était menti à elle-même. C'était une camisole comme une autre, de se lier corps et âme à une prétendue cause, pour éviter de s'arracher la peau, les yeux, les cheveux, de se saigner à blanc. Un asile sur-mesure. Un labyrinthe inextricable où elle errait depuis des années à la recherche d'une sortie inexistante. Elle était victime du Poète, elle aussi. Elle n'avait pas survécu au deuxième meurtre. Il l'avait assassinée, restait simplement à savoir combien de temps encore elle pourrait tenir, s'accrocher à des espoirs fatigués, à des mensonges trop grossiers qui vous restaient en travers de la gorge. Qui l'étouffaient. Elle avait beau clamer à qui voudrait bien l'entendre, comme un mantra funeste, qu'elle s'en était sortie, ce n'était sans doute que l'enregistrement qu'on retrouverait sur son cadavre.

A défaut d'être policière, à défaut d'aider son prochain comme elle avait voulu se le faire croire, elle se glissait dans la peau d'assassin qui traînait dans les sombres recoins de sa tête, pendue par les épaules dans un placard bâti dans l'os. Son père l'avait dit, une fois, dans un merveilleux éclat de voix, leur premier échange depuis de nombreux mois. Que, non contente d'avoir tué sa mère, elle l'avait achevé lui aussi, et John. Qu'elle était maudite. Ça ne changeait pas grand-chose, le nombre de grammes qui couraient dans son sang. L'idée s'était fait un nid, confortable et douillet, et se nourrissait de ses doutes et de ses malheurs. Alors pouvait-on vraiment s'étonner de la voir pousser l'une des seules portes encore chaleureuses pour saccager son foyer? Si elle le faisait elle-même, si elle s'arrachait l'âme à coups de burin, ça ferait sûrement moins mal, après tout. Moins mal que de la voir s'effilocher sans raison au fil du temps, moins mal que de se la faire lacérer au détour d'une allée. Mieux valait la garder en lieu sûr, à l'abri.

Elle s'était engouffrée dans son mouroir comme on s'en va en guerre, franchissant l'embrasure de la porte avec la détermination habituelle qui guidait ses moindres faits et gestes. La rage maladive qui n'avait jamais trouvé place entre ses murs et qui venait conquérir un nouveau territoire où s'épandre et prospérer. Elle aurait simplement souhaité qu'il la contredise. Qu'il lui dise que non, il n'était pas ça, pas que ça, et que celui qu'elle voyait avait toujours existé, même si elle l'avait perdu de vue. Alors, peut-être, si le sort s'était montré clément, une vague aurait éteint l'incendie avant que tout soit irrécupérable, avant que tout ne brûle, jusqu'à la moelle. Mais non, à la place, il s'était figé dans son numéro, qui n'en était peut-être pas un, elle n'en avait plus aucune idée, et il attisait les flammes. Elle ne pouvait pas le regarder, dépenaillé comme il l'était, aux antipodes de ce qu'il laissait les autres voir. L'atmosphère, à l'intérieur, était irrespirable, et elle s'égara quelques instants, ramassant le cadavre d'une bouteille qui traînait au milieu du chemin. «Ton boulot...» Il lui fallut quelques instants pour se ressaisir, et elle manqua de fracasser sa trouvaille contre un mur, mais un sursaut de décence lui traversa l'esprit, sous la forme maladroite d'un Ce pauvre chien pourrait s'ouvrir les pattes, qui hésitait entre parler de Peter ou du berger allemand. «Ton boulot c'est pas d'y prendre du plaisir!» Elle marchait à présent, déposant la bouteille sur le premier meuble qu'elle trouva, s'arrêtant, puis risquant quelques pas hasardeux dans une autre direction. Elle aurait volontiers bu tout son poids en alcool, là, tout de suite. «Tout ça,» Elle désigna d'un geste vague l'immense demeure du journaliste, ainsi que lui-même, «c'est que du vent, pas vrai?!» S'il trouvait son arme, s'il la lui mettait dans les mains, peut-être que c'était elle-même qu'elle allait finir. S'exploser le cerveau. «Y'a que ça, hm?» Si l’œil humain avait été plus performant, il aurait sans doute été possible de la voir vibrer. «Derrière le grand Peter Howell et ses grands airs, y'a qu'un pauvre type qui se saoule à longueurs de journées, et qui prend son pied que quand y'a des cadavres!» Willow mourait d'envie d'ouvrir les fenêtres, de ramasser tous les déboires que Peter avait dû laisser tomber où ils se trouvaient, mais elle restait figée, à présent. «J'ai cru...» Mais elle se ravisa, posa ses yeux une nouvelle fois sur le journaliste, dardant sur son visage abîmé un regard qu'elle aurait voulu froid, mais qui tremblait de peur.«Un grand trou que tu peux pas éponger avec du whisky!» Les yeux attirés vers le sol à nouveau, la voix s'étranglant au fond de la gorge.

Un monstre.
Mais le mot s'était écorché en route, se fracassant contre ses dents serrées.
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Sujet: Re: two corpses we wereDim 22 Nov - 3:07

Il aurait voulu la sauver. Sincèrement. Il aurait souhaité pouvoir être utile, que sa main se change en branche, que son corps devienne tronc et que ses pieds prenne racine ; qu’il se fasse arbre et que chaque coup de hache entame l’écorce et fasse couler la sève mais que jamais, ô grand jamais, on ne l’atteigne. Pas elle. Celle qu’il aurait voulu sauver. De quoi au juste ? De ce qu’elle avait vécu ? Pour ça, c’était trop tard. Le blond avait manqué ce train là, arrivé sur le quai tandis qu’elle s’apprêtait à faire son premier voyage. Est-ce qu’il l’avait regardée partir ? Est-ce qu’il l’avait au moins remarquée ? Pas sûr. Lui, qui ne s’observait que le nombril, qui ne baissait la tête que pour admirer le bout de ses pompes dégueulasses et usées qui se chargeaient uniquement de le mener à sa perte. Et c’était déjà pas mal. Alors il était resté planté là, à attendre. Que le moment soit venu, que ce soit son tour, son moment. Son train. L’espace d’un instant il avait hésité à se mettre au milieu de la voie pour en finir, comprenant que rien ne le mènerait jamais nulle part, qu’il était condamné à rester cloué au plancher pendant qu’il contemplait tous ces voyageurs sur le départ. Et puis il l’avait vue, des bris de verre coincés aux coins des yeux, poussières d'un miroir qui reflétait encore les images du véhicule lancé à toute vitesse quittant les rails, s’écrasant comme un accordéon entre les doigts d’un musicien divin, l’épargnant cruellement. Laissant la vie sauve à cette pauvre jeune fille. Mais à quel prix ? Peter s’était dit qu’elle allait le faire, qu’elle aurait le courage de réussir là où il avait toujours échoué, paralysé par ses nombreuses tentatives tuées dans l’oeuf. Le blond n’avait pas pu la laisser faire, il n’avait tout simplement pas ce coeur là, et plutôt que de la laisser périr bêtement, il s’était empressé de lui montrer à quel point il pouvait être agréable de se détruire. Il aurait voulu la sauver, oui, sincèrement. Il ne se serait jamais douté que s’il était resté immobile avant de la croiser, c’était parce qu’il l’attendait. Parce qu’il était son train suivant, à elle. Et qu’au lieu de la sauver, il s’était lancé à tout vitesse, aveugle et fou, convaincu que sa seule présence suffirait à la protéger quand il était en réalité la machine incontrôlable qui la laisserait pour morte une fois qu’il aurait quitté les rails.

L’ersatz de journaliste la laissa se frayer un chemin parmi les cadavres et les verres abandonnés ça et là, claquant la porte derrière eux pour s’assurer que personne ne pourrait venir les rejoindre dans leur wagon. Comme si quelqu’un aurait pu avoir envie de se mêler à leur périple. Il s’était ensuite assis au bord de son canapé sans prêter la moindre attention à son hôte, concentré sur la quantité de liquide qu’il versait à nouveau dans son verre. C’était plus classe, plus chic que de boire à la bouteille. Et Peter avait besoin de sentir le bouchon de plastique tourner, vriller entre ses doigts, entendre la liqueur couler jusque dans le récipient, voir sa couleur si particulière, la sentir afin d'imprégner chacun de ses pores avant de la goûter, de la laisser se répandre contre sa langue pour éveiller ses papilles engourdies. Celui qui avait dit que l’alcool endormait les sens était un fieffé menteur et le plus grand des imposteurs aurait certainement eu deux mots à lui dire s’il l’avait eu sous la main. Mais rien dans sa paume qui s’apparentait à la personne à blâmer, juste son verre, fidèle au poste. Loyal. Le pansement dont le charlatan avait terriblement besoin. Un doigt levé dans l’air, il le faisait tournoyer au-dessus de sa tête tandis que ses lèvres se mêlait au whisky, que le whisky infiltrait sa chair, que le monde se mettait à tanguer de plus belle quand tout paraissait pourtant figé. Un signe de la main accompagné de ses yeux qui se mirent à rouler dans leurs orbites, traduisant sa lassitude et son désintérêt pour ce refrain qu’on lui avait déjà servi des milliers de fois, cette même rengaine, cette boucle qui n’en finissait plus de venir bourdonner au creux de ses tympans. Pauvre Willow, qu’il avait perdu bien trop de temps à essayer de sauver, qui venait geindre après avoir finalement compris dans quoi elle s’était embarquée, les pupilles rivées vers le sol.

Peter resta impassible, soudainement détaché de tout. Du ciel au dehors et de la lune qui avait du disparaitre. Peut-être même que c’était Willow qui l’avait volée, qui l’avait arrachée au rideau sombre de la nuit pour venir l’aplatir au fond de son cendrier, pour la réduire à l’état de poussière ? Détaché du reste. Du monde qui s’était soudainement mis à tourner dans un sens plutôt que dans l’autre. Willow, aussi, sans nul doute ; elle avait du courir suffisamment vite pour que les pôles soient inversés et que la terre parte à reculons. Détaché de l’instant présent et du passé, détaché du regard de la brune qu’il venait de perdre au profit de son verre, son misérable verre, son nouveau phare dans l’obscurité. Détaché, arraché à son propre corps, son propre coeur qu’il avait saisi d’une poigne de fer avant de l’égoutter au-dessus d’une bouteille ; son coeur qu’il consommait maintenant sans aucune modération, s’enivrant, s’engouffrant dans cette bouteille pour s’y laisser choir et ne plus jamais croire en rien. Une bouteille à l'abandon, un naufragé qu’on ne reverrait plus. Un homme à la mer ! Non, personne pour lui prêter secours. Personne pour lui tendre la main et devenir l’arbre sur la berge qui aurait pu le hisser hors des flots.

Son doigt devint menaçant, pointé vers elle comme une arme, le point d’équilibre qui lui permis de se relever. « Tu sais quoi ? » Il tituba vers la passagère accidentée. « Il en faut des connards comme moi. » Hochant la tête pour confirmer ses propres dires, il reprit aussitôt. « En tout cas il en faut au moins un, sinon, je vois pas qui pourrait faire le sale boulot dans cette putain de ville. Et je vais même te dire un truc moi, c’est que je suis sacrément fier d’être ce connard là. » Une gorgée. Ah, non, le verre était trop loin, resté sur la table basse. Tant pis. Il se gargariserait de sa tristesse et de sa bêtise, cela ferait sûrement l’affaire. « Sinon, Papa et Maman auraient regretté d’avoir passé l’arme à gauche. Sinon, Papa aurait pas eu le courage de s’en tirer une dans le crâne si son gentil petit Peter avait eu besoin de lui, hein ? » Son doigt vint tapoter la tempe de Willow avant de se souvenir que Christian s’était fourré le canon de son flingue dans la bouche. Son regard s’agrippa aux lèvres de l'apprentie policière. À moins que son géniteur ait procédé d’une autre manière ? Le souvenir s'était noyé sous des litres de sang, une flaque répugnante qui avait sali les pompes et la mémoire de Peter. « Sinon, Maman aurait fini par s’en rendre malade et par crever, alors autant pas être là pour voir ce que je suis devenu, pas vrai ? Autant pas être là et me laisser tranquille et me laisser faire mon boulot de parfait connard. » Est-ce qu’il parlait trop fort ? Il ne s’en rendait plus compte. Il n’en n’avait plus rien à faire. « Boulot que je fais très bien d’ailleurs. Que je sais très bien faire, au cas où tu aies pas remarqué. Je suis très bon, je suis même bon qu’à ça, alors tu pourrais au moins te vanter de connaître le pire connard de la ville, le meilleur salaud de tous les temps. Crois-moi, on n'en croise pas tous les jours, pas des connards de compét comme moi, ah ça non. » Est-ce que c’était des larmes au bord de ses yeux ? Non. Juste des bris de verre. Des bris de verre polis à force de rester coincés là, à force de ne pas tomber. « Maintenant, tu m’excuseras, mais je vais retourner me bourrer la gueule tranquillement comme un connard, et tu pourras aller te trouver un gentil crétin niais à souhait pour te servir de… » De quoi au juste ? De rien. De pas grand-chose. Parce qu’il n’avait jamais vraiment été plus que cela, de toute manière. « De bouffon. »

Il tourna les talons, pour mieux retourner se noyer.

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Sujet: Re: two corpses we wereVen 27 Nov - 0:51

«Tu peux pas dire ça.» Ce fut sa seule réponse, sa seule supplique, à la tirade désespérée de Peter, après de longues secondes de néant. Ou du moins, ce furent les seuls mots à accepter de franchir la barrière du silence et le nœud coulissant qui s'était serré autour de son cou. Peut-être que le désespoir ne venait pas de Peter, mais de la chape de plomb qui venait de lui tomber sur les épaules alors que son dernier mot avait poignardé l'air. Ce truc, cette matière visqueuse, cet amas de chair, noir, lourd et humide qui s'accrochait à sa peau et s'infiltrait à l'intérieur. Tout à coup, elle se sentait lourde, lourde, lourde. Elle aurait voulu s'allonger et s'enfoncer dans le sol. Willow aurait voulu avoir une mère pour aller se réfugier dans ses bras, ses cheveux, ses sourires et son sang. Elle aurait voulu avoir Peter pour aller se réfugier dans ses draps, ses bras, ses discours et l'alcool. Mais elle était perdue, et elle était seule, et Il disait bouffon, et elle était sale.

Un bon artisan se doit de travailler ses matières premières. L’ébéniste travaille le bois pour le transformer en quelque chose de beau, de brillant et de fonctionnel; le professeur travaille en corrélation entre les savoirs et les élèves, travaillant les uns pour les rendre accessibles aux autres ; un écrivain travaille ses idées pour en faire des phrases, des livres entiers, des recueils de poésie. Le forgeron, lui, peut aiguiser une lame jusqu'à ce qu'elle soit bien tranchante, qu'elle traverse l'os et que le sang coule à flots. Le journaliste, le connard travaille son art du discours, affinant son récit, sa diction, son choix de mots pour qu'ils fassent mouche, qu'ils atteignent leur cible, quelle qu'elle soit. Et elle aurait pu jurer que chaque mot, chaque phrase, l'avait atteinte de plein fouet. Qu'il les avait aiguisés à seule force de volonté, se râpant les dents contre les syllabes empoisonnées. Peut-être que ça devenait simplement naturel, ou peut-être même qu'il n'avait pas la moindre idée de l'impact qu'avaient ses mots. Pourtant, si quelqu'un devait bien le savoir, c'était Peter. Mais il était tout de même nécessaire d'avoir un talent certain pour lui apprendre des événements aussi atroces de sa vie et que tout ce qui se bloque dans la tête de l'auditeur soit le bouffon qui se répétait en boucle et qu'elle voulait effacer à grands coups de n'importe quoi. Alors que quelques semaines plus tôt, elle aurait chéri des révélations comme celles-là, se gardant de les abîmer ou de les exhiber, mais plutôt s'attelant à leur sculpter une petite place bien à l'abri. Et pourtant, l'information l'avait arrêtée, regardée dans les yeux, avant de se faire bousculer par les mots suivants qui avaient occulté tout le reste.

«T'as pas le droit de dire ça.» C'était répété, plus pour elle que pour quiconque, dans un murmure blafard qui tournait de l’œil à trop pâlir. Elle avait les yeux rivés au sol, parce que si elle les relevait, elle verrait qu'il lui avait tourné le dos. Elle verrait qu'il s'éloignait. Elle verrait que tout venait de s'assombrir un peu plus. Sur une toile noircie, Peter était l'énorme tache de couleur qui illuminait l’œuvre de sa vie. D'autres points se baladaient de-ci de-là, prenant la forme d'un ami, d'un sourire, d'une rencontre, ou d'un éventuel fou rire, mais Peter était l'éclaboussure bleutée, le même bleu azuré qui la regardait et la faisait exister parfois, autour de laquelle toutes les autres couleurs gravitaient. Et alors que l'océan se teintait de rouge, les petites boules de lumière perdaient leur orbite, menaçant d'aller s'écraser hors du cadre si le sang versé coagulait et finissait d'obscurcir le tableau. Willow n'aurait pas pu se souvenir de l'époque où la toile était d'un blanc immaculé, et elle se demanderait à quoi ressemblerait le tableau de Peter. Mais à l'instant, elle ne pensait qu'à s'empêcher de relever la tête, le mot bouffon se déclinant sous toutes les intonations possibles.

Les précieuses secondes entre l'instant où la bouche de Peter s'était refermée et celui où la sienne s'était ouverte en réponse, des milliers de pensées toutes plus incohérentes les unes que les autres s'étaient écrasées, broyées entre elles. Elles s'étaient lancées dans une bataille sans enjeu, sans échappatoire, dans un combat mortel où le vainqueur allait perdre. Il y avait ses parents sur lesquels elle en apprenait un peu plus, une balle dans une tête, mais est-ce que ça n'était pas la sienne pour qu'elle lui fasse si mal? Un peu plus à gauche, entre le bouffon et un énième verre, il y avait une petite place pour les blessures de Peter et leurs instigateurs, une petite place pour le Poète dont l'ombre servait de tremplin au connard qui lui avait tellement manqué qu'elle avait mis des rediffusions de ses émissions en fond sonore dans ses écouteurs, pour s'endormir en l'entendant parler de cadavres, et cette envie terrible de taper dans quelque chose tout en butant contre la saleté de l'endroit et à quel point elle voulait ouvrir les fenêtres, laisser l'air entrer, l'air putride de la ville un bien meilleur parti que la clope froide et bon dieu qu'est-ce qu'elle faisait ici à lui hurler dessus alors qu'ils auraient pu se haïr en se tombant dans les bras, quoi? non, non, pas se haïr mutuellement, se haïr eux-même, et il ne pouvait pas dire des choses pareilles, pas vrai, c'était seulement parce qu'il était bourré depuis des jours, pas vrai? Et puis elle avait parlé, et personne n'était vraiment ressorti indemne de la mêlée.

Elle ne savait pas exactement à quel moment elle avait commencé à bouger, mais avant de s'en rendre compte, elle avait fait quelques pas et attrapé le bras de Peter, ou plutôt posé ses doigts sur sa peau, l'invitant plus que le forçant, à s'arrêter dans son périple tumultueux vers le coma éthylique. Elle ne savait pas non plus exactement quand elle avait arrêté d'être en colère, mais il lui semblait que ça faisait déjà un moment. Si ses souvenirs étaient exacts, et rien n'était moins sûr étant donné l'état émotionnel particulièrement instable dans lequel elle se trouvait (c'était comme sauter à cloche-pied au bord d'une falaise les yeux fermés, avec les bras tendus devant soi et un sol friable), elle avait senti une hausse de fureur quand il s'était dit fier d'être ce qu'elle l'avait (certains diraient enfin, mais ceux-là ne savent pas) accusé d'être, puis la douche froide de tragédies et d'aveux avait éteint la flamme qui se croyait invincible. Peut-être s'il n'avait pas été dans un si triste état, ou s'il avait dit mon père au lieu de Papa, alors peut-être aurait-elle pu maintenir ses positions et rager que ça n'était pas une excuse (et présenté comme ça, ça n'en était pas vraiment une). Sauf que c'était la preuve qu'elle voulait. Peter existait sous l'autre même s'il prétendait le contraire, même s'il utilisait sa preuve pour la convaincre du contraire. Elle avait vu son Peter miroiter sur les joues du journaliste. D'ailleurs, elle aurait juré avoir vu des larmes. Si c'était un échec ou une victoire, personne ne le savait, mais elle avait changé de camp comme on roule dans son lit, et finalement, on n'était pas bien mieux là?

«Peter,» Elle retrouvait le goût de son prénom sur ses lèvres, il semblait presque qu'il perdait son goût ferreux de sang. Elle leva les yeux de sa brève introspection, pour enfin le regarder. Lui. «tu n'es pas un bouffon.» Et c'était peut-être bien ça qui l'avait décidée, finalement. Qu'il touche à eux. «Jamais.» A quoi qu'ils soient. Finalement, la tension était presque plus difficile à supporter maintenant. Parce qu'elle excellait dans la colère et les cris, mais qu'elle était en train d'approcher dangereusement de ce qu'elle n'avait jamais su faire, et qu'ils ne s'étaient jamais autorisés à faire. Et, soudain, ça la terrifiait. Est-ce qu'elle pouvait franchir la petite frontière et revenir en arrière après, si jamais? Ou est-ce qu'il fallait alléger le ton, éviter de tomber entre les lignes du contrat qu'ils avaient signé sans l'avoir lu? Elle ne sentait ni l'un, ni l'autre. Mais elle avait besoin qu'il le sache. Besoin qu'il comprenne, ne serait-ce qu'un peu, à quel point elle avait besoin de lui. Ne serait-ce que pour qu'elle ne le retrouve jamais une balle dans la tête entre un cadavre de bouteille et un cendrier renversé. Alors il fallait qu'elle le dise. «Et je ne veux pas de qui que ce soit d'autre.» Les mots s'étaient perdus dans l'air, semblant rencontrer mille et un obstacles pour arriver jusqu'au journaliste, ou peut-être que c'était elle qui essayait de les rattraper avant qu'il soit trop tard, mais c'était peine perdue, et elle rebaissa les yeux pour regarder devant elle, à savoir qu'elle fixait à présent très intensément le T-shirt de Peter.

«T'as une sale gueule.»
Les doigts qui s'égarent, comme des papillons, sur la peau malmenée, et l'esquisse, l'ombre d'un sourire sur la colère envolée. Parce que c'était plus facile.

Et la lèvre qui retombe, la peur.
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Sujet: Re: two corpses we wereDim 13 Déc - 22:33

Il avait hoché la tête, bêtement, comme un gamin de cinq ans qui aurait essayé de faire gober un mensonge plus gros que lui à ses propres parents. Quels parents ? Ce mot ne faisait plus partie de son vocabulaire. On lui avait refilé une mère défaillante et un père qui n’avait pas eu le cran d’affronter son regard plus longtemps. Alors il ne lui restait que les yeux de Willow dans lesquels se perdre, pauvre gamin égaré qu’elle avait vu naître. Ou qu’elle regardait périr, impuissante, ses lèvres aussi sèches que les siennes. D’ailleurs, ces dernières le brûlaient encore, et à chaque fois Peter oubliait que la plaie sanglante près de sa bouche était à l’origine de cette douleur, se disant que c’était probablement juste son corps qui lui hurlait de se resservir un énième verre. Celui de trop. Eh, qui avait dit qu’il n'avait jamais eu envie d’en finir lui aussi ? Non, ce n’était tout simplement pas lui. Il n’aurait pas su l’admettre à haute voix. Il préférait grimper au sommet des grues, courir à travers la ville avec sa camarade d’infortune sur son dos, ne pas regarder en traversant, faire en sorte que les habitants de Fairhope mettent sa tête à prix afin que personne ne le pleure le jour où il serait enfin mis en terre. Pas d’orphelin laissé derrière lui, aucune larme sur les joues de ceux qu’il abandonnerait lâchement. Pas d’hommage, pas de longs discours. Pas même les cloches de l’église pour saluer son départ, juste le silence pesant et la terre lourde qu’on balancerait sur les planches de bois et les clous rouillés qu’on aurait sélectionné sans trop de considération. Tout le monde se réjouirait certainement qu’il soit enfermé là, ses pensées bientôt dévorées par des vers affamés, ses songes ne faisant bientôt plus qu’un avec la boue et les entrailles de cette maudite planète.

Alors le blond avait insisté, vigoureusement, sa tête vibrant avec lui afin de chasser les perles qui s’agrippaient fermement aux bords de ses yeux clairs. Si, si, il était ça, ce mot qu’elle venait de répéter, et bien d’autres encore. Une ordure. Elle l’avait dit elle-même et Peter savait pertinemment qu’elle avait toujours raison, à part à cet instant. À part quand ça l’arrangeait et qu’il avait besoin qu’elle continue de le maudire pour se détester encore davantage. Si, il avait raison de dire ça et il le pensait, même en la quittant pour aller se plonger dans la seule substance qui avait encore un semblant d’intérêt à ses yeux. On aurait dit un enfant cherchant les chamailleries pour ensuite obtenir une bonne raison de courir dans les jupes de sa mère, pleurant, détruit, dévasté, pointant du doigt la seule responsable de ses malheurs, l’odieuse coupable à punir de l’avoir mis dans un état pareil. Mais pas de mère, toujours pas de mère. Peu importait l’endroit où son regard se posait, tout simplement pas de phare auquel se raccrocher alors qu’il se noyait, qu’il agonisait, que ses forces le perdaient tandis qu’il essayait vainement de maintenir sa tête hors de l’eau. Respirer, vite, se remplir les poumons de quelque chose. Mais non, à chaque inspiration, c’était l’espoir qui s’échappait ensuite, qui le quittait sans qu’il puisse rien faire, ses mains poussant sur la surface de l’eau pour tenter de s’extirper de cette mer. Rien à voir avec celle qu’il avait perdu pourtant, rien à voir avec celle qui l’avait tenu au bout de son sein. Cette mer-là était létale, dangereuse, puissante, redoutable. Cette mer-là allait bientôt le laisser pour mort sur un rivage quelconque, loin d’ici. Inconnu, méconnaissable ; oublié.

Peter ne savait plus exactement à qui il en voulait le plus. À lui, à sa mère pour avoir eu la bonne idée de crever la gueule ouverte dans son lit répugnant d’hôpital miteux, aux vagues de liqueur qui se précipitaient sans cesse vers lui, à Willow qui refusait de le croire, qui peinait à lui donner raison maintenant qu’il avait rendu les choses un peu plus intimes et personnelles qu’elles ne l’étaient auparavant. Alors c’était ainsi que le monde fonctionnait ? Il suffisait de faire part d’un instant terrible de son existence pour justifier ses agissements et aussitôt s’attirer la sympathie des autres, hein ? C’était bon à savoir. Peut-être que le Poète agissait de la même façon ? Peut-être qu’il se dissimulait derrière une profession si généreuse et altruiste qu’on ne le soupçonnerait jamais ? Une infirmière ? Un pasteur ? Un psychologue ? Un fou, de toute manière, aussi dérangé que Peter, aussi instable que lui. Qu’on avait contrarié et qui avait décidé de tout détruire, tout saccager pour se donner l’impression qu’il était encore debout, encore en vie ; que sa place avait une importance dans le cours des choses. Il était là pour tuer, Peter était là pour périr. Leurs chemins se croiseraient certainement un jour et le blond servirait de festin au dangereux prédateur. Peut-être qu’on titrerait le lendemain que le vautour avait enfin été dévoré par un charognard de la pire espèce ; un monstre contre lequel l’humanité ne pouvait définitivement rien. Le journaliste sourit. Un sourire maigre, dépourvu d’éclat, un sourire vide, son bras se levant machinalement vers ses lèvres, se délectant de cette pensée. S’il ne parvenait pas à survivre au meurtrier, alors personne ne le pourrait. Personne ne le pourrait.

Les doigts de Willow sur sa peau le sortirent de ses songes avec violence, son cou se tordant vers elle dans un geste presque trop brusque, la douleur dans sa nuque raisonnant comme une alerte dans tout le reste de son corps. Ses larmes avaient séché, évaporées. À moins qu’elles se soient figées à leur place et qu’aucun soupir, aucune pensée n’était parvenue à les distiller. Aussi maigres que l’espoir qui le maintenait encore debout, elles étaient toujours bien présentes, à peine perceptible et sur le point de s'évaporer jusqu’à la prochaine marée, jusqu’à ce que les flots reviennent le saisir. Et ce prénom sur les lèvres de la jeune femme qui le fit grincer des dents, qui lui arracha un grognement de mécontentement. L’enfant en aurait presque croisé les bras avant d’aller se planquer dans un coin de sa demeure de jeune ingrat pourri gâté jusqu’à la moelle. Il fronçait les sourcils, hochant à nouveau la tête avec détermination alors qu’elle répétait la même chose, qu’elle prononçait les mêmes mots pour que ceux-ci restent imprimés dans son crâne vide de journaliste décérébré. Peter tenta même d’ouvrir la bouche pour la contredire mais elle reprit avant qu’il ait le temps de parler, et plus contrarié que jamais, il se tut avant de laisser trainer son verre sur la table basse, prêt à se mettre à bouder si cela était nécessaire. Il tourna la tête de l’autre côté, fuyant son regard, fuyant ses lèvres et les traits finement dessinés de son visage qui lui donnaient trop souvent envie de caresser sa joue afin de vérifier si sa peau était aussi douce qu’elle le paraissait. Mais pas maintenant. Et puis, tout doucement, à demi-mot, l’aveu. Le cou de l'homme manqua de se briser à nouveau tandis que sa peau se mit à frémir. « Tu veux dire, tu… » Peter en avait le souffle coupé. « Est-ce que c’est… » Une blague ? Il n’avait visiblement plus assez d’élan pour terminer ses phrases. Sans doute devait-il la prendre contre lui pour l’embrasser, à l’image des grands acteurs qui avaient bercé sa vie de jeune adulte. Mais non. Pas la force. Plus de force. Et les bras soudainement immobiles, paralysés par ce qu’il mourrait de ne pas avouer à son tour. Il sourit à sa dernière remarque avant de courber l’échine.

Sa tête trouva finalement le cou de la brune, ses épaules s’affaissant, tout son corps se pliant pour se mettre à sa hauteur. Tant pis s’il avait une sale gueule. Elle était là. Elle était belle, et elle méritait mille fois mieux que lui. Mais elle était à lui, qu’à lui, pas vrai ? Il se figea, blotti auprès d’elle comme un orphelin, se faisant le plus petit possible afin de disparaitre.

Il avait trouvé son phare, la lèvre tremblante, incapable de prononcer le moindre mot, n’offrant que ses larmes à celle qui venait le sauver.

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Sujet: Re: two corpses we wereLun 14 Déc - 3:16

Qui avait, un jour, eu l'idée insensée de lui mettre des fils d'or entre les doigts? Qui avait osé laissé la soie dorée, précieuse, courir le long de ses phalanges, s'emmêler dans ses paumes? Elle ne savait pas, ne savait plus, comment elle s'était retrouvée accrochée à ces filaments ambrés, autant de toiles qui la liaient pieds et poings sans qu'elle ne se trouve le cœur d'être incommodée. Et l'asservissement avait commencé comme ça, une matière brute au creux des mains, et c'est son âme qu'on avait demandé en échange. De cheveux d'or en regards azuréens, il avait suffi d'ajouter le frisson et l'ivresse pour qu'elle n'ait plus qu'une seule allégeance. Elle se serait jetée aux pieds du monde si ça pouvait sauver leur empire de sable et d'ivoire. Elle le savait, à présent. Mais quand la brise avait menacé leur tour, elle avait cru trouver refuge dans une bourrasque. Et s'ils ressortaient vivants des décombres, le vent pourrait bien avoir effacé leur civilisation. Alors elle recommencerait, reconstruire, château de sable après château de sable, comme l'enfant dont les efforts sont mis à mal par la marée. Parce qu'il n'y avait que ça derrière le masque d'adulte qu'on la forçait à arborer. Une enfant qui avait arrêté de grandir quand le sang avait teinté le pare-brise.

Elle s'était accrochée à lui avec l'énergie du désespoir, incapable de valoir mieux que l'importance qu'il voulait bien lui accorder. Tout devenait clair, à la lueur de leurs habitudes brisées. Tout le chemin parcouru, tout l'avait toujours préparée à finir à sa merci. Elle n'était pas certaine que cela soit une bonne chose, mais elle ne pouvait pas se résoudre à s'en soucier. Jusqu'ici, elle s'était laissée porter par le flot tranquille de leurs déboires, les yeux grands ouverts vers le ciel qu'ils espéraient désespérément atteindre, les bras tendus dans la direction où il venait de disparaître, emporté par un rapide quelconque, en bas duquel elle le rejoindrait dans l'instant. Ils pouvaient dériver ainsi jusqu'à la fin des temps. Elle apercevait un port, cependant. Fallait-il s'y amarrer, s'y atterrer, au risque de s'y enterrer?  Elle n'avait qu'un seul point d'ancrage.

Elle sentit, presque physiquement, le moment où Peter rendit les armes. Le sourire dessiné, elle l'avait senti, et l'émotion lui coupa quelques secondes la respiration, bataillant vaillamment contre des larmes qu'elle ne pouvait pas s'autoriser. Pas encore. Mais l'espoir, l'idée qu'elle allait peut-être de nouveau franchir cette porte, l'idée d'un encore qu'elle avait cru inexistant en venant ici, lui retourna les entrailles. C'était ses cendres qu'on rassemblait, c'était les morceaux éparpillés au gré du vent qui reprenaient place d'eux-même. Elle n'avait pas le droit de pleurer, pas là, pas maintenant, alors même qu'il venait trouver refuge, confort ou quoi que ce soit entre ses bras. Elle s'agrippa à son corps comme un chiot à sa mère, comme une mère à son enfant et comme un mourant s'accroche à la vie. Peut-être qu'elle serrait trop fort, peut-être que ses muscles lui faisaient mal, à l'enserrer. S'ils avaient pu se fondre l'un dans l'autre. Son essence, son parfum l'enveloppait tout entière, et elle n'aurait pas pu moins se soucier des relents de tabac froid et d'alcool. Elle perdait son visage dans la courbe de son cou, elle perdait ses larmes qui couraient à leur fin, elle perdait sa bouche, qui se tuait à chercher des mots, elle perdait pieds, comme si le sol s'était dérobé sous leur poids. Elle était un peu lui, ou peut-être qu'il était un peu elle. Chacun avait marqué l'autre de ses larmes. Elle était sans repères, sans repaire, mais elle ne s'était jamais sentie aussi protégée. Elle était saine et sauve.

La douce symphonie de leurs êtres était entrecoupée de silence, de pauses et d'emportements effrénés. Le souffle qui s'emballait, quelques instants, puis l'accalmie. Une mélodie, comptine fatiguée, aubade emportée. Emportée avec eux au pied du mur, les respirations erratiques s'écrasaient dans ses tympans comme du verre brisé, mais ils étaient noués ensemble, et elle était perdue dans les profondeurs de Son royaume, les joues humides de larmes qu'elle n'avait pas versées. C'était un air inconnu, c'était nouveau, désespéré et apaisant. C'était une ritournelle violente qui la laissait pantelante tout contre lui.

Ses yeux s'étaient fermés tout seuls. L'obscurité était salvatrice, elle n'avait pas à contempler tous les cadavres qui jonchaient l'endroit. Tous les mots qu'elle connaissait semblaient s'être, d'eux-même, effacés de sa mémoire, puisqu'elle se trouvait forcée au silence. Elle ouvrit la bouche, soudain, mais tout ce qui lui échappa fut une respiration qu'elle ne se savait pas retenir, comme si après des années de suffocation, elle respirait enfin. Dans le même temps, elle libéra un sanglot à moitié étranglé, qui se confondait de rire. D'un rire dément de soulagement. Elle resserra son étreinte si c'était possible alors que les larmes prenaient de l'ampleur, et qu'elle semblait simplement incapable de le lâcher. Ses genoux tremblaient, et menaçaient de se rendre également. Le barrage avait cédé, lâchant les eaux déchaînées qu'elle s'était appliquée à canaliser pendant les dernières semaines. Toutes les émotions qu'elle avait soigneusement enterrées, camouflées, revenaient à la charge, et qu'elle était vulnérable à présent. Mais, si les larmes qui lui coulaient sur les épaules étaient une indication, il avait besoin d'elle pour une fois. Besoin qu'elle soit là, solide. Qu'elle se fasse rempart contre quels démons que ce soient. Si elle en était seulement capable.

«Tu m'as tellement manqué...» Elle rouvrit les yeux, desserrant, ne serait-ce qu'un peu, son étreinte.  Le murmure soufflé au creux du cou, confidence offerte, lui échappa, et elle se pétrifia quelques instants, soudain terrifiée à l'idée qu'il la repousse, qu'il réinstaure la distance de sécurité entre eux. Elle quitta finalement sa chaleur d'elle-même, juste assez pour pouvoir le regarder en face et tracer les contours meurtris de son visage parfait. L'inquiétude retrouva son chemin jusqu'à elle, et Willow aurait juste voulu rester comme ça, sans après. Du bout des doigts, elle essuya les larmes qui s'étaient perdues sur le visage de Peter, et elle aurait vraiment aimé avoir la moindre idée de ce qu'il fallait dire, maintenant. Aucune phrase ne semblait convenir à l'instant, et elle se mura dans le silence, s'éreintant les yeux à contempler l'océan impétueux, un soleil timide brillant en fins rais d'or à l'horizon.
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Sujet: Re: two corpses we wereLun 14 Déc - 5:38

Que dire ? Que faire ? Retenir la prochaine expiration par crainte que ce soit l’ultime, par crainte qu’en vidant ses poumons, son coeur parte avec eux, qu’il crache une quantité de sang invraisemblable, que ses jambes lâchent et que ses genoux se retrouvent cloués au sol. Sceller ses lèvres donc, et espérer que le soupir suivant ne soit pas trop douloureux, qu’il ne soit pas fatal, qu’il ne l’arrache surtout pas aux bras de Willow au moment où il s’était enfin défait des tourments qui l’avaient emporté. Il ne s’agissait pas non plus de crier victoire trop vite mais personne ne pouvait remettre en doute ce que l’homme venait d’accomplir. Saisir une main, s’y accrocher, croire qu’elle serait la bonne. Se poser sur une épaule, un radeau au creux de la tempête pour se protéger de la méduse et son venin paralysant, asphyxiant. Mortel. Mais ses côtes continuaient de se soulever bien malgré lui, inlassablement, les vagues s’écrasant sur ses joues, l’écume s’accumulant sur les bords de ses yeux. Du sable sans doute, venu se loger près de ses pupilles ; ce serait certainement l’excuse qu'il servirait lorsqu’il se tiendrait à nouveau là, le dos redressé et la mine fière, le regard défiant et la démarche assurée. Mais pas tout de suite, pas pour l’instant. Non, pour l'instant ce n’était pas Peter. Ce n’était plus Peter. Juste ce vieux gamin un peu triste et abattu qui avait cru qu’en buvant suffisamment de bière et de whisky, il pourrait se fabriquer deux béquilles de verre susceptibles de supporter son poids. Le blond avait oublié que la masse des cadavres était bien plus lourde et encombrante que la chair des vivants lorsqu’il avait fait ses calculs. Tant pis. Il crèverait sur son canapé, à même le sol, à un endroit où ses os pourraient prendre racine et ses poumons deviendraient de beaux bourgeons, de jolies fleurs prêtes à éclore et à être cueillies. Il partirait, foudroyé par la mélancolie, agitant son mouchoir blanc dans un dernier espoir, dans un souffle désespéré. Il périrait là ; médusé.

Le sel s’égara sur ses lèvres sèches. Fallait-il qu’il se redresse ou qu’il se penche encore davantage ? Histoire de ramasser les décombres de ce qu’il restait d’eux, de lui. De l’adolescent paumé et ennuyeux qu’il était autrefois sous ses faux airs de tombeur. Il se souvenait encore du jour où il avait décidé d’emprunter le prénom d’un autre, appuyé nonchalamment contre l’embrasure d’une porte, sourire aux lèvres, imperturbable, plus déterminé que jamais. Il n’avait rien à faire ici, à l’époque, ayant suivi une jeune femme de son âge jusque dans les toilettes de l’université pour répondre positivement à son invitation très explicite. Ils s’étaient embrassés, sans pause, sans se laisser le temps de respirer, et elle avait froncé les sourcils avant d’exiger qu’il lui rafraichisse la mémoire. Peter. Peter Howell. Et le sel s’était ensuite égaré sur sa langue, la mer répondant à ses caresses et ses baisers, ravie sans doute de le voir déjà se perdre dans des eaux aussi profondes.

Willow l’avait sorti d’affaire avant que le courant ne l’emporte. Ou peut-être qu’elle avait enfoncé sa tête sous l’eau, qu’elle avait contribué à sa perte avant de réaliser qu’il était à l’agonie et qu’il lui fallait une bonne raison de revenir à lui. À lui, tout ce qu'il avait été. Lui. Les doigts de la brune effaçaient déjà les traces laissées par tout ce qui l’avait vaincu, tout ce qu’il avait vécu. Il ne se redressait pas davantage, ses mains trouvant les hanches de la jeune femme plus par instinct que par véritable signification, la laissant s’occuper du champs de bataille qui lui servait désormais de visage. Le blond se plongeait parfois dans le regard de cette autre, cet être dont les larmes avaient eu l’occasion d’imbiber ses propres paumes par le passé. Ce n’était que partie remise, pas vrai ? Mais que dire ? Que faire ? Expirer lui était sûrement autorisé à présent. Il ne risquait plus rien ; parce qu’elle était là, présente, tangible, palpable. Réelle. Vivante. Elle était là, cette petite autre, ce petit être fragile qui partageait sa souffrance et qui mourrait certainement de le trouver ainsi, dans un état aussi déplorable, misérable crétin qu’on avait laissé à la merci de ses démons. Il esquissa un sourire, une ébauche de ce dont il était d’ordinaire capable. Elle lui avait manqué aussi. Terriblement. Cruellement. Tellement qu’il s’en était rendu soul de folie, qu’il s’en était rendu fou de solitude.

Il posa un baiser sur le front de Willow, une réponse qui valait bien toutes les déclarations du monde, le coeur encore coincé quelque part dans sa gorge. Ce salaud avait vraiment essayé de venir s’étaler contre le carrelage, l'interdisant maintenant de prononcer le moindre mot. Mais que faire alors, si les sons étaient exclus ? Rester là, à se nourrir des regards et des mots de Willow, à s’enivrer de son parfum et se reposer sur elle jusqu’au lendemain matin, quand les rayons meurtriers du soleil seraient là pour justifier ses atroces maux de tête et ses nausées insupportables ? Ou simplement se retourner pour constater l’étendue des dégâts et dénombrer les cadavres ? Ouvrir les yeux une bonne fois pour toute et se rendre compte avec douleur qu’il n’était plus que l’ombre d’un autre qu’il avait soigneusement assassiné avant de le laisser croupir au fin fond d’un placard ; lui, qui était probablement à l’origine de cette vieille odeur de renfermé .

Trop soul pour y songer, il fit un mouvement vers l’arrière, prenant du recul sur la situation, se frottant les yeux comme un enfant qui chercherait à dissimuler les rougeurs dans son regard fatigué. Silence. Le blond tenait à peine sur ses deux jambes, et ses glandes lacrymales ne lui répondaient plus. Combien de temps avant le prochain déluge, le prochain naufrage ? Tenter de sauver les apparences. Ou plutôt non, faire tomber les remparts. Tant pis pour les décombres, ils les ramasseraient plus tard. Il tendit une main tremblante devant lui. « Bonsoir. » Elle allait tourner les talons, c’était certain. « Abigail Snyder. » Gêné, il préférait fuir son regard. « Oui je sais, c’est un prénom de fille. Maman disait qu’il était mixte à chaque fois qu’on remettait ça sur le tapis mais… Bref. » Il avançât sa main pour qu’elle la lui serre. À moins que ce soit futile, stupide et sans importance ? Craignant à présent qu’elle ne comprenne pas, il perdit les pédales, rangeant sa main dans une de ses poches par peur que cette dernière n’instaure une distance qu’il ne souhaitait surtout pas créer. Non, Willow venait de le dire à l’instant, il lui avait manqué et elle ne voulait personne d’autre et… « Tu veux… Boire un verre ? » Il fronçât les sourcils face à sa propre bêtise. « Enfin je… Non, je voulais dire… Est-ce que tu veux… Dormir ? On peut aller dormir. Mais que dormir, pas de… Juste dormir. » Le blond ne comprenait visiblement pas pourquoi son coeur manquait autant de battements dans sa poitrine, ni pourquoi l’alcool revenait se mêler au bleu de ses yeux clairs. L’épuisement. La défaite. La fin. « J'aimerais que tu sois là demain matin, vraiment. » Il avait trop besoin d’elle pour espérer pouvoir respirer à nouveau, trop besoin de ses regards pour panser ses blessures encore brûlantes.

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Sujet: Re: two corpses we wereLun 14 Déc - 18:47

Par-delà les neiges éternelles, par-delà les déserts, plus loin que les vagues qui roulaient dans le lointain, plus loin, même, que le vague à l'âme, il y avait elle, et puis il y avait lui. Sur un îlot, un minuscule amas de terre où elle avait ses lèvres sur le front et qui n'existait pas. Un havre de paix, un petit coin découpé à la hache dans les jardins du paradis. Qu'ils avaient découpé eux-même, s'arrachant la peau et les ongles à essayer de s'en sortir, comme on gratterait les planches de son cercueil, si d'aventure l'on s'y réveillait. En vain, avec un emportement et une nécessité qui avalaient le peu d'air disponible, une angoisse si vorace qu'elle semblait avoir fait un trou béant là où s'ébattaient d'ordinaire les organes. Mais, toujours, sans lumière, l'on s'acharnait à gratter, le sang le long des doigts, les échardes sous les ongles, la chair à vif, les os béants, l'oxygène raréfié par l'agitation. A l'agonie, au fond d'une boîte scellée dont personne n'avait la clé. De temps à autre, l'on venait à y croire, une poignée de terre au fond de la gorge, alors l'espoir s'ébattait avec une vigueur renouvelée. Les serres de l'inéluctable évidence plantées dans les poumons. Alors, et alors seulement, quand l'épuisement venait à supplanter l'envie de s'en sortir, venait la question. Dans les heures silencieuses, au fond du monde, le corps engourdi et douloureux, les lambeaux de peau arrachés éparpillés alentours, combien de temps? Combien de temps avant que, enfin, la réserve d'air vienne à s'épuiser? Parce que personne n'allait venir vous chercher là, c'était certain. Oh, comme l'on voudrait accélérer le temps, dans ces cas-là. Willow en avait rêvé, enfermée dans ses fantômes et ses cauchemars. Et puis il était apparu, comme un mirage, une hallucination au sourire renversant. Mais pas par au-dessus, pas ouvrant la porte de sa dernière demeure, non. Il s'était frayé un chemin sur le côté, et l'avait, sans qu'elle ne s'en rende compte, entraînée à sa suite dans la fange et les méandres. Le sourire luisait dans le noir, mais les cicatrices étaient semblables, et elle était presque sûre qu'ils n'allaient pas vers la surface. Au lieu de ça, ils s'égaraient, de plus en plus loin, de plus en plus profond, avec l'illusion fébrile qu'ils iraient bien. Leur îlot paradisiaque était une cave dénichée dans les limbes poisseuses d'une ville mutilée. Mais il y avait de l'air et, enfin, ils semblaient pouvoir se tenir debout face à l'autre.

Et puis, les lèvres de Peter avaient quitté sa peau, emportant avec elles un soupir. Elle contempla le sol quelques instants, tentant vainement de prédire toutes les situations possibles à venir, tout en sachant très bien que, comme à chaque fois, la gagnante serait mille fois au-delà de ses expectations, ou qu'elle éclaterait en milliards de morceaux irrécupérables, comme un rubis dans une broyeuse. Alors elle décida de se contenter de ce que l'instant voudrait bien lui donner, osant espérer comme un enfant espère que le Père Noël déposera quelque chose au pied du sapin. Quelque chose crépitait en elle, et ça n'avait rien du feu de forêt ravageur qui se noyait parfois dans ses yeux. C'était le feu qui léchait les bûches, lové entre elles dans le foyer de la cheminée, c'était la chaleur en un rude matin d'hiver. Mais elle ferma la grille, parce qu'entrapercevoir le sommet d'une montagne ne voulait pas dire l'avoir atteint, et qu'une avalanche pouvait l'engloutir à chaque instant.

Il recula soudain, et elle n'osa relever les yeux que lorsqu'il la salua. Elle avait fixé sa main tendue quelques instants, et levé vers lui un regard interrogateur, la peur glissant dans les eaux sombres. Il la renvoyait, maintenant? Elle se contenta de le fixer, indécise, et ses mots suivants ne firent qu'accentuer son incompréhension. Elle eut même le réflexe imbécile de jeter un œil par-dessus son épaule, au cas où quelqu'un se soit introduit dans leur caveau. Mais il n'y avait personne, et elle le regarda avec confusion. Il n'y eut pas de déclic, et la main tendue de Peter ne trouva pas preneur, alors qu'elle le regardait presque avec détresse. Elle le fixa quelques secondes, retournant toutes les informations dans tous les sens pour tenter d'assembler le puzzle. Elle n'était pas certaine d'avoir compris quand elle attrapa son bras pour le sortir de sa poche et lui serrer la main dans un sourire. Elle n'était pas certaine de vouloir comprendre que tout reposait sur un mensonge. Ça importait peu, finalement, à cet instant, et elle préféra éviter de demander. Les questions viendraient plus tard, et peut-être même qu'elles ne viendraient jamais. Elle se contenterait des aperçus qu'il s'autorisait à lui offrir, parfois. Elle avait oublié de lâcher sa main, et elle réalisa qu'elle avait oublié sa peur, également. Il n'allait pas la repousser. Pas maintenant, pas aujourd'hui.

«Tout ce que tu veux.» Les mots offerts à son alter ego fatigué. Elle ne savait pas quand il avait commencé à faire nuit, comme si le monde, pour quelques heures, s'était limité à cette maison, à cette silhouette lasse qu'elle avait recueilli entre ses bras. L'alcool finissait son travail, et elle n'avait jamais autant eu envie de lui faire plaisir, de soulager le regard épuisé par leur route abîmée. Le sommeil. Elle aussi avait sommeil, elle réalisa. Les songes qui l'avaient maintenue éveillée la nuit risquaient bien de mourir étouffés par l'imposante silhouette de Peter. Est-ce qu'elle devait arrêter de l'appeler ainsi? Elle sourit, un véritable sourire, face à son souhait, et quelque larmes égarées lui brouillèrent la vue un instant. «J'aimerais beaucoup être là demain matin.» Sa voix avait vibré d'émotions alors qu'elle répétait presque mot pour mot. Elle espérait seulement qu'il se rappellerait de tout cela le lendemain, qu'il ne la repousserait pas violemment sous l'incompréhension et l'indifférence. Mais elle se contenta de lui déposer un baiser au coin des lèvres et de l'entraîner par le bras jusqu'à sa chambre, l'attirant le long d'un chemin qu'elle connaissait pafaitement.

Juste dormir était d'autant plus parfait que c'était nouveau. S'il arrivait que le sommeil les unisse dans un même lit, ça n'était jamais sans qu'elle se soit perdue et oubliée dans ses bras auparavant. Et elle rêvait de simplement dormir à ses côtés, comme beaucoup d'autres le faisaient. Une fois la porte repoussée derrière eux, elle entreprit de s'apprêter à dormir, et elle n'eut pas à chercher très loin avant d'apercevoir un T-shirt appartenant à Peter qui traînait là. Aussi, après avoir troqué ses vêtements contre une tenue similaire à celle du blond, à qui elle avait tout de même pris la peine de tourner le dos, elle se glissa entre les draps. Et à l'instant où ils furent tous les deux sous les couvertures, Willow se blottit contre le corps élancé qui lui tenait compagnie, et, enfin, posa brièvement ses lèvres contre celles de Peter, d'Abigail ou quelque soit son nom, les yeux déjà à demi-clos. A cet instant, parce qu'elle n'osait pas en espérer d'autres, mais à cet instant, elle savait qui il était. Ce qu'il était. Et il était sien. «Bonne nuit, à demain.»
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Sujet: Re: two corpses we wereSam 26 Déc - 3:04

Peter avait honte. Enfin non, pas Peter. Peter était rangé quelque part, au fin fond d’un placard, ligoté dans une cave, bâillonné, laissé pour mort. Peter n’était pas là. Il n’était plus là. Ce n’était pas spécialement un autre qui avait pris le relais, c’était toujours le même amas de chair et de sang qui se tenait là avec ce regard si bleu, si profond ; le même homme, le même fou, celui dont le visage avait été marqué à juste titre par la colère d’un autre qui se serait fait un plaisir de l'achever. Et pourtant. Abigail se noyait quelque part entre les yeux, les cheveux et les lèvres de Willow, passant le revers de sa main vers son nez pour s’éviter un reniflement bruyant et peu distingué, utilisant la paume de son autre paluche pour effacer toute trace de ce qui venait de lui broyer le coeur et qui continuait de rouler sur ses joues rouges. Le fait de respirer, de sentir ses côtes se fissurer à chaque fois que l’oxygène s’emparait de lui. Le fait de vivre, de savoir qu’il n’avait rien à foutre ici, lui, le vautour, le moins que rien, l’immonde créature dont l’humanité se serait volontiers passé. Pas de sa faute s’il était un charognard. La nature était ainsi faite. Mais quelque part, son coeur saignait, il hurlait, sabotant son propre travail en feignant de ralentir parfois, quand Peter retenait sa respiration en fixant le plafond pour s’éviter de crier, priant les cieux et tous les dieux pour qu’on lui vienne en aide et que tout s’estompe et chavire, que le monde bascule dans le néant et les ténèbres. Alors il avait honte ; de savoir qu’il avait réussi à s’en sortir, malgré sa condition et le poison qu’il expirait. De voir que d’autres avaient du se sacrifier pour qu’un connard comme lui puisse avancer sans se soucier du reste du monde.

Il avait honte aussi de pouvoir rester là, à ne rien faire d’autre que contempler le visage de Willow en attendant une réponse. Elle ne tarda pas à lui en donner une et Peter n’eut pas même la force de sourire. Le moindre muscle de son visage se relâcha soudainement, apaisé par l’aveu, et les larmes revinrent aussitôt au galop. Sûrement l’alcool qui reprenait le dessus. Ou peut-être Abigail et sa fragilité légendaire, sa grande émotivité qui resurgissait sans qu’on s’y attende. Il n'oserait jamais donner raison à la deuxième hypothèse à voix haute de toute manière, en tout cas pas maintenant. Il valait mieux mettre ça sur le dos de la fatigue ou d’autre chose. Sur la beauté de Willow ? Non, pas question de la blâmer elle, y compris pour une telle raison. Le baiser que cette dernière déposa au coin de ses lèvres lui fit hausser les sourcils. Il ne paraissait pas surpris pour autant ; apaisé sans doute. À moins que la crainte ne l’assaille déjà, ses doigts fins se mêlant aux siens pour le guider jusqu'à la chambre. Était-ce risqué de dire leur chambre ? Pas vraiment ; parce que Peter rêvait déjà de ne voir plus qu’elle dans cette villa, ses affaires trainant partout dans sa demeure. Il était certain qu’il se réjouirait de la voir passer des heures à chercher un haut qu’il lui aurait retiré précipitamment dans un coin de la maison, ou juste à fouiller derrière les coussins du canapé pour tenter de retrouver son portable que Peter aurait eu la bonne idée de planquer dans la poche de son propre jean. Au-delà de tout ça, il savait déjà qu’il prendrait un malin plaisir à l’énerver, juste pour voir ses lèvres trembler, se tordre, faire ce petit mouvement étrange dont elle seule avait le secret. Et puis un jour il serait là, à genoux, un écrin tendu vers elle et les larmes ruisselant à nouveau aux coins des yeux.

Peter remua négligemment la tête comme pour se sortir d’un rêve, d’un songe qu’il s’était autorisé à faire éveillé. Ses propres pensées venaient de lui coller une sacré droite en pleine face et il fallait à tout prix qu’il se pince et qu’il vérifie qu’il n’avait pas déjà une alliance autour de l’annulaire gauche. Sauvé. Mais aussitôt, il releva la tête, manquant de s’arracher la nuque, son instinct lui soufflant qu’il devait s’assurer qu’elle était toujours là. Sourire sincère, un peu idiot sur les bords. Ce n’était pas très grave dans le fond, il ne se souviendrait certainement pas de ses propres pensées le lendemain matin, quand il s’éveillerait auprès d’elle, la gorge sèche et la bouche poisseuse. Et quand bien même elle serait blottie contre son torse, Peter pouvait déjà prédire qu’ils n’en feraient rien, qu’ils se contenteraient de parler et de revenir sur les évènements de la veille. Il refusait de ne pas le faire, de ne pas mettre les choses à plat, de ne pas prendre le temps de lui expliquer que son vrai prénom avait plus d’importance dans sa vie que toute autre chose et que la confidence le rendait vulnérable. Oui, vulnérable. Comme si toutes les fêlures du passé étaient revenues sans qu’il puisse rien maîtriser. Mais au moins elle savait. Au moins elle partageait le secret de celui qui n’avait jamais fait que révéler des futilités et des anecdotes sans grande importance sur sa personne.

Le blond resta les bras ballants dans un coin de la pièce tandis qu’elle se changeait, perdu, égaré, incapable de savoir à quoi s’en tenir, ses deux jambes manquant de céder. Étrange. Le poids sur ses épaules avait pourtant lâché du leste et il aurait du se sentir nettement plus léger depuis qu’il s’était noyé entre les bras de Willow. Le whisky avait certainement un rôle à jouer dans cette affaire, il s’interdisait de croire que c’était la jeune femme qui avait réussi à l'empoisonner de la sorte et qui avait rendu sa carcasse plus fragile que d’ordinaire. Il se délesta finalement des tissus qui couvraient son corps après quelques secondes, la rejoignant sous leur couette, son bras fort s’enroulant autour d’elle pour la garder contre lui, sa main trouvant sa hanche, le navire s’ancrant pour de bon au rivage. Il posa un baiser sur son front pour répondre au sien, ses lèvres s’arrachant l’une à l’autre dans un dernier effort pour soupirer quelque chose de semblable à ce qu’elle venait de dire. L’instant suivant, il se perdait à nouveau, le parfum de la brune le guidant vers d’autres songes, bercé par l'image de son sourire sur l'écran fermé de ses paupières.

sujet terminé

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