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 the elephant in the room

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bad blood - we live here

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◆ Manuscrits : 330
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Sujet: the elephant in the roomLun 8 Fév - 22:43

«Et en fait, selon la légende, en se contentant de mélanger les ingrédients dans n'importe quel ordre, on obtient immanquablement un excellent gâteau.» James s'arrêta quelques instants, le temps de laisser passer l'adolescent pressé qui leur coupa la route. «Mais quand moi j'ai essayé, ça ressemblait pas du tout à l'image! J'ai eu une espèce de truc noirâtre, rien à voir avec le 'moelleux et fondant', il était tellement dur que j'ai cassé mon plat en essayant de le démouler!» Il hocha la tête en repensant à son pauvre moule en verre -qu'il avait acheté exprès! et soupira face à sa propre incompétence. «Je te jure, j'avais presque peur que ça me morde.» A ce stade de la conversation, il aurait été incapable de dire comment il en était arrivé à parler de ses capacités culinaires qui plafonnaient au fin fond de la cave d'un donjon lointain. Lui et Arthur avaient, en sortant de son cabinet, pris le chemin habituel vers la sandwicherie du coin de la rue, dont le large choix de desserts et de sandwichs avait ravi James la première fois qu'il s'y était attardé. Malheureusement, leurs horaires ne permettaient que rarement qu'ils aillent se délecter les papilles dans des endroits comme chez Tony ou même au Golden Lobster, et ils devaient souvent se contenter d'un repas sur le pouce. Régulièrement, James engloutissait à toute vitesse une boîte de pâtes réchauffées, enfermé dans son bureau, les pieds croisés sur le dossier du dernier patient de la matinée. Mais n'y voyez pas là un quelconque manque de sérieux. Une bonne chose qu'il soit plutôt doué de ses mains, sinon il aurait régulièrement été forcé de consulter tout l'après-midi avec des tâches de bolognaise sur la chemise ou la cravate. Rien que l'idée l'effrayait.

Mais aujourd'hui, il allait passer sa pause déjeuner en plein air, grâce à la terrasse de la boulangerie sur laquelle ils avaient jeté leur dévolu. Le ciel était trop beau pour ne pas en profiter et, de toute manière, toutes les places à l'intérieur étaient prises, aussi invraisemblable que cela paraisse. Cette routine qu'ils avaient établi avec Arthur lui était plutôt agréable, s'il y pensait. Il attendait toujours avec plaisir le moment où le cinquantenaire viendrait passer la porte de son bureau, que ce soit en fin de matinée ou de journée. Plutôt agréable était un euphémisme dans lequel il se complaisait. Tout comme il se plaisait à ignorer délibérément la manie qu'il avait de remettre de l'ordre à son costume ou à ses cheveux avant l'heure fatidique. Il faisait sûrement ça tout le temps. «De tous les endroits qu'on a essayés, je trouve vraiment que les sandwichs sont meilleurs ici. Le pain est moelleux, ils ne lésinent pas avec les garnitures, et le service est vraiment agréable.» Il avait ensuite poussé la porte dans l'un des sourires improbables dont il avait le secret. Ceux qui lui illuminaient instantanément le visage, qui venaient d'on ne sait où sans raison apparente et qui lui restaient au coin des lèvres pendant un rien trop longtemps pour être entièrement naturels. Cela avait peut-être à voir avec le vague souvenir du supermarché en bas de l'hôpital et des sandwichs infects qu'il s'était vu acheter à des heures inhumaines pendant des années. Mais aussitôt, le souvenir disparut, engouffré dans les effluves délicieuses propres aux boulangeries. Il se plaça au bout de la courte file d'attente aux côtés d'Arthur et se tourna à moitié vers lui. Quand James avait faim, il ne parlait presque que de nourriture. Et aujourd'hui, il était affamé. «Oh, j'ai entendu dire que l'odeur là dehors, celle qui est typique des boulangeries et qui te donne une folle envie de manger quelque chose, bah elle est pas naturelle. Il paraîtrait qu'ils la pulvérisent à intervalles réguliers pour attirer les clients. Tu en penses quoi?» Il huma profondément et haussa les épaules pour signifier que lui, ça ne le dérangerait pas plus que ça. La seule raison qui l'empêcha d'exprimer cette idée à voix haute se trouvait être la jeune femme qui leur souriait derrière le comptoir, les saluant chaleureusement comme les habitués qu'ils étaient. Ayant oublié de regarder les différentes propositions à la recherche d'éventuelles nouveautés, il laissa Arthur commander en premier, avant d'opter pour un classique sandwich au thon, une bouteille d'eau pétillante, une part de cheesecake et un roulé à la cannelle, le tout en rajoutant un commentaire sur le goût délicieux des roulés en question. Et de fait, il ne repartait jamais sans.

Sandwichs servis et payés, places sélectionnées et occupées, James prit le temps d'apprécier sa condition. Condition qui comprenait, entre autres, le colonel Arthur Åkerfeldt, dont il dessina quelques instants les rides, en se disant que la vie avait une drôle de façon de récompenser les gens honnêtes. Son repas attira ensuite son attention, et il se précipita dessus comme la pauvreté sur le pain, croquant à pleines dents dans un soupir d'aise. «Manger, c'est quand même fantastique.» Une gorgée de silence, à défaut d'une minute, et il reprit. «Vraiment. Et je vais te dire, si on n'était pas obligés de manger pour survivre, je pense que j'y passerai quand même un temps fou.» Il reposa le tout sur le plateau et regarda à nouveau Arthur, un sourcil haussé, momentanément interrompu dans ses pensées par le regard de son ami. Un arrêt sur image, sur visage, avant qu'elles reprennent leur cours, comme si de rien n'était. «Et d'ailleurs, il faudrait qu'on se fasse un vrai restaurant un de ces quatre.» Là-dessus, il hocha la tête pour lui-même, habitude récoltée à force d'entretenir de longs monologues en voiture ou dans son appartement. «Ca, c'est délicieux.» Il agita son sandwich quelques instants sous le nez du plus âgé pour lui signifier que c'était de ça qu'il parlait. Sans indications visuelles, c'était parfois difficile de suivre le fil de ses élucubrations. Au téléphone, notamment, il avait du mal à se faire comprendre. Parce qu'il avait beau pointer du doigt et faire des grimaces, personne n'avait l'air de les prendre en considération. James s'appuya contre le dossier de sa chaise, sourire confortablement installé.
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Sujet: Re: the elephant in the roomSam 12 Mar - 11:12

Le colonel semblait absorbé par les récits passionnants de son compère, buvant ses paroles comme s’il s’agissait là d’un elixir puissant, son seul remède contre le brouillard qui embrumait constamment son esprit. Un peu de légèreté ne pouvait pas lui faire de mal, et il fallait bien avouer que James avait le chic pour lui faire retrouver le sourire quand sa journée paraissait déjà bien ennuyeuse, triste et morose. Par où commencer ? Il dormait mal, gesticulant sans cesse dans un grand lit où il avait la sensation que des milliers de fantômes venaient se glisser chaque nuit, lorsqu’il était impuissant et vulnérable, des morts qui revenaient le hanter et le supplier de retrouver leur bourreau pour le laisser croupir derrière des barreaux rouillés et attaqués par la pire des vermines, des barreaux empoisonnés, de grandes aiguilles qui se planteraient à leur tour dans les chairs de celui qui avait précipité leurs fins. Et puis les draps s’enroulaient parfois autour de son cou et lui donnaient l’impression d’étouffer, de sentir les mains du Poète se resserrer autour de sa gorge avant que les doigts ne deviennent griffes et que la masse noire qu’il pensait être un homme ne se transforme et s’empare de son souffle. Une tumeur sans doute, un virus quelconque, la mort en personne qui venait lui pomper son énergie chaque nuit, qui venait se lover près de son coeur pour récupérer la rançon qu’elle exigeait afin d’épargner le garçon de dix-neuf ans qu’elle gardait en otage, un certain Elliott qu’elle prenait un malin plaisir à observer, prête à s’emparer de lui et de son corps frêle et fragile si le père ne lui donnait pas une bonne raison de ne pas le faire. Chaque nuit, la même complainte, la même peine qui gangrenait son âme, le laissant à la merci des ombres, la sueur roulant sur son front malade. Alors les réveils étaient difficiles, d’une violence sans nom, comme si sa peau restait à chaque fois collée au matelas tandis qu’il se levait, qu’il enfilait des vêtements susceptibles de cacher le corps à vif qu’il avait peine à reconnaître, et qu’il se forçait à avaler un café en remplissant des grilles de mots croisés, chassant les songes de la nuit précédente à grand renfort de définitions tortueuses.

Pourtant, l’homme refusait inlassablement de reconnaître que son esprit ne supportait plus la cadence, le rythme effréné de chaque journée qui s’écoulait sans que les forces de police ne parviennent à rien. Fort heureusement, il n’était pas celui qu’on blâmait le plus pour son incompétence au commissariat, sans doute parce qu’on le considérait comme un meuble sauf lorsqu’il s’agissait de prendre une décision importante et qu’on avait besoin de sa signature sur un énième papier qui ne suffirait pas à faire avancer l’enquête. Tant pis, il ne lui restait plus qu’à se creuser les méninges toute la sainte journée en espérant que les réponses à ses questions finiraient par tomber du ciel, avant de regagner son lit meurtrier, le tombeau confortable et duveté qui lui faisait souvent les yeux doux afin qu’Arthur se laisse tomber entre ses draps. Naturellement, au milieu de tout ce chaos, il restait encore quelques lueurs d’espoir, des éclaircies au coeur de la grisaille. Elliott, James, peut-être même Jesse et son coéquipier. D’autres encore, qu’il ne connaissait pas assez ou qu’il n’avait pas encore rencontré. Peut-être la propriétaire de la boulangerie qui se trouvait derrière le comptoir, occupée à expliquer à un jeune stagiaire comment faire un noeud parfait sur une boîte de mignardises. Les traits aux coins de ses yeux laissaient penser qu’elle n’était pas franchement plus jeune que le colonel, et cela ne manquait pas de lui donner un certain charme, sans parler de la mèche blonde qu’elle avait plaqué derrière son oreille. James l’interpella à nouveau, l’estomac sur pattes lui expliquant cette fois-ci que l’odeur du lieu était artificielle. La boulangère parut alors nettement moins séduisante. « Pfff, tu sais quoi, ça ne m’étonnerait même pas, quand on voit ce qu’ils mettent dans nos assiettes, ce serait pas plus impressionnant que ça qu’ils nous en mettent aussi plein les narines. » Visiblement contrarié, Arthur passa distraitement commande quand vint leur tour avant de suivre son acolyte pour s’installer sur la terrasse du commerce, en face du médecin.

Il s’apprêtait à mordre généreusement dans son propre sandwich quand il s’arrêta net, le regard braqué sur son ami qui avait le chic pour sortir les phrases les plus anodines et les plus inutiles du monde, arrachant au passage un sourire au colonel, sourire qui se transforma rapidement en un ricanement qui n’avait rien de moqueur. Non, il était ravi de partager ces moments avec James. Il avait presque l’impression d’être en compagnie d’un grand enfant et il avait cruellement besoin de cette fraîcheur et de ce genre de remarques dans sa vie, sans quoi il aurait certainement sombré depuis longtemps. Heureusement qu’il avait encore le médecin pour lui sortir la tête de l’eau et l’empêcher de se noyer dans la mélancolie, sans quoi le quotidien serait d’autant plus dur à surmonter ; si toutefois c’était seulement possible d'imaginer pire. Peut-être qu’il aurait du en profiter pour demander à James s’il ne voulait pas poser ses valises dans sa demeure, juste histoire d’avoir un colocataire digne de ce nom susceptible de le supporter et de l’aider à surmonter certaines épreuves. Il hochait la tête d’un air absent, ne prenant pas garde à ce que le médecin pouvait bien dire, concentré sur son repas, s’égarant à nouveau en songeant à son fils qui avait lui-même trouvé un colocataire. Comme quoi, il n’était pas le seul à y avoir pensé et cela voulait sans doute dire que James avait sa place sous le toit du Åkerfeldt. Seul hic ? Le "colocataire" d’Elliott partageait le même lit que lui puisqu’ils ne possédaient qu’une seule et unique chambre. Est-ce que James devrait en faire autant si le colonel lui proposait d’emménager chez lui ? À moins que… « Oh, wait… »

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Sujet: Re: the elephant in the roomLun 18 Avr - 18:25

James n'avait pas peur de vieillir. Enfin, c'était peut-être mal formulé. James n'avait pas l'impression qu'il allait vieillir un jour. Là, c'était plus exact. Il ne s'était jamais imaginé que les cheveux grisonnants, les facultés en baisse et tous les problèmes liés à l'âge pouvaient lui arriver, à lui. Tout comme l'adolescent ne s'était pas vu devenir adulte, et l'adulte lui-même s'arrêtait parfois pour se demander où était passée sa vie. Un instant, jusqu'à ce qu'un papillon attire son œil. Il parcourait la vie à la manière d'un enfant qui se balade au parc, à regarder les barrières, à laisser ses doigts courir contre elles, sans pourtant réaliser que le parc était une grande cage et qu'il faudrait sortir un jour. La vieillesse, en elle-même, était effrayante. D'autant plus qu'il la contemplait de près à présent qu'il était le médecin d'une petite ville, mais il l'avait vue d'encore plus près lorsqu'il travaillait dans une maison de retraite pour financer ses études. L'endroit où l'on mettait les gens pour qu'ils y meurent. Le concept restait insaisissable, pour lui. Et il savait pertinemment qu'il allait mourir un jour, mais c'était diffus. Les journées allaient s'écouler autour de lui, il regarderait les années passer, immuable, presque immortel et un jour, pour se donner tort, il mourrait. Il n'y aurait pas d'entre deux. Pas de maladie, de souffrance, de décrépitude, certainement pas de sénilité. La vie à toute allure, engloutie et dévorée à pleines dents, et puis le mur qui arrêterait la course, ou le précipice. C'était tout. En fait, James avait terriblement peur de vieillir.

Son ancien compagnon lui avait un jour dit, dans un ton d'amusement fatigué, celui qu'il employait souvent en fin de journée alors que le chirurgien poursuivait l'énième pensée qui lui avait traversé l'esprit un instant, il avait dit qu'à la naissance, James avait dû aspirer toute l'énergie des autres bébés de la maternité, à la manière d'un petit aspirateur potelé. Évidemment, James avait éclaté de rire, lancé une imitation grotesque de ce à quoi pourrait ressembler ledit aspirateur potelé, et puis il avait repris le cours de ses paroles sous le sourire en coin de son ami. Le constat, à sa manière, était pourtant véridique, et le seul moment d'inactivité, de passivité, de James, avait été lorsqu'il s'était blessé et qu'il avait été réduit au néant, entravé par ses plâtres et l'esprit dépourvu de défi à relever, endormi par la morphine. Autant dire que le résultat avait été terrible. Par conséquent, le calme d'Arthur, qui subissait patiemment tous ses babillages, lui offrant même le luxe de l'écouter, tranchait vivement avec son énergie électrique. James se demanda s'il avait toujours été ainsi, ou si c'était le sort qui l'avait lentement modelé, instillant du chagrin dans ses rides jusqu'à ce qu'il devienne l'homme qu'il connaissait et appréciait aujourd'hui. S'il avait un jour brûlé du même feu presque hystérique qui propulsait le médecin depuis des années. Sans doute pas. Le monde se serait essoufflé depuis longtemps, autrement. La mesure dans toutes choses, le yin, le yang, toutes ces choses et les 'il te faudra une fille sacrément patiente, c'est moi qui te le dis' désabusés de sa mère qui n'avait qu'à moitié tort, après tout. Il tua les pensées suivantes avant qu'elles n'osent affirmer leur existence parce que non, il ne pouvait pas ajouter le calme d'Arthur à l'équation, quelque part à côté de l'excentrisme, égal la mesure.

Le colonel avait cette étrange faculté de le pousser à regarder dans le passé. Le visage ridé qui lui faisait face, les yeux fatigués, semblaient toujours tournés vers l'arrière plus que vers l'avenir. Le britannique détestait regarder par-dessus son épaule. Son intime conviction que le meilleur se trouvait encore devant lui lui faisait relever la tête dès qu'il s'égarait dans un souvenir. Alors tout ce qu'il pouvait faire quand le regard ambré d'Arthur tentait de l'entraîner dans ses dédales d'arrière-goûts amers et de réminiscences, c'était d'aller de l'avant et d'espérer l'entraîner à sa suite. De plus, il se plaisait à penser qu'il valait mieux remonter le moral du colonel que s'apitoyer sur son passé avec lui. Qu'est-ce qu'il aurait pu dire, de toute façon? Que c'était dégueulasse, qu'il ne méritait pas ça, qu'il était là pour lui? Inutile, Arthur savait déjà tout ça, et ça ne changeait rien à sa misère. Alors James faisait la seule chose qu'il savait faire: «C'est quand même étrange, un poisson.» Petite remise en situation, avec James qui regardait pensivement son sandwich en imaginant le procédé de transformation. «Niveau design, je veux dire. Certains sont beaux, attention, avec de belles couleurs machin machin, c'est pas le problème, m'enfin la forme laisse quand même à désirer. D'autant plus que certains sont vraiment hideux, le blobfish, le grenadier, ou même les silures. J'en ai vu un en vacances, une fois, il était énorme. Ces choses pourraient t'arracher la tête sans difficulté.» Une bouchée de sandwich. «Ahah, maintenant tu sais ce que ça fait!» Il eut très vaguement l'impression qu'Arthur lui portait moins d'attention, mais il avait l'habitude qu'on ne l'écoute pas, et ne s'en offusquait plus. «Cela dit, je suis content qu'il y ait une plage ici. Même si les profondeurs marines sont effrayantes. Je me demande ce qu'il y a, là-dessous.» Il releva les yeux vers Arthur et conclut en ricanant, «Qui sait, peut-être Cthulhu?» Mais, comme prévu, le colonel semblait avoir dérivé vers d'autres pensées, et s'il pensait à une hideuse créature marine capable d'apporter le chaos et la destruction, il n'en donnait pas l'impression.

«Qu'est-ce qu'il se passe?» s'enquit James face à la réaction de son ami. «Tu as oublié quelque chose à mon bureau?» Il avait beau tenter de se souvenir si Arthur avait pu laisser quelque chose derrière lui, à part son odeur et l'empreinte de sa présence, il ne voyait pas. Le problème, c'était qu'il se connaissait suffisamment pour savoir qu'ignorer ce genre de pensées grotesques ne servait à présent plus à rien. Cependant, parce que les gens peuvent changer, et qu'il ne pouvait décemment pas aller dans cette direction, il allait tout de même essayer, et complètement passer outre ce petit commentaire mental. «Ou alors tu as trouvé la réponse à l'un de tes mots-croisés de ce matin?» Il doutait qu'Arthur reste bloqué comme le reste de la population mondiale mais, après tout, tout pouvait arriver, non? Un incorrigible imbécile en cinq lettres: James.
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Sujet: Re: the elephant in the roomJeu 12 Mai - 4:20

Le colonel avait conclu que le meilleur se trouvait derrière lui le jour où on lui avait annoncé le pire. C’était comme ça qu’il avait su qu’il était vieux, qu’il était con. Qu’il n’avait profité de rien, qu’il avait laissé les choses filer comme si elles n’avaient pas eu la moindre importance. Pourtant si. Il aurait du rester plus longtemps avec cette jeune fille à la sortie de l’école et se risquer à embrasser sa joue. Il aurait du apprendre sa leçon de mathématiques par coeur pour mieux la réciter le lendemain matin lors d’une interrogation surprise face au reste de sa classe. Il aurait du ranger cette boite de chocolats pour la déguster un peu chaque jour plutôt que de la dévorer en une après-midi. Il aurait du rester assis sur le bord de mer pour laisser au soleil le temps de se cacher derrière l’horizon, de disparaitre au loin, plutôt que de fermer les yeux et se plaindre des rayons trop lumineux. Il aurait du boire un grand verre d’eau clair au lieu de torturer son foie et ses reins, écraser les cigarettes et ne jamais avoir à les regarder se consumer. Il aurait du. Tout ceci, et bien d’autres choses encore. Il aurait du vivre avant la sentence, avant la brûlure du couperet chutant contre sa nuque offerte à la lame du bourreau. Le pauvre fou en avait hurlé, toussé, craché, anéanti par la colère, la tristesse et la rage, hanté par le souvenir d’instants plus sereins au cours desquels son sourire avait déformé son visage. Le bougre avait même demandé aux médecins d’ouvrir le torse de son nouveau-né afin d’en extraire le mal qui y séjournait, qui se répandait dangereusement dans ses cellules. Il avait même prié pour qu’il se mette à pleuvoir des cadavres, pour qu’ils tombent par centaines ou par milliers, qu’on puisse enfin greffer des poumons sains à Elliott et qu’il soit définitivement tiré d’affaire. Peut-être était-ce pour cela que sa femme était partie ? Parce qu’elle ne supportait pas de voir périr ce qu’elle avait porté. Allez savoir. Dans tous les cas, Arthur s'était rapidement avoué vaincu et il avait compris qu’il n’était maître de rien, que les souvenirs les plus heureux de son fils deviendraient un jour les plus insupportables, des plaies encore béantes, d’immenses balafres suintantes et sanglantes. L’homme finirait sans doute par abdiquer, déposant les armes sur le sable fin avant de se laisser porter par l’écume ; le regard perdu par-dessus son épaule, noyé dans le passé.

Mais les yeux de James l’ancrèrent à nouveau dans le présent. La boulangerie, le sandwich. La chevelure blonde de la serveuse. Ou de la propriétaire des lieux. Peu importait dans le fond, la voix d’Elliott continuait de tourner en boucle dans l’esprit du colonel, le gamin lui rappelant inlassablement qu'il avait cruellement besoin de compagnie. Et Arthur ne comptait pas lui donner raison, en tout cas pas aujourd’hui, pas maintenant. Pas quand ses pensées convergeaient sur un élément de l’intrigue relativement plus intéressant. Ou peut-être qu’intéressant n’était pas le mot approprié. En tout cas pas selon le colonel dont les sourcils se froissaient déjà, sa tête remuant sur son socle, lui donnant des allures de chien en plastique qu’on plaçait en général sur les tableaux de bord des voitures. « Non, non, je n’ai rien oublié… », marmonna-t-il, à l’origine de sa propre impatience, pas franchement ravi que son esprit prenne soudainement les commandes et le fasse ainsi patauger dans la semoule. En vérité, il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne savait même plus comment il avait fini par tirer une telle conclusion de ces quelques réflexions aléatoires ; mais au-delà de ça, il ne comprenait pas pourquoi il n’y avait pas songé plus tôt. Ni pourquoi son fils ne lui en avait tout simplement pas touché deux mots dès qu’il en avait eu l’occasion. Et puis mince à la fin, il ne fallait pas non plus se voiler la face, tout ceci n’était pas franchement de son époque et il se doutait bien qu’il n’était pas au point sur certaines pratiques ou sur certains modes de vie complètement différents du sien. Autrement dit, Arthur avançait en terre inconnue et il commençait à s’embourber dans la bouillie qu’étaient devenues ses cellules nerveuses.

« Est-ce que… » Le plus important maintenant était de trouver la bonne manière de phraser son questionnement. Parce qu’il avait beau être vieux, coincé dans le passé et carrément en retard sur l’époque dont il était prisonnier, il n’en n’était pas moins conscient que ce genre de sujet devait être abordé de manière réfléchie pour ne pas heurter la sensibilité des murs dont les oreilles trainaient un peu trop souvent dans les conversations disait-on. « Non, ça doit être moi, je… » Un ultime sursaut avant le soupir qui suivit. Il fallait clairement qu’il se sorte cette épine du pied et qu’il crache enfin le morceau, sans quoi personne ne pourrait lui venir en aide et le conforter ; dans un sens comme dans l’autre. « Je ne sais même plus pourquoi je pense à ça à vrai dire. Je ne suis pas certain que ça ait un rapport avec ton histoire de poisson… Ça m’étonnerait. Enfin, il ne vaudrait mieux pas. » Les amalgames et autres comparaisons aux animaux dans ce genre de conversations étaient rarement les bienvenus. « Bref, je… Je viens de me souvenir qu’Elliott partageait le… » Arthur se pencha vers l’avant, se faisant plus discret, s’assurant que James serait le seul à pouvoir se faire témoin de la confidence. « …Le même lit que son colocataire. » Ses deux mains agrippant toujours son sandwich, il hésita à le lâcher pour mimer deux guillemets invisibles à l’oral, mais le médecin n’avait sûrement pas besoin de cela pour capter le message. « Est-ce que tu crois que… Que ça veut dire quelque chose ? Enfin, tu vois… Non parce que, dans le fond… Enfin, dans l’absolu, ce n’est pas grave, pas grave du tout c’est juste… Peut-être qu’Elliott ne me dit pas tout. Et j’aimerais bien qu’il me dise ce genre de chose. Enfin, je crois ? » Certes, il y avait plus grave dans la vie, Arthur était très bien placé pour le savoir. Mais dans le fond, il valait mieux prévenir que guérir, pas vrai ?

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Sujet: Re: the elephant in the roomJeu 12 Mai - 13:57

Primum non nocere, d'abord, ne pas nuire. C'était le premier principe que la faculté de médecine leur inculquait. A défaut d'aider, tâchez au moins de ne pas empirer la situation. Jeune, impétueux et trop sûr de lui pour son propre bien, James avait ricané et déclamé qu'il fallait être sacrément médiocre pour seulement espérer ne pas nuire, que ça n'était pas le devoir du corps médical et que si M. le professeur n'était pas capable de faire mieux, ça expliquait sûrement la raison de sa présence face à des étudiants plutôt que face aux entrailles exposées d'un patient qui attendait un peu plus de lui que son principe minable. Bien mal lui en avait pris, et s'il ne savait plus ce qui lui avait été rétorqué, il se souvenait de l'humiliation cuisante et du vif sentiment d'indignation qui lui avaient brûlé les joues pour le reste de la leçon, et peut-être même de la journée. L'homme avait raison, bien évidemment, et nombre d'opérations visaient à limiter les dégâts plus qu'à sauver, et il avait bien dû réaliser que malgré les heures d'études et le travail acharné, le chirurgien n'était pas magicien. Il ne pouvait pas panser les plaies du monde, et il ne pouvait parfois rien faire d'autre que d'appliquer ce primum non nocere qu'il avait haï à tort, bercé par ses illusions de grandeur et son complexe divin. Cette femme, qu'il avait tuée, était peut-être la seule façon qu'avait trouvé l'univers de le faire redescendre de son piédestal. Une sorte de revers de fortune à l'ironie cruelle qui avait fait du sauveur l'assassin. Il avait perdu des patients, bien sûr, toujours avec ce même étau dans l'estomac qui se serrait devant son impuissance, mais là, ça avait été différent. Et non content de descendre de son piédestal, il l'avait senti crouler sous son poids, et la chute qui avait suivi était, de très loin, la plus douloureuse de toute sa vie. C'était sans doute l'apanage de tout ceux qui pensent pouvoir sauver le monde, mais James avait appris ce jour-là que faire moins, ça pouvait être faire plus, et qu'il n'était pas tout-puissant.

Depuis, il s'était rangé sur le côté avec les petits médecins pour qui il avait un jour eu si peu d'estime, et il avait compris qu'eux aussi, ils faisaient la différence. Que le temps passé avec un patient simplement à l'écouter et à le rassurer pouvait être aussi efficace que le temps passé à les réparer de l'intérieur. Il avait même fini par accepter que certaines personnes dont le sort était scellé préféraient passer leurs derniers moments en paix plutôt qu'à mener un combat perdu d'avance. Le glorieux chirurgien avait appris à laisser tomber, et que c'était parfois une bonne chose. C'était cette évolution, tous ces petits changements qui l'avaient amené là, à attendre patiemment qu'Arthur trouve les mots pour formuler ce qui l'avait troublé si soudainement, là où il aurait auparavant insisté et urgé à tort et à travers parce qu'il suffisait juste de le dire et qu'il n'avait vraiment pas le temps. Aujourd'hui il s'était simplement réinstallé contre le dossier de sa chaise, le regard calmement posé sur son ami, une bouchée de sandwich de-ci de-là. Il avait lancé un «Dis-moi» encourageant quelque part entre deux hésitations du colonel.

Lui aussi s'était penché en avant pour rencontrer Arthur à mi-chemin et lui faciliter la tâche. D'autant plus que cela touchait à son fils, et qu'il savait à quel point le sujet était important. Cela dit, il ne voyait pas exactement ce que le père protecteur pouvait bien vouloir lui dire à propos de son fils qui l'avait mis dans un tel état de confusion. Sûrement, un élément nouveau qui l'avait pris au dépourvu, mais James s'était toujours dit que le colonel devait absolument tout savoir sur Elliott. Il n'aurait probablement pas pu prévoir la révélation qui suivit, par contre il aurait sans doute pu empêcher sa propre réaction. Son sandwich adoré qui venait, au moment crucial, de le trahir, son propre corps oubliant, sous le choc, comment faire pour manger, pour avaler et envoyant la nourriture se loger au mauvais endroit. Ce qui résultat en une quinte de toux grotesque qui lui fit très probablement monter le rouge aux joues et qu'aucun de ses efforts ne réussit à dompter. Il mit quelques secondes de plus, une fois le calme revenu, pour relever les yeux vers Arthur, qui s'employa à continuer sa réflexion au sujet de son fils.

Au cours d'une vie, aussi longue soit-elle, les certitudes absolues n'étaient pas monnaie courante. A part, évidemment, chez les gens obtus pour qui tout était noir ou blanc, et qui manquaient tout le spectre des couleurs, des teintes et du doute qui se trouvait au milieu. Ces gens qui pensaient qu'ils avaient raison un point c'est tout et que tous les autres étaient des ignorants affligeants qu'il fallait persuader pour leur propre bien. Ces gens qui étaient dangereux, parce que déterminés à défendre leurs convictions sans accepter d'édulcorer leur jugement, et qui emmenaient leur vérité absolue aussi loin qu'ils le pouvaient. Mais pour les autres, les individus lambda qui se baladaient au milieu des nuances, des demi-vérités et des hésitations, la certitude était un luxe qui se faisait parfois rare, et qui disparaissait parfois pendant des années. La seule qui restait constante, aussi régulière que les battements d'un cœur, était l'assurance que l'on finirait par mourir un jour. Le reste n'était qu'une grande devinette, un casse-tête auquel on croyait parfois avoir trouvé la solution. James avait bénéficié d'une certitude en plus, et ce dès l'adolescence. Il avait toujours su ce qu'il était. Au grand dam de ses parents, il avait eu la chance d'avoir toujours su qu'il était attiré par les hommes. Même la chirurgie avait douté plus souvent que ses préférences. Il avait hésité à se spécialiser, ne pas le faire, il avait failli tout quitter, une fois, et d'autres il s'était demandé, après des opérations particulièrement éprouvantes, s'il était fait pour être là, si untel autre n'aurait pas fait mieux à sa place. Mais à la différence de ceux qui tentent et tâtonnent et expérimentent et ne savent ni se définir ni s'ils ont seulement une définition, James était homosexuel. Ca n'était facile que dans le nom, mais c'était toujours ça. Il s'était toujours plus volontiers arrêté sur le galbe d'un muscle, le dessin plus sec d'un visage masculin, des joues rugueuses et des voix graves que sur les courbes, douceurs, légèretés et autres attributs féminins que les hommes affectionnaient. Il n'en avait jamais eu honte, et s'il n'avait jamais pris la peine de l'afficher ouvertement, il ne s'en était jamais caché non plus, imperméable à l'idée qu'on puisse exiger de lui qu'il renie la seule chose qu'il savait vraiment être. Sa mère avait dit malade, son père avait dit honteux, et bien d'autres avaient dit bien d'autres choses qu'il avait accueillies dans le creux de son sourire avec plus ou moins d'aisance. Il avait mis les reproches de côté, embrassé sa conviction, et le reste se composait de points d'interrogation, de présomptions d'innocence et de repas oisifs en compagnie amicale, dont la conversation venait de se compliquer brutalement. Parce que ça n'était pas facile. Pour aucun des trois protagonistes de cette histoire.

Le médecin prit une profonde inspiration, posant quelques instants son sandwich pour hydrater sa gorge douloureuse et réfléchir à la suite des événements. «Hum...» C'était à son tour de tâtonner, cherchant la meilleure chose à dire. «On... ne partage pas son lit avec un colocataire.» C'était peut-être trop direct, trop frontal, mais il se devait de prendre le problème à la source. «Et ce n'est pas quelque chose qui est facile à dire, notamment à ses parents, on a toujours peur de leur réaction, et encore plus quand vous avez une relation père-fils aussi particulière.» Il avait mille choses à lui dire, il avait deux mille choses à lui faire comprendre, quelques unes qu'il hésitait à formuler et il ne savait pas s'il arriverait à tout véhiculer correctement. «Peut-être que c'est ça, qu'il a simplement peur de ta réaction, peut-être, peut-être qu'il a simplement peur. De te perdre, de te blesser.» Il aurait souhaité avoir eu plus peur lui-même, il aurait voulu mieux faire les choses et ne pas ruiner ses relations familiales parce qu'il avait été trop téméraire, trop optimiste et pas assez effrayé. «Je veux dire... Les homosexuels...» Le mot était soudain devenu très lourd dans sa bouche, donnant un sens tout nouveau à l'idée de peser ses mots. Il occulta le fait qu'il s'était plus ou moins ouvertement inclus dans cette catégorie à un moment. «Certains pensent toujours que ce n'est pas bien. C'est le monde qui veut ça, qui te susurre ça à l'oreille. C'est moins flagrant aujourd'hui peut-être, mais c'est toujours ancré quelque part. C'est un poids à porter, aussi bien pour la personne que son entourage. Et du coup, peut-être qu'Elliott s'est dit qu'il voulait t'éviter d'avoir ça à porter en plus, non? J'ai l'impression que c'est le genre de chose qu'il ferait. Te protéger.» Il lui offrit un léger sourire et regarda la table entre eux quelques instants. «Et puis ça lui fait un secret. A son âge, on aime avoir ses secrets.» De plus, ce n'était pas comme si le jeune homme avait beaucoup de place dans sa vie pour des secrets.  
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Sujet: Re: the elephant in the roomVen 3 Juin - 7:36

C’était impensable en vérité. Qu’Elliott puisse craindre son père à ce point, ou ses réactions, ou la réponse que ce dernier pourrait lui fournir le jour où il lui avouerait que cette histoire de colocation dans le même lit n’avait rien avoir avec le fait qu’il cherchait absolument à faire des économies sur le mobilier, et que c’était bel et bien voulu. Arthur n’avait jamais cherché à comprendre, ne faisant pas la moindre remarque en découvrant l’appartement de son fils, constatant que les joues du gamin s’étaient teintées d’un rouge vif lorsqu’il avait poussé la porte de sa chambre, précipitant la visite pour se concentrer sur d’autres pièces et ne pas lire la déception dans le regard du colonel. Mais quelle déception ? Ce qui le touchait vraiment, c’était surtout de ne pas savoir. Ou plutôt de savoir qu’il n’était pas sûr que son fils lui cachait quelque chose ; ou savoir que son fils n’osait pas lui parler de ce qui avait de l’importance à ses yeux. Après tout, ils avaient vécu pire, non ? Ce n’était pas comme si Elliott s’était réveillé un matin avec la bouche en coeur pour venir annoncer à son cher et tendre paternel qu’il allait crever prématurément d’une maladie qui lui dévorait les poumons à petit feu. Ça, il n’avait pas eu besoin d’attendre pour l’avouer, la vie avait fait en sorte que les médecins soient au courant avant même qu'il sache parler ; et heureusement d’ailleurs, sans quoi l’étudiant ne serait déjà plus de ce monde, et son père ne serait pas assis là, à se demander si oui ou non il était…

James prononçât justement le mot. Damn. Le choc était réel. Le colonel avait essayé de se dire que ce n’était rien, juste un autre satané mot parmi tant d’autres, rien qui soit à la hauteur des crimes, agressions et autres horreurs qu’il côtoyait quotidiennement dans le cadre de son travail, et qui avait cessé de laisser un goût amer sur ses papilles à force d’être prononcées à tort et à travers. Mais celui-ci, Arthur n’en n’avait pas l’habitude. Il ne savait pas comment l’appréhender, un peu comme un gamin à qui on se serait amusé à faire goûter du citron pour avoir le plaisir de contempler sa grimace en se fendant la poire. Par chance, Arthur était nettement plus civilisé qu’un nourrisson fraichement sorti du ventre de sa mère ; il avait tout de même un peu de retenu, et les traits de son visages restèrent immobiles. Tant mieux. Sa surprise passerait donc inaperçue. Enfin, c’était sans compter sur la tension dans ses épaules, sa nuque qui s’était raidie soudainement, l’échine contrariée, et ses sourcils froissés. Sa ride du lion était alors plus visible que jamais, le fauve ne baissant visiblement pas sa garde, reposant son festin devant lui pour plonger son regard dans celui de James.

« Quel secret ? Personne n’a de secret. Elliott n’a pas besoin de secret, non, ce n’est clairement pas son genre. » Remuant la tête de droite et de gauche, il revoyait encore le bambin avouer la moindre de ses fautes, surtout lorsqu'il avait eu le malheur de renverser son assiette ou de tacher ses tenues à peine sorties de l’armoire. L’étudiant en Art n’avait pas besoin de se cacher derrière des mensonges pour exister, lui qui était suffisamment ancré dans la réalité pour savoir que cette dernière ne laissait aucune échappatoire possible, encore moins par le biais de quelques balivernes. « Et puis personne n’a dit que ce n’était pas bien. » Instinctivement, le colonel s’était sans doute senti visé par la déclaration de son ami ; il s’était d'ailleurs lui-même surpris à songer que le terme homosexuel était peut-être un peu fort vis-à-vis de la situation… Fallait-il lui donner l’excuse de l’âge, de sa perspective d’enfant unique à une époque où il ne fallait surtout pas être une déception pour ses parents ? Non, pas d’excuse à donner pour un quelconque manque d’humanité ; la période ne justifiait rien. « Bon, ce n’est pas non plus… » Il sentait qu’il allait s’emmêler les pinceaux, faisant de son mieux pour choisir des mots auxquels il était habitué, des termes qui ne le gênaient pas et qu’il savait manipulé avec prudence. « Disons que c’est surprenant de sa part, tu ne trouves pas ? Il s’est toujours très bien entendu avec la gente féminine, j’ai pensé qu’il finirait par dénicher la perle rare et… » Et quoi ? La fatalité le rattrapait à nouveau. Parce qu'il n’était pas possible d’admettre qu’Elliott ne pourrait probablement pas vieillir ; ni aux côtés d’une femme ou d’un homme. À moins d'un miracle. Arthur soupira, prenant finalement conscience de ce qu’il y avait de plus terrible, et ce n’était certainement pas la sexualité de son fils, non, mais bien la maladie. « Encore un truc qui ne se guérit pas, pas vrai ? » Il tenta un sourire, un maigre sourire qui prouvait bien qu’il faisait de l’humour -ou qu’il essayait de relativiser du moins, le sarcasme lui irritant fortement le palais. « On s’en fout un peu au final de ce qu’il est ou pas, on finit tous dans le même trou. Je veux juste… Je ne sais pas, qu’il me le dise. Je ne serais pas déçu juste… Un peu surpris, un peu triste aussi parce que c’est encore un truc qui ne doit pas être facile à vivre, où je peux rien faire, où je suis complètement impuissant et je peux pas l’aider. » Il observa son sandwich, visiblement dépité. « Voilà, c’est tout. Comme d’habitude, je peux pas l’aider.. » L’appétit n’était plus là.

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Sujet: Re: the elephant in the roomLun 20 Juin - 23:06

En plus de vingt ans, son père n'avait pas réussi à tolérer la nouvelle aussi bien qu'Arthur l'acceptait en quelques secondes à peine. Immédiatement, les pensées du colonel s'étaient dirigées vers le bien-être de son fils unique, sur ses difficultés, ses raisons, ses choix. A aucun moment, James n'avait aperçu de dégoût, de rejet ou d'horreur sur les traits de son ami, simplement la confusion, l'immense confusion. Son père à lui n'avait jamais été confus. Il n'avait jamais été perdu ou inquiet des difficultés que cela représentait pour son fils. Immédiatement, ses pensées s'étaient dirigées vers sa propre image, sa propre responsabilité, les erreurs qu'il avait pu faire pour engendrer un enfant pareil. Tout le reste de sa vie, il l'avait passé à ne pas approcher James de trop près, comme s'il craignait d'être contaminé, vicié à son tour, comme si ça avait été une maladie terriblement contagieuse. Dans son oeil, là où Arthur se voilait déjà à nouveau de la tristesse qui l'accompagnait partout, il n'y avait eu que du dégoût, le froncement des sourcils et même pas de larmes. Il n'avait jamais réussi à surmonter cette répulsion presque viscérale qu'il avait ressentie à l'égard de son fils, et James n'avait jamais su accepter que rien ne redeviendrait jamais comme avant. Il avait toujours l'espoir qu'à nouveau, son père viendrait l'étreindre à la fin d'un repas de famille, comme il le faisait auparavant spontanément quand l'envie l'en prenait. Mais il n'y avait plus eu que des poignées de mains viriles et l'interdiction formelle d'aborder le sujet, d'une quelconque manière que ce soit. En présence d'autres oncles, tantes et autres cousins et neveux, il n'était que l'éternel célibataire, le chirurgien trop occupé à sauver des vies pour accorder du temps à l'amour, pas l'erreur, la tache, la rature dans l'arbre généalogique. Il refusait que les yeux des membres de sa famille se tournent vers lui avec accusation, chacun lui reprochant la déviance de la chair de sa chair.

Le sandwich du médecin était devenu lourd dans ses mains. Il savait qu'il n'avait pas à se plaindre. Qu'à défaut de l'indifférence froide, certains récoltaient des peines bien plus lourde. Il savait bien que certains le payaient de leur vie, répondant à des crimes qu'ils n'avaient pas commis. Sauf si être soi-même était un crime. Que quelques poignées de main et des résidus de mépris aux coins des yeux valaient mieux que l'exil, que les coups, et qu'il avait eu de la chance, même si ça n'avait pas été facile. Pourtant, à regarder Arthur se débattre avec ce qu'il croyait savoir avant et cette nouvelle information, il aurait aimé que son père s'arrête un instant pour penser au gamin imbécile et amoureux qui avait fait ces révélations en croyant que tout irait bien. Qu'il s'arrête pour penser au courage que ça lui avait demandé d'ouvrir la bouche pour s'affirmer, qu'il s'arrête pour penser à l'efet que ça lui avait fait, de voir le regard bienveillant de son père se teinter à jamais de noirceur. De pouvoir ajouter un nom à la liste de ceux qui détestaient ce qu'il était. Il aurait peut-être souhaité qu'à défaut d'accepter de but en blanc, son père cherche au moins à poser des questions, cherche à gérer la nouvelle, à l'appréhender, à défaut de la ranger au fond d'un tiroir, plus loin encore que les horreurs de la guerre, barricadé derrière le déni et le refus. Mais ça n'était pas grave, au fond. Il savait qu'il avait fait du mieux qu'il le pouvait, même si ça n'avait pas été assez. Et puis aujourd'hui, il avait la chance d'assister à un meilleur dénouement. Parce qu'Arthur n'était pas son père, et qu'Arthur chercherait, cherchait à comprendre. Bien sûr, il n'y avait rien à comprendre, il y avait seulement à accepter, mais l'effort, en soi, était plus émouvant que le résultat.

Alors il regardait le colonel avec encore plus d'admiration parce que malgré tout, malgré ses regrets vis-à-vis de son père, il ne savait pas, et ne saurait jamais, ce que ce genre de révélation faisait vraiment à un parent. «Non, j'ai bien peur que ça ne se guérisse pas.» Le sourire avait à peine atteint ses traits, parce que déjà, l'orientation sexuelle d'Elliott disparaissait derrière celle qui l'avait accompagné tout au long de sa vie, la mort. Et celle qui se glissait dans l'ombre de son père, l'impuissance. «Tu l'aides au quotidien, Arthur.» Et, vraiment, il aurait juste voulu le serrer dans ses bras et lui dire que ça allait aller. Mais le mensonge était beaucoup trop gros, trop grotesque pour qu'il ose ne serait-ce qu'en formuler un mot. «He's lucky to have you, Arthur, he knows that.» C'était peut-être la seule chance qu'il avait, mais il pourrait toujours compter sur son père. Son propre aveu au bout de la langue, James prit une gorgée pour le noyer. «Si tous les pères du monde en faisaient autant que toi...» Le sourire était un peu plus prononcé, cette fois, mais il avait toujours quelque chose en travers de la gorge. Cette conversation l'avait mis plus mal-à-l'aise qu'il ne l'aurait pensé. «En tout cas, le fait que tu l'acceptes, ça sera vraiment important pour lui.» C'était sa propre tare qui remontait du fond de son estomac. «Trust me, I know that.»  
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Sujet: Re: the elephant in the roomLun 25 Juil - 17:09

« Not that lucky, apparently. » Dans un soupir, il laissa retomber le sandwich qu’il avait eu peine à choisir, sans doute parce qu’il savait déjà que l’appétit le fuirait rapidement. C’était presque devenu une habitude. Il mâchait, instinctivement, machinalement, juste comme ça, pour survivre. Dans temps à autre il y prenait encore plaisir, mais c’était de plus en plus rare, et les papilles fatiguées du colonel avaient fini par s’y habituer elles aussi, ne répondant à aucun stimuli, lassées de ne pouvoir gouter à autre chose que la fadeur des plats qu’Arthur s’infligeait quotidiennement. Il mettait ça sur le compte du tabac qui avait noirci ses poumons pendant la majeure partie de sa vie, avant que son fils ne vienne au monde et qu’on lui fasse part de la faiblesse dont le pauvre nourrisson avait hérité. Pourtant le goudron n’avait jamais été héréditaire, et si Arthur avait su, il aurait banni les bâtonnets de nicotine de sa vie sans autre forme de procès, et ce bien avant la naissance de son unique fils. La mauvaise graine avait pris dans le mauvais engrais, et la plante avait pourri avant même d’éclore, les pétales fragiles et déjà tendus vers le sol, incapable de cueillir le soleil. C’était de sa faute, et même s’il avait beau se répéter le contraire cent fois par jour pour ne pas mourir de culpabilité, ça lui revenait parfois en pleine face entre deux expirations dégoutées, une claque violente qui lui laissait une marque sur la joue - ou plutôt à même le coeur, une marque sanglante qui ruisselait de ses pores abimés.

Le médecin tentait tant bien que mal de remonter le moral au colonel, et le cinquantenaire se doutait évidemment de sa sincérité ; son ami ne se serait pas permis de lui mentir ou de le rassurer sans penser un traitre mot de ce qu’il disait. C’était appréciable, d’une certaine façon, la vérité aussi brûlante et nécessaire qu’un aseptisant sur une plaie béante. Le plus jeune n’avait pas choisi son métier au hasard et Arthur savait qu’il pourrait compter sur ce dernier pour panser ses blessures. Mais la douleur n’allait pas se dissiper pour autant, pénétrant les chairs du brun, s’agrippant à ses os, le guidant lentement jusqu’au sépulcre. « He’s not lucky James, he really isn’t, I can tell you that. » Ni dans la vie, ni d’avoir un père comme lui, c’était certain. Il aurait préféré laisser la place à quelqu’un d’autre, il aurait tout donné pour ne plus être la moitié du patrimoine génétique d’Elliott mais simplement un proche, pour ne pas être l’un des responsables de sa maladie mais un voisin triste et seul, rongé par la tristesse depuis le départ de sa femme. Il aurait rêvé de pouvoir rencontrer Elliott ailleurs que dans un hôpital, et le voir grandir autrement que branché à des machines, haletant et crachant littéralement ses poumons tous les matins.

« I mean, if he really was lucky to have me, then he would talk to me, right ? If I was such a perfect dad, then he wouldn’t be scared to talk to me about this. » La pensée était tout aussi insupportable que le reste, et Arthur rejouait le film dans sa tête, projetant les instants contre les parois de son crâne endoloris et attaqué par la chaleur, cherchant à se prouver qu’il avait déjà rassuré Elliott au moins une fois en lui affirmant qu’il pouvait lui parler de tout sans jamais être gêné. Il ne l’avait visiblement pas répété assez souvent, et voilà que son fils avait peur de lui parler, de lui confier la vérité, de lui faire part du bonheur qui avait posé ses valises dans le même appartement que lui. Les images se succédaient les unes après les autres sans qu’elles aient véritablement un sens, arrachant soupirs et hochements de tête au colonel dont la torture mentale causerait un jour la perte. « I don’t get it, I just… I just don’t get it. » L’incompréhension la plus totale, et une conclusion insupportable. Une nouvelle peine qu’il ne connaissait pas jusqu’alors, sa tête bougeant de droite et de gauche comme un pauvre jouet abandonné à l’arrière d’une voiture. « Of course I’ll… » Il allait confier qu’il ne serait pas assez stupide pour renier son fils, pour l’écarter de sa vie après tout ce qu’ils avaient été forcé de traverser ensemble, encore moins à cause d’un type avec lequel il voulait partager sa vie. Au moins il avait quelqu’un de fort à ses côtés, quelqu’un qui pourrait traverser la ville avec son corps inanimé entre les bras le jour où la faucheuse déciderait de leur rendre une visite surprise. Arthur allait parler tellement vite qu’il allait sûrement manquer d’air, et puis...

« Trust me, I know that. » L’oxygène se coinça dans sa gorge, et le silence s’installa, le regard du colonel se plongeant dans celui de l’autre homme, la peine l’envahissant une fois de plus. Une minute s’écoula sans doute, une deuxième peut-être, tandis que le tambour dans la poitrine du père de famille était en train de s’écrouler, la peau fendue et le rythme incertain. Il aurait été un piètre enquêteur s’il n’avait pas fini par comprendre ce que James essayait de dire par là ; et un bien mauvais ami s’il s’était levé pour regagner son véhicule, visiblement vexé. « Why didn’t you tell me, I… » C’était lui. C’était de sa faute si on masquait la vérité, si on la travestissait par crainte de le voir s’évaporer comme la fumée létale d’une cigarette, une fois les dégâts faits. « I’m sorry I made you feel like you couldn’t tell me. »

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Sujet: Re: the elephant in the roomMer 24 Aoû - 0:38

Il ne s'était pas vu perdre le contrôle. Il n'avait pas remarqué la dangereuse pente sur laquelle il s'était engagé, à force de cachets et de somnolence, il n'avait pas remarqué les yeux curieux qui se retournaient sur son calme inhabituel ou son silence. Parce qu'il avait la morphine silencieuse. Il s'était doucement laissé couler dans une vase confortable et insonore où l'absence de son ne signifiait pas la mort, et où il n'avait pas constamment besoin de brasser de l'air pour pouvoir respirer. Les reproches de son compagnon n'étaient apparemment pas des avertissements suffisants, et il s'enfonçait paisiblement dans les sables mouvant, le cœur allégé et les jambes lourdes, lourdes, paupières de plomb, mémoire coton, nuage effrité, réalité distancée, il attendait le monde au prochain tournant sans réaliser que le monde était parti sans lui. Il n'était plus extatique à l'idée de sortir de chez lui, préférait les soirées canapés aux expositions, conférences et autres dîners chics. L'inertie l'avait envahi comme un mauvais virus. Comme le cœur de cette mère de famille, inerte, sur sa table d'opération. Ligne monocorde. Monotone, presque monochrome, comme sa vie était devenue, comme il était devenu, plus de milliards de nuances, plus que le noir et le gris foncé qui se battaient en duel pour savoir s'il gardait les yeux ouverts ou s'il se laissait glisser dans le sommeil à nouveau. Et puis il avait fait ce rêve, commun à tous les mortels, où l'on commence à tomber dans le vide et l'on se réveille en sursaut ; et il s'était réveillé en sursaut, simplement pour s'apercevoir que ça n'était pas un rêve et qu'il tombait vraiment.

Ses piètres efforts de réconfort semblaient balayés par l'intensité de la peine d'Arthur, et si ce genre de conversations n'avait jamais été son fort, il semblait en plus exceller dans l'art de mal choisir ses mots. Il était cet individu qui demandait aux aveugles s'ils n'avaient pas vu ses clés ou qui tentait de serrer la main d'un manchot. Malgré tout, il n'avait pas mauvaise intention, le colonel devait bien savoir ça. James n'avait jamais de mauvaise intention, même si les résultats se défilaient parfois devant lui, comme à l'instant. Il aurait voulu dire que ce n'était pas dans ce sens-là qu'il l'entendait, que l'esprit d'un adolescent était sans doute un rien plus compliqué que ça, qu'Elliott viendrait vers lui quand il se sentirait prêt, rien ne semblait vraiment faire l'affaire. Parce qu'il n'en savait rien. Il ne s'était jamais imaginé père, il n'avait jamais eu le temps, et il s'était encore moins imaginé père d'un enfant condamné à mourir, à moins d'un miracle. Et quand bien même il l'aurait imaginé, ça n'égalerait jamais une fraction de la peine qu'Arthur avait dû endurer depuis toutes ces années. Avaient-ils seulement réussi à se réjouir par moments? Ou leurs journées n'avaient-elles été qu'une longue succession de peines, les rares moments de joie balayés d'une quinte de toux? Il n'avait jamais su se représenter la douleur des gens, ayant toujours été privilégié et chanceux dans sa vie et sa famille. A présent, il parvenait à l'apercevoir, par la porte que ses déboires avaient entrouverte, et ce qu'il voyait le terrifiait.

Souvent, il avait terriblement honte de mentir aussi ouvertement à Arthur. Son affection et son amitié pour le colonel étaient réelles, mais tout le reste n'était qu'un vaste déguisement pour masquer la vérité sale et déplaisante qui lui tachait les doigts de crasse et de sang. Leur amitié entière reposait sur un mensonge, James le faux-semblant caché derrière ses sourires et ses exclamations maladroites, qui voulait tellement croire à ses infamies et ses illusions qu'il en oubliait parfois que c'était malhonnête. Le mensonge était devenu sa vie, lui qui pourtant se paraît de franchise et d'intégrité, descendu au rang des rats avec les autres menteurs et assassins qui avançaient au-dessus du gouffre des révélations sur un fil invisible. Le plus important, c'était de ne pas regarder en bas, et de ne pas s'arrêter pour réfléchir. Chanceler, hésiter ou faire marche-arrière était fatal. Parce qu'en bas, c'était la mort. La mort de cette nouvelle identité montée de toutes pièces et la résurrection de cette abjection qu'il avait tenté d'enterrer. Mais il s'empressait de remplacer les quand Arthur découvrira par des s'il le découvrait avant de jouer le scénario-catastrophe à guichets fermés au fond de sa tête, assis seul dans sa salle de projection personnelle, recroquevillé sur un fauteuil inconfortable alors qu'il se voyait perdre à jamais la confiance et, qui savait, certainement l'amitié du colonel qui découvrait enfin à qui il avait vraiment confié sa santé depuis quelques années. Le soupçon éternel dans l’œil des autres. Certes, il parvenait à se convaincre, à grands coups d'optimisme, de persuasion et de déni, que tout irait bien et qu'il n'y avait aucune raison pour que qui que ce soit ne découvre quoi que ce soit dans un avenir proche ou lointain, mais le silence avait laissé sa marque malgré tout. Oh bien sûr, James s'était rapidement remis à jouer des cordes vocales et à mâcher l'air jusqu'à être rassasié, mais tout ce qui touchait à sa personne passait sous silence, se terrant dans le royaume du non-dit et de l'ineffable.

Pourtant il avait fait une révélation, aujourd'hui. Elle lui avait coulé entre les lèvres, traînée brûlante qui lui avait laissé la gorge sèche. C'était pourtant bénin, presque naturel pour le médecin qui, s'il ne s'était jamais ouvertement affiché, n'avait jamais non plus ressenti le besoin de se cacher. Face à Arthur, cela prenait des proportions toutes autres. Le ton cordial et trivial de sa voix n'avait trompé personne, et le silence qui lui répondit le lui confirma. Tout était sans dessus-dessous à l'intérieur, ses doigts brûlant à l'idée de traverser la table et vérifier qu'ils étaient toujours vivants, les mots qui se bousculaient derrière ses dents serrées, si fort qu'il peinait à les retenir, son corps qui trépignait d'impatience sur cette chaise soudain trop étroite, et pourtant il devait se tenir immobile. Partir en courant n'était une option que dans ses rêves, et il devait affronter la réalité, pour une fois. A l'extérieur, pour l'oeil non-averti, il avait pu paraître calme et patient. Mais la mâchoire serrée, les doigts pliant machinalement la serviette de papier posée devant lui, la tension qui émanait de ses épaules. Il n'y avait que son regard qui restait fixe, résolument posé sur celui d'Arthur. Et puis les bruits étaient revenus, la voix d'Arthur mais aussi la circulation et les voix alentours. Il avait respiré. «Well... I'm telling you now.» Il avait mille phrases coincées dans la gorge, mais rien d'autre n'avait voulu sortir. Des tas de justifications qui piétinaient et se marchaient dessus, des changements de sujet grotesques et presque vulgaires tant ils étaient ratés, des profusions de remerciements inutiles et mal venus. «It's not that big a deal. J'ai bien pensé à accrocher une affiche dans mon bureau pour prévenir mais je sais pas trop où la mettre.» Le fantôme d'un sourire, pour tenter de briser l'atmosphère lourde qui s'était invitée à leur table. Cela faisait partie de lui, il ne ressentait pas vraiment le besoin de le préciser à la face du monde.  «Ce que je voulais dire... c'est que je sais pas pourquoi Elliott ne t'a rien dit. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il verra qu'il n'avait rien à craindre quand il le fera, et c'est important, if you ask me.»

Et si Arthur pouvait l'accepter aussi facilement, peut-être qu'il pouvait tout lui dire?

Prendre le risque?

Oui?         Non.
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Sujet: Re: the elephant in the roomVen 7 Oct - 1:14

Arthur avait tout le mal du monde à mettre un nom sur le sentiment qui l’avait saisi quelques instants auparavant, entre le sandwich et les aveux qu’ils s’étaient fait l’un et l’autre sans forcément les provoquer. C’était à mi-chemin entre la culpabilité, l’angoisse et l’amertume, un espèce de regret ou tout simplement l’effet d’une prise de conscience un peu tardive et malvenue. Après tout, peut-être que ce n’était pas ses affaires et qu’il n’avait aucunement le droit de se poser ce genre de question, ni de les poser à autrui par la même occasion. Personne n’était jamais venu le voir avec un air concerné pour savoir si oui ou non il préférait les femmes, si leur présence le charmait ou le troublait d’une quelconque façon. Alors pour quelle raison se permettrait-il soudainement d’exiger l’inverse de la part de ses proches ou de parfaits inconnus ? C’était privé, ça ne le regardait pas, c’était fait pour rester enfermé entre les quatre murs des demeures de tout un chacun et c’était probablement la raison pour laquelle Elliott n’avait jamais rien dit à son père. À moins que cela vienne d’ailleurs ? Du fait que l’enfant n’ait pas eu l’occasion de voir son géniteur en compagnie d’une dame souriante capable de rétablir la joie sur les traits crispés du pauvre colonel. Pas de modèle, ou pas envie de reproduire le schéma familiale pour le moins déprimant et solitaire. Et par conséquent, pas l’habitude de discuter de ces choses-là.

Le brun avait beau retourner le problème dans tous les sens, il n’en voyait pas le bout, ou bien toujours le même : il était responsable du silence de son fils, et probablement de celui de James également. Certes, le médecin venait enfin de lui annoncer la nouvelle (qui n’en n’était clairement pas une pour tout le monde, forcément), mais ça ne rattrapait pas les mois de mensonge par omission, ou les nombreuses occasions qui s’étaient présentées auparavant pour qu’ils aient pu avoir ce genre de conversation. Le pire, c’était qu’Arthur ne pouvait pas se permettre de souligner à quel point tout ceci était problématique à ses yeux, sans quoi cela risquait d’être mal interprété. Et pas question d’envenimer les choses ou d’aggraver son cas. La culpabilité ne se dissiperait pas davantage, surtout pas s’il se permettait d’ouvrir la bouche pour laisser s’échapper le fond de sa pensée. Il n’avait plus faim, et le bon esprit de James ne lui redonnait pas le sourire, son humour le laissant insensible et presque froid alors qu’il tentait désespérément de ne pas s’en vouloir. Mine de rien, c’était bien parce que les gens mentaient sans cesse qu’il avait embrasser une carrière dans la police et qu’il était devenu colonel. Pour apprendre à tirer le vrai du faux, tirer sa propre conclusion et arrêter le responsable du drame qui venait d’avoir lieu - quand il le pouvait. À cet instant, il ne voyait personne d’autre à part lui sur le banc des accusés. Juste ses traits misérables et fatigués, les yeux rivés sur son sandwich qui lui coupait maintenant l’appétit.

Il hocha la tête, bêtement, sans savoir quoi faire d’autre ni ce qu’il fallait dire exactement. Il ne savait rien de James au final, James n’en savait pas plus sur lui. Mais au moins il pouvait vivre avec cette pensée ; difficilement, certes, mais il pourrait s’y faire avec un peu de patience. Aller de l’avant en songeant à tout ce que Elliott continuait de lui cacher paraissait nettement plus compliqué, et il ne savait pas s’il parviendrait à respirer avec ce nouveau poids sur sa poitrine. Il faisait de son mieux pour ne pas se dire qu’il finirait par tout découvrir sur le lit de mort du garçon, quand son colocataire viendrait chercher du réconfort auprès de lui en lui avouant qu’ils étaient vraiment très proches. Un euphémisme qui viendrait sûrement lui crever la peau et lui ronger les os, une fois le moment venu. Arthur eut toute la peine du monde à se ressaisir afin de faire enfin disparaitre le noeud qui lui tenait la gorge depuis quelques instants, tournant la tête pour observer les passants et ainsi se distraire quelques secondes avant de regarder James à nouveau. « I should probably go back to work. » Il s’éclaircit la gorge. Il ne savait toujours pas mettre de nom sur le fichu sentiment qui venait de se répandre dans ses veines comme une mauvaise liqueur, mais il tentait de la combattre avec le peu de conviction qui lui restait. « See you around. » Probably.

sujet terminé

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the elephant in the room

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