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 tell me what you see

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bad blood - we live here

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◆ Manuscrits : 333
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Sujet: tell me what you seeDim 29 Mai - 23:25

Whisper whisper in the dark
Tell me what you see
Poisoned by your fly infested poetry
Liar liar on the wall




3 septembre 2015


Le milieu hospitalier avait une odeur singulière. Certains la fuyaient, l'associant à la maladie ou encore la mort, s'imaginant à tort ou à raison que le parfum les envahirait à l'intérieur, appelant à eux toutes les maladies connues, absorbant celles des autres patients. Ceux-là associaient le personnel et l'hôpital à leur condition, abhorrant chaque instant passé dans des couloirs qu'ils jugeaient froids et impersonnels et mortifères. Chaque pas effectué à l'intérieur du bâtiment était un pied nu sur des braises ardentes. Et puis il y avait James qui, lui, se délectait de cette odeur comme du plus exquis des fumets, s'appropriant chaque millimètre, l'habitant avec plaisir et énergie, visualisant la vie derrière chacune des portes et non un abattoir amélioré. Si, une fois sur les lieux, il se cantonnait généralement aux maux tardifs, aux enfants fiévreux et aux coupures superficielles, il avait au moins la chance d'arpenter à nouveau les corridors, imaginant la blouse blanche immaculée ou tachée de sang en lieu et place de son costume, résistant à l'envie de pousser une porte pour demander à untel comment il ou elle allait. Il aurait aimé pouvoir dire que ça lui suffisait. De faire croire. Prétendre qu'il n'enviait pas férocement les chirurgiens qui lui passaient parfois devant sans un regard.

«Au revoir, monsieur. Et n'oubliez pas de remettre de la pommade.» Au lieu des grands blessés, il avait droit à cet imbécile maladroit qui n'avait rien trouvé de mieux à faire que de verser l'huile encore bouillante de sa poêle à frire tout en laissant son poignet dans la trajectoire. A une heure aussi tardive, c'était à se demander ce qu'il pouvait bien faire cuire. Pas que ça ait un quelconque intérêt, mais l'heure était tardive, et les interrogations de James en pâtissaient, d'autant plus que son dernier repas semblait remonter à des millénaires et qu'un sandwich dépourvu de ses cornichons n'avait pas autant d’appétence et n'était pas aussi nutritif qu'un vrai sandwich (tout le monde savait ça) et, vraiment, il n'achèterait plus à manger là-bas. Au bout de ses quatre heures de garde et pas une minute supplémentaire, il avait refermé son livre, quittant le paysage sinueux et florissant d'un quelconque monde lointain; puis rangé ses affaires, laissant la place à quiconque viendrait prendre la relève. La journée avait été trop longue pour patienter jusqu'à ce que cette personne arrive et reprenne le flambeau. S'il était question de vie ou de mort, les gens se seraient dirigés vers les urgences, et pas vers le pauvre médecin généraliste de garde dont la petitesse semblait accrue sous la lumière blafarde qu'il aimait tant. Le reste pouvait bien attendre cinq minutes, alors il n'allait pas s'attarder. Simplement le temps de boire un café, histoire de ne pas s'endormir au volant et revenir ici en ambulance.

Il se dirigea machinalement jusqu'à la machine à café, laissant ses pensées dériver à loisir. Il errait dans un monde qui avait été le sien, pourtant à jamais étranger à ses coutumes et ses habitants, foulant le sol sans y être le bienvenu. Autrefois prince, il n'était plus que le moins que rien qui posait des pansements sur les genoux éraflés quand d'autres, non loin, menaient des batailles perdues d'avance contre le temps qui passait et la mort qui courait après les plaies, bouchant l'artère circonflexe de celui-là, écrasant celui-là contre le pare-brise d'une voiture, pourrissant les entrailles de celle-ci d'une maladie monstrueuse ou d'une autre. Ils ne sauvaient pas des vies, ils ne faisaient que les rallonger. Il avait toujours cru que c'était la même chose. Pourtant, c'était bien la vie qui luttait derrière chaque porte, chaque geste, au détour de chaque tournant. Non. C'était faux. Il y avait bien une porte, une seule, qui n'abritait pas la vie derrière ses gonds. C'était celle où finissaient ceux qui avaient perdu la guerre. Peut-être que c'était l'odeur qui gisait derrière que sentaient les patients, la peur monstrueuse de jamais traverser cette embrasure pulsant à travers leurs veines à mesure que le cœur battait, envoyant le sang et l'idée à travers le corps entier. Les frissons sur les bras et l’irrépressible envie d'être ailleurs, ça n'était finalement qu'une réaction naturelle, primitive. James se demanda soudain si ça ne venait pas de cette porte dont le seul travail était de garder la mort en son sein mais qui, par sa simple existence, en exposait la possibilité, la réalité. Faible rempart de métal entre la fragilité de l'homme et l'éternité de la mort.

A la vérité, le médecin n'en savait rien. Ce qu'il ignorait également, c'était pourquoi l'entrée du médecin légiste dans son champ de vision avait déclenché un tel tourbillon de pensées morbides alors qu'il appréciait la compagnie de ce dernier. Il mit cela sous le compte de la fatigue et raisonna que Liam n'avait fait qu'attirer son attention sur la morgue et que son esprit avait, de toute manière, déjà commencé à l'y emmener avant même qu'il ne l'aperçoive. Le gobelet de café entre les doigts, il avait salué son collègue et immédiatement décidé d'engager la conversation, notamment pour se changer les idées. «Hey, Liam! Tu fais des heures sup'?» Il versa le sachet de sucre supplémentaire qu'il avait prévu pour pallier à sa sainte horreur du café. Aucune quantité de sucre ne parvenait jamais à suffisamment adoucir le goût, mais il faisait avec. «Non attends, laisse-moi deviner. ''La mort frappe à toute heure'' ou un truc comme ça?» L'activité de Liam le dépassait. Faire le choix de travailler avec les morts, il n'avait jamais compris. Le seul avantage, c'était qu'il n'y avait plus rien à perdre. Il trempa ses lèvres dans son gobelet et grimaça. «Je n'ai jamais réussi à m'habituer au goût de cette chose qu'ils appellent café.» Comme une confidence, comme si c'était un crime. «Tu dois être sacrément débordé pour venir à une heure pareille.» Terrain glissant, distraction nocturne, ou encore bourbier inextricable, James fonçait droit dedans, volontairement.
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Sujet: Re: tell me what you seeLun 27 Juin - 20:01

Liam réfléchissait. Ça faisait presque deux mois que le Poète n'avait pas sévi et le légiste était nerveux. Selon la périodicité des précédents passages à l'acte du meurtrier, un nouveau crime n'allait pas tarder. Liam attendait donc, à la fois surexcité et impatient. Il espérait que cette fois-ci il aurait plus de chance que les dernières fois, que la police pourrait faire son travail correctement sans entrave, et qu'il pourrait se rapprocher de son modèle. Il ne fallait pas non plus exclure une victime vivante, ce qui lui permettrait de poser des questions aussi, même s'il sortait de son rôle en agissant de la suite.

Cyniquement il attendait donc, et il n'aimait pas attendre. Il était donc plus grinçant et désagréable que d'habitude, n'ayant de patience que pour son travail, que pour les morts, que pour les dossiers des victimes. Il savait que bon nombre de ses concitoyens le prenaient pour un fou et il ne pouvait leur donner tort, n'allant tout de même pas jusqu'à leur montrer jusqu'à quel point ils avaient raison de se méfier de lui, même s'il n'était absolument pas fou; mais bon nombre de ses pensées ou de ses envies le feraient fait passer pour tel s'ils savaient... Il captait bien les regards de biais, les chuchotis dans son dos, les rumeurs à propos de son comportement solitaire et monosyllabique. Rares étaient ceux qui comprenaient que son métier et son rôle étaient nécessaires et importants et surtout que les morts avaient des choses bien plus intéressantes et personnelles à dire que les vivants. Une des seules personnes qui l'avaient compris quand il avait émis cette pensée avait été sa femme, qui elle même travaillait avec les morts, et c'est bien pour ça qu'il s'était senti trahi quand elle l'avait trompé. Les personnes qui le comprenaient étaient si rares. Presque inexistantes en fait.

Ayant fini son travail, il n'arrivait cependant pas à se résoudre à quitter l'hôpital et marchait donc à grands pas dans les couloirs, au hasard de ses déambulations. Il avait parcouru presque tout l'établissement et revenait vers son antre, faisant un crochet par le distributeur de friandises car il avait besoin d'un nouveau paquet de Starlight Mints, laissant le café affreux et autres breuvages de l'autre horrible machine aux autres. Il ne consommait jamais ces gobelets infects, préférant le plaisir d'une tasse remplie par sa chère machine personnelle, bien à l'abri des microbes et autres saletés véhiculées par les autres êtres humains, dans son bureau. Muni de son péché mignon, il allait repasser la porte de la morgue quand il entendit une voix familière dans son dos.

Il sourit. S'il y avait bien quelqu'un qui arrivait à le distraire de ses sombres pensées, c'était bien James Shelley. Le médecin n'était pas un être humain comme les autres lui non plus. Il avait une capacité d'analyse impressionnante et cachait son intelligence brillante et bien d'autres choses (Liam n'arrivait pas à savoir quoi au juste) par un verbiage incessant, souligné par un mouvement quasi-permanent, à croire que l'immobilité et le silence étaient pour lui synonyme de mort. On ne pouvait pas trouver plus diamétralement opposé à lui que le généraliste. S'il était incongru de voir les deux hommes se parler, il était encore plus étonnant de savoir qu'ils s'appréciaient. C'était du moins ce que pensait Liam, ce qui était une prouesse, celui-ci n'appréciant généralement personne. Seules quelques personnes triées sur le volet avaient sa considération et encore mois son estime. Oh! Et n'allez pas croire que c'était parce qu'il était un de ses compatriotes. Non. La compagnie de l'autre anglais n'était pas agréable en raison de cet accent si particulier mais plutôt par cette curiosité éclectique qui le caractérisait et ses digressions incessantes. Si elles énervaient et usaient tout le monde, Liam les appréciait parce qu'il suivait le cheminement intellectuel de ce grand bavard et les associations d'idées de son cerveau hyper-actif. Lui aussi était comme ça mais son caractère le poussait dans le mutisme et il suivait donc seul ses digressions, laissant souvent son vis-à-vis dans l'expectative, renforçant sans le vouloir son côté bizarre et inquiétant puisque les autres ne pouvaient pas deviner ses pensées. L'irruption de James à cette heure était la bénédiction de cette énième journée d'attente et il se retourna donc avec le sourire, ce qui le fit grimacer en fait, ses zygomatiques n'étant définitivement pas habitués à ce mouvement. Il laissa le médecin arriver près de lui pour lui tendre la main.

«Bonsoir James! Une fin de garde pour toi, je présume?»  Il regarda le brun verser du sucre dans son café, ce qui était sacrilège, mais il ne dit rien. Ce café-là avait peut-être finalement besoin de sucre pour être avalé sans qu'il perfore l'estomac de celui qui s'y risquait. «Débordé? Non, j'allais jeter un œil à deux trois dossiers encore. Tu sais que je travaille mieux la nuit. Tu veux un vrai café plutôt que cette horreur? Je n'ai pas envie de t'avoir tout de suite sur ma table tu sais. Arrête ces cochonneries.» Un vrai discours pour le légiste.

Il avait presque envie de lui arracher le gobelet des mains et de le vider par la grille de la machine tellement l'odeur âcre qui s'en dégageait le dégoûtait, mais il se retint.
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Sujet: Re: tell me what you seeVen 15 Juil - 1:02

Il n'était pas étranger à la mort. Tout d'abord, parce qu'elle était une partie inéluctable de la vie, et qu'il avait passé sa vie à la combattre, mais également parce qu'il l'avait côtoyée. Non romancée, brutale et froide, les corps vidés de tout ce qui avait fait d'eux des êtres, des vivants. La mort n'avait rien d'attirant, elle était répugnante, égoïste, injuste. Elle avait toujours fait partie du monde, pourtant le monde ne s'y était jamais habitué. Elle était toujours là, imprévisible, saisissant des enfants en plein vol, prolongeant des vies qui ne devraient pas continuer, tapie dans l'ombre, tapie dans les rides, dans les rires, tapie derrière les murs, derrière tous les accidents. La mort façonnait le monde au gré de ses caprices, et tous les efforts de James avaient été vains. Bien sûr, il y avait des victoires, beaucoup de victoires, mais c'étaient les défaites qui se logeaient entre les côtes. Les morts télévisées promettaient des mensonges. Il n'y avait pas de dignité, il n'y avait pas d'héroïsme, personne n'était vraiment doué pour mourir.

Mais surtout, surtout, c'était le silence.

Le mutisme éternel des cadavres, des bouches qui ne prononceraient plus jamais un seul mot. Ouvertes ou fermées sur des paroles prononcées, les dernières, tombées dans une oreille attentive, tombées dans le vide, tombées dans l'oubli.

Ça avait toujours été son pire ennemi, son pire cauchemar. Le silence n'avait pas sa place dans le monde, James en était persuadé. Lui était constamment dans l'extériorisation, dans l'expression, il ne comprenait pas le langage mystérieux du silence. C'était une langue étrangère qu'il ne maîtriserait jamais de son vivant.

Alors pourquoi diable appréciait-il la compagnie de Liam, dont les mots s'entouraient souvent de cette vase lourde et vide qu'était le silence? Le légiste lui laissait tout le loisir, ou plutôt la responsabilité, de combler l'air, de les maintenir en vie. Le mystère y était très certainement pour quelque chose. L'autre britannique avait cette aura de mystère, et ses quelques phrases éveillaient toujours de la curiosité et de l'intérêt chez le médecin. Le fait qu'il était bel homme ne faisait évidemment qu'ajouter à l'ensemble. James se demandait malgré tout si c'étaient les morts qui l'avaient rendu aussi silencieux, aussi taciturne, ou s'il avait choisi la mort parce qu'il préférait le silence, parce qu'il préférait la compagnie des morts à celle des vivants. Sa propre fascination pour le genre humain et la vie en général ne lui permettait pas de véritablement comprendre et appréhender cette idée. Il pouvait simplement la formuler, la contempler, et la mettre de côté, passant à autre chose. Et puis la compagnie d'un autre individu éduqué et hautement intelligent (personne n'avait dit qu'il était modeste) se devait d'être plaisante, ne serait-ce que parce que c'était une parenthèse agréable après avoir passé des jours entouré d'individus lambda.

«Oui, les gardes, où le défilé des petits bobos.» Le ton de mépris dans sa voix était à peine masqué. Certes, il y avait aussi les mères qui décidaient subitement d'amener leurs enfants, malades depuis des jours. «Enfin bon, c'est toujours plus actif que chez toi.» Plus léger, cette fois, mais l'étonnement transpirait malgré tout. S'entourer d'inactivité. La vie était tourbillonnante, merveilleuse, comment pouvait-on volontairement s'installer au bord et récupérer les restes? Cela faisait autant de sens pour lui qu'un homme accoudé au bar commandant des verres vides. «Volontiers! Je ne refuse jamais une invitation pareille.» Même si, vraiment, il aurait préféré une bonne tasse de thé, un bon repas chaud et son lit, le médecin légiste -dont l'appellation de 'médecin' était étrange, maintenant qu'il y pensait- avait éveillé son intérêt. Ils n'avaient pas souvent l'occasion de se lancer dans une véritable discussion, or il était certain que ce serait prometteur et instructif. L'idée de passer sur la table de Liam était une plaisanterie, il en était conscient. Pourtant, l'image de lui, mort, découpé et ouvert sous les yeux perçants et indifférents de l'autre homme lui fit froid dans le dos malgré tout. «J'espère que si je finis sur ta table, ça sera quand même un peu plus intéressant que ''mort par café'', ça ferait vraiment tache. Que je te fasse bosser un peu au moins.» Le Poète devait assez bien remplir ce rôle, mais il préférait ne pas y penser. Sur ces mots, il vida le café restant et lança le gobelet vide dans la poubelle adjacente, ratant son objectif de plusieurs bons centimètres. Alors qu'il se penchait pour ramasser le gobelet et le déposer dans la poubelle, il lança, théâtral, «Adieu ma carrière de basketteur...» avant de se tourner vers le plus jeune avec un sourire. Liam avait l'air d'être tout aussi sportif que lui, de toute manière. Autant il était suffisamment doué de ses mains pour sauver des vies en opérant avec précision, autant personne ne lui avait jamais fait lancer un scalpel, et même les balles s'étaient faites rares entre ses mains. Il n'était jamais vraiment le premier choisi dans les équipes, en cours de sport.

Il suivit le légiste jusqu'à son antre, ignorant le frisson qui lui remonta la colonne vertébrale en passant la porte. Non, décidément, il n'avait pas sa place ici. Il avisa une chaise et s'y laissa tomber dans un soupir. «Alors, qu'est-ce que tu manigances? Tu es en train de nous résoudre cette enquête à toi tout seul?» Il s'arrêta quelques secondes. «Tu ne peux peut-être pas en parler. Silence radio, c'est ça? Ca m'arrange, en fait je préfère pas savoir ce que tu trouves dans les victimes.» Il parcourut les lieux du regard, changeant aussitôt d'idée et de sujet. «Merci pour le café au fait, et la compagnie. Je n'aime toujours pas ça, mais au moins ça ne risque pas de me tuer. Le café, bien sûr. Pas la compagnie. L'hôpital désert comme ça, c'est...» Il laissa sa phrase en suspens, ne sachant pas exactement comment la finir. Beaucoup de termes pouvaient correspondre, mais aucun ne décrivait parfaitement le sentiment qu'il voulait exprimer. Le langage manquait souvent à son devoir, le spectre des émotions excédant celui des mots. Il y avait désagréable, trop calme, silencieux, gênant, inquiétant, hypnotisant, presque surnaturel, réconfortant aussi. Il n'y avait pas exactement de mot pour ça, pas vrai? «Hey, vous pouvez stocker combien de corps?» Quelqu'un lui avait dit un jour qu'il aurait été doué pour les interrogatoires, son flot de questions ne se tarissant jamais, et étant suffisamment agaçant pour pousser n'importe qui à confesser. C'était sans doute excessif, surtout lorsqu'on savait qu'il n'y avait aucune arrière-pensée derrière ses questions. Il les posait à mesure qu'elles lui venaient, simplement. «Non, vraiment, tu te sens bien ici?» La plupart du temps, en tout cas.
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Sujet: Re: tell me what you seeVen 26 Aoû - 4:59

Un tourbillon. Liam savait que le moment passé avec James serait intense et le laisserait groggy qu’elle qu’en soit la durée. Cet homme était une tornade qui ravageait sciemment et avec gourmandise la routine et le bonheur de son silence habituel. Il était donc à la fois joyeux de le voir et contrarié, paradoxe auquel il avait fini par souscrire d’un haussement d'épaules. Le grimacement de la présence laisserait le vide de l’absence et pour une fois le silence serait désagréable et pesant.
En attendant, les mots se bousculaient et James suivait Liam vers son antre avec une réticence physique palpable que le babil cherchait à masquer sans y parvenir, les traits du médecin généraliste se crispant, les yeux s’arrondissant, une légère sueur perlant aux tempes un peu plus pâles qu’il y a quelques minutes. Liam était conscient de l'effet tangible que la morgue produisait sur les gens. Il était intéressant de le constater aussi sur un professionnel chevronné. Le légiste avait fini par comprendre que les hommes n’étaient pas à l'aise avec la mort. Ils aimaient la cantonner à certains sujets, certains lieux, et tentaient de la confiner au mieux, ne lui laissant que des portions congrues d'espace dans les villes (les cimetières) ou dans les hôpitaux (la morgue). Et voilà que la mort, partie ultime mais ô combien importante et remuante de la vie, ne se laissait pas circonscrire à ces espaces dédiés et faisait comme toujours comme bon lui semblait, faisant irruption partout, désorganisant tout, prenant tout type de visage, de la vieillesse à la maladie foudroyante, de l'accident au meurtre, sans distinction d’âge, de sexe ou d’origine.
Par-dessus ça, ajoutez un légiste, personnage qui pouvait paraître sympathique tant qu’il n’avait pas dit qu’elle profession il exerçait. Le silence gêné accompagnait alors en général des regards dirigés vers le sol. Peu posaient des questions. James était donc une exception. D'autant plus que parmi les légistes eux-mêmes, Liam suscitait le silence et la gêne. Cela ne tenait pas à son passé mais plus à sa personnalité glaçante, à ses silences mutiques et à son regard perçant, parfois fixe. Parmi cette caste de bêtes curieuses, le grand  blond était le mouton à cinq pattes, le cygne noir, l’incongru et bien souvent l’incompris. Il en avait fait sa marque et sa fierté, marchant  droit,  exhibant sa différence de façon altière, sachant parfaitement qu’en plus il était parmi les meilleurs.
Le ton bravache de James avec son café n’était donc là que pour masquer une anxiété croissante toutefois doublée par sa curiosité qui le poussait à passer le seuil de cette porte comme si elle constituait un symbole. Liam s’imagina alors tel Charon sur le Styx faisant passer à James la porte du monde des vivants, pour le prix d’un café. Cette pensée loufoque le fit sourire. Il écouta patiemment son ami, se réservant ainsi le droit de répondre à ce qui l’arrangeait, conscient que de toute façon si James n’avait pas sa réponse il reposerait la question. Il mit en route sa machine à café et sélectionna pour le néophyte un arabica du Kenya, une pure merveille de douceur aromatique, se décidant à  l’accompagner au vu de l’heure. Il lui tendit sa tasse avec un sourire bienveillant.

« Tiens, essayes ça. Sans sucre d’abord. Sens moi ce parfum. Fermes les yeux et goûtes. »

Pour une fois l’aîné obtempéra et Liam profita du moment pour observer son invité, durant le bref instant que durerait ce silence. Immobile et concentré, le visage si mobile et expressif de James était beau tout simplement, d’une beauté insaisie, trop fugace souvent pour être perçue, le charme et le bagou emportant tout d’ordinaire, masquant à tous cette fragilité et cette douceur qu’il voyait là. Un sentiment étrange apparut soudainement, perturbant le si flegmatique britannique. Il se détourna aussitôt, surpris et presque coupable, allant à grands pas chercher une petite cuillère dont il n’avait pas besoin. Le temps qu’il revienne, quelques secondes suffirent. James avait rouvert les yeux, visiblement content. Liam en profita pour s’asseoir en face de lui, se servant de son ustensile inutile pour ponctuer ses mots et répondre aux nombreuses interrogations de son visiteur nocturne, passant outre sur ce qui venait de se passer ; il y reviendrait plus tard.

« Ah ça t’intrigues tout ça ! Tu sais, rares sont les gens qui acceptent de se poser des questions sur la mort. Pas de façon philosophique mais au contraire pragmatique. C’est plus facile et confortable de ne pas y penser, de prendre juste le résultat : le rapport d’autopsie, le corps préparé, les statistiques. Personne ne considère le travail que cela représente, ni que les morts ont parfois beaucoup de choses à dire, qu’il faut savoir écouter et comprendre. Leur silence est tout relatif. Il y a bien d’autres moyens de s’exprimer, tu le sais bien. »  Petit silence mais Liam ne laissa pas son ami sur la faim ni dans l’embarras cette fois.  « Ici on peut ‘stocker’ comme tu dis un maximum de huit corps en même temps. C’est beaucoup pour une petite ville mais avec le Poète, la capacité de la morgue a été agrandie. Bizarre comme il ne tue qu’une personne à la fois, mais bon. Je ne me plains pas. Et oui, je me plais bien ici. Tu vois, j’ai mon petit confort. Je viens souvent la nuit parce que j’aime réfléchir à  mes dossiers et je n’y arrive parfaitement que quand il n’y a personne. Je sais, je suis un affreux misanthrope ! »

Le tout fut dit avec un détachement clinique dont il ne se rendit pas compte, sauf les derniers mots, presque prononcés d’un ton théâtral. Liam ne laissait à personne le soin de se moquer de lui-même. Il s'en chargeait très bien, pince sans rire comme d'habitude.

« Et toi, pourquoi es-tu généraliste ? Tu aurais pu pousser plus loin, tu es brillant. » demanda-t-il, curieux lui aussi, ayant finalement rarement eu l’occasion de tels moments de calme et de répit avec James. En attendant la réponse Liam plongea le nez dans sa  tasse de café, noir sans sucre, avant de le siroter à petites gorgées gourmandes.
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Sujet: Re: tell me what you seeMer 28 Sep - 1:44

Quelques secondes d'accalmie. Yeux fermés, la morgue et la mort et les cadavres n'étaient qu'un mauvais souvenir. Il n'y avait que la tasse chaude entre ses mains, la présence agréable de Liam non loin, et son esprit avait fait silence. Rares étaient les occasions où il pouvait dire qu'il ne pensait à rien, car, à la manière de ces fous dont les silences étaient peuplés de voix, l'esprit de James ne connaissait pas le repos. Même dans la solitude de son bel appartement du centre-ville, même lorsque par miracle il se taisait un instant, accoudé à la balustrade, à regarder les voitures circuler sous ses pieds, les étudiants ou les ivrognes tituber sous ses fenêtres, les rouages de son esprit tournaient inlassablement, produisant des idées et des pensées et des questions et des souvenirs, et James mourrait s'il les laissait grandir à l'intérieur. Parce qu'il avait l'impression désagréable que les idées pousseraient comme de la mauvaise herbe, empoisonnant le reste, se frayant un passage à travers l'os de son crâne et les couches de peau pour pouvoir inhaler l'air frais et pur. Pourtant, là, le café roulant sur sa langue, vague de sensations nouvelles, son monde entier avait retenu sa respiration. Et c'était apaisant. Bien évidemment, une nouvelle inspiration prit le relais, et James rouvrit les yeux, l'instant déjà oublié. Seule la morphine avait su anesthésier les voix indéfiniment, le laissant vide et léthargique, muré dans un silence doucereux, morbide, où l'endormi avait failli manquer d'air.

Enroulé dans son sommeil si profond que même les morts s'agitaient avant lui, leurs spasmes cadavériques rivalisant sans problème avec les tremblements qui précédaient le manque. James n'avait plus le droit d'y penser. Même lorsqu'il était épuisé et complètement éveillé dans son lit au milieu de la nuit, les mêmes rouages refusant de ralentir, il ne pouvait pas se laisser penser au calme, à la sérénité et la plénitude qu'il pouvait atteindre en quelques pilules. Parce que parfois, il en crevait d'envie. Retomber dans les limbes d'une torpeur visqueuse où il faisait bon de s'oublier, où le temps passait sans lui. Et il savait que le rien qu'une fois deviendrait jamais sans, et qu'il retomberait dans les mêmes pièges, redeviendrait l'esclave de sa léthargie, aucune leçon tirée de ses erreurs précédentes, de la femme qu'il avait mise en terre, des vies détruites et des ravages, des monstrueux ravages qu'il avait laissés sur son chemin. En un instant, il retomberait dans ses travers, s'emmêlerait dans les mêmes liens, et rouvrirait les yeux sur d'autres cadavres.

La réputation de Liam marchait devant lui dans les corridors. Sans même travailler dans l'enceinte de l'hôpital, ses quelques visites suffisaient à capter des bruits de couloir, et les mots qui qualifiaient Liam pleuvaient à foison, du glauque à l'étrange en passant par le glacial et le taciturne. James n'avait jamais prêté attention aux rumeurs et aux on-dit. Il s'était toujours évertué à ne pas avoir d'a priori sur les gens qu'il rencontrait, et mettait un point d'honneur à réserver son jugement jusqu'à ce qu'il connaisse la personne. Et à raison, puisque Liam défiait tous les murmures à son sujet. Face à lui, le médecin avait un homme poli, agréable, qui s'était lancé dans un discours structuré, sensé, et  si long qu'il en aurait probablement fait pâlir ses détracteurs. James l'écoutait avec attention, quelques gorgées de café ici et là. Ravi d'avoir tort et découvert de nouvelles saveurs, comme toujours.

«Bien sûr que personne ne pose de questions. Déjà que personne n'a envie de mourir, s'ils connaissaient vraiment les détails de ce qui les attend, personne ne le ferait jamais! Ça m'arrangerait, mais probablement pas toi. Il faut laisser un peu de mystère!» Il parlait toujours avec le même enthousiasme rivé sur sa langue, derrière ses dents, accroché à ses mots comme on s'accroche au mât d'un navire au milieu de la tempête. Il allait enchaîner, poursuivant sur sa lignée, toutes voiles dehors vers un horizon incertain et sans importance, lorsqu'un éclair traversa le navire, envoyant les matelots vers les abysses. Le compliment avait beau flatter son ego, la question le laissa malgré tout sans voix quelques instants. Juste le temps de s'enterrer dans une gorgée de café pour reprendre consistance, placarder son habituel sourire un-rien-trop-large, et relancer la machine. «Ah! Merci pour le compliment.» Il n'avait jamais su mentir avant son arrivée aux États-Unis, et il n'était pas certain d'avoir réussi à parfaire cet art depuis lors. «Mais honnêtement, tu me vois rester concentré des heures sur une opération? Non, je préférais étudier moins longtemps, et passer mes journées à discuter avec des gens. C'est beaucoup plus vivant que d'aller ouvrir des gens en deux en espérant qu'ils se réveillent après, si tu veux mon avis.» Évidemment, il avait fait des conclusions hâtives, aiguillant lui-même la conversation sur de mauvais rails. Parce qu'il n'avait jamais vu qu'une seule route. «Bien sûr, j'aurais aussi pu me spécialiser, mais je n'avais pas véritablement de passion pour quoi que ce soit en particulier. Juste la médecine en elle-même. Plus personnel.» A s'entendre en parler, il se disait que dans d'autres circonstances, s'il l'avait véritablement choisi, il aurait pu apprécier son métier à sa juste valeur, les qualités qu'il lui vantait étant bel et bien réelles. Il n'arrivait juste pas à les prendre comme telles. «Huit corps, ça fait un paquet. Ca n'a jamais été complètement rempli? Vous pouvez les garder combien de temps?» L'idée le dérangeait. Penser qu'il y avait des cadavres autour de lui, quelque part, dans des frigos géants, des étiquettes aux pieds pour qu'on les reconnaisse, parce que la mort les privait de leur identité. Cette dernière n'appartenait qu'aux vivants, elle devenait une idée lorsqu'ils mouraient. On n'avait pas le droit d'emporter son identité dans la mort. On n'emportait rien que la chair qui avait été nôtre. «Tu mets de la musique des fois? Pour je sais pas... un peu de vie? Non, probablement pas tu vas me dire. C'est vrai que ça serait étrange.» Pensif une, deux, trois secondes. On emportait des morceaux de ceux qui nous aimaient, aussi, les arrachant de leurs âmes quand ils nous regardaient descendre sous terre.

«Et toi, comment tu t'es retrouvé à Fairhope? Tu te cherchais une bonne affaire? Tu as débarqué seulement pour le Poète en fait, non? Ou tu as des proches dans le coin? Tu es arrivé après que l'ancien légiste a démissionné, je m'en rappelle.» La fatigue le quittait tranquillement, et il n'était pas certain que c'était l'effet immédiat du café, plutôt la curiosité grandissante et l'intérêt foisonnant qu'il portait à cette conversation qui fleurissaient comme des bourgeons au soleil. «Tu as bossé sur beaucoup de victimes de serial killers?»  Conversation normale-anormale, sur un ton décontracté malgré les sujets, malgré les questions qui pointaient du doigt. Pourtant, la seule réaction de James fut de s'installer un peu plus confortablement sur sa chaise, les yeux fixés sur le visage froid de Liam, et de profiter de l'instant. La froideur ne disparaissait pas malgré les expressions plutôt chaleureuses du légiste. Elle s'était incrustée là, trouvant parfaitement sa place sur son faciès charismatique. Si c'était simplement qui il était ou si c'était un mimétisme inconscient des cadavres sur lesquels il travaillait constamment? Le médecin n'en savait rien. Mais ce mélange était d'autant plus fascinant à observer, et James n'avait jamais su se gêner.
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Sujet: Re: tell me what you seeVen 18 Nov - 0:43

Il suffisait de se laisser porter, de se laisser aller, chose que Liam n’avait jamais su faire, qu’il n’avait jamais aimé faire. Et pourtant, comme rarement en confiance, il avait envie de le faire, de lâcher prise et de baisser sa garde, parce qu’il lui semblait improbable que James lui veuille du mal, parce qu’il ne pouvait y croire. Jamais depuis des années ce sentiment n’était apparu, jamais un homme ne l’avait suscité. Le légiste avait encore la sensation coupable de l’avoir dévisagé à son insu tout à l’heure et d’avoir aimé ce qu’il avait vu. S’il se réservait l’analyse de ce moment pour plus tard, sa curiosité le poussait à en en savoir plus. Alors il innovait, essayant de se détendre pour prolonger ce bien-être inconnu et saugrenu jusqu’ici, parlant à tort et à travers, expliquant comme jamais les choses, détaillant et livrant le fond de sa pensée, se faisant l’impression d’une affreuse commère bavarde, lui si économe de mots d’ordinaire. Sa tasse de café servait à lui donner une constance, façade lézardée pour qui savait regarder. Heureusement, personne ne lui connaissait d’autre visage que celui sévère et impavide et sa physionomie semblait se souvenir de cette habitude car James n’écarquillait pas les yeux en lui demandant soudainement ce qui se passait.

Il poursuivait comme toujours, de façon rassurante cette fois-ci pour le grand blond, son babillage, répondant de façon enthousiaste à ses remarques et à ses questions. Liam s’autorisa un léger soupir qui dénoua le nœud qui s’était formé dans son estomac, à sa grande surprise. Il fronça mentalement les sourcils, s’étonnant de son existence, mécontent et étonné de ces changements depuis que le sémillant généraliste avait franchi sa porte. Le légiste était plutôt habitué à son désert affectif, à sa routine aseptisée et ces bouleversements l’agaçaient. En même temps pourtant, une autre part de lui, muette jusqu’ici et depuis si longtemps qu’il la croyait morte, frétillait, ravie d’une nouveauté, d’un frémissement de son âme, d’un millième de début de commencement d’émoi. Ce n’était pas tous les jours que ça arrivait. La dernière fois remontait à bien des années et c’était la haine, fruit de la trahison qui l’avait agitée. Depuis, rien. Tracé émotionnel plat. Fermez le banc, circulez, y’a rien à voir. Alors… alors la part endormie de cet homme si froid, si endurci, que tous et toutes prenaient pour un sociopathe dans son dos s’éveillait, à sa stupéfaction. D’ailleurs lui même se prenait pour l’un d’entre eux.

Se pouvait-il qu’il aie tort, lui, Liam Haynes ? Ce qu’il avait pris pour de l’amour au début envers sa femme n’était-il que la reconnaissance d’un autre soi, d’une personne ayant les mêmes goûts, si iconoclastes en plus, au point qu’il y avait vu une âme sœur ? Et cette haine qu’il avait ressentie lorsqu’il s’était vu bafoué, était-elle réelle ? N’était-ce pas plutôt le dépit d’avoir fait confiance à tort, expérience qu’il n’avait jamais retentée depuis , laissant un abîme entre lui et les autres ? Ce pouvait-il qu’il soit plutôt atteint d’alexithymie, incapable d’identifier et d’éprouver, de laisser paraître des émotions, prosaïquement par manque de mode d’emploi ? Il fallait qu’il replonge dans son enfance pour chercher dans cette direction. Son monde vacillait, éclairé d’une autre lumière par la grâce de la visite de son compatriote. Liam haussa un sourcil, ébahi. Il avait presque envie de faire part de cette pensée à son collègue, pensant à lui comme un cas d’étude, complètement extérieur et spectateur de ce qui se passait à l’instant. Il parvint à s’empêcher de poser la question, parce qu’il aurait fallu certainement qu’il la justifie. Et comment l’expliquer ? Comment avouer ce trouble ? Car c’était bien ça ; il était troublé par James. Et voilà qu’il était maintenant partagé par l’envie de le mettre dehors au plus vite, effrayé par cette constatation, lui qui s’était toujours comporté et pensé hétérosexuel, et l’envie qu’il reste, appréciant sa compagnie et curieux d’en savoir plus. La curiosité l’emporta, causant la colère de sa moitié impavide et satisfaisant l’autre part émotionnelle qui luttait pour profiter de cette aubaine.

James le sortit de son silence et de ses pensées agitées, repartant comme un ressort sur la mort et la peur qu’en avaient les gens. Liam sourit. Voilà un sujet réconfortant, habituel et agréable pour lui. Il eut envie de surenchérir mais préféra garder le silence. Les automatismes ne se vainquent pas si facilement. Et puis il vit passer de la surprise, du plaisir et de la gêne sur le visage du généraliste, tout ça en moins d’une seconde, précédant sa réponse lapidaire étonnamment le connaissant, mais sincère. Toutes ces expressions furent saisies, répertoriées, étiquetées dans l’esprit du légiste comme autant d’instantanés, rejointes par la gêne noyée dans une gorgée de café. Aussitôt, l’instinct du chasseur, du limier refit surface, lui claironnant qu’il avait levé un lièvre sans le vouloir. Il écouta soigneusement la suite, subitement en alerte. Il écouta le timbre, le débit de la voix, le visage, les mimiques, les yeux, le regard. Et il vit. Il vit que James cachait quelque chose, qu’il ne savait pas mentir. Il vit aussi le renoncement et que finalement les mots prononcés étaient malgré tout vrais. Le tout était de savoir pourquoi ils étaient vrais, la personnalité de l’anglais étant bien celle-ci, entremêlant toutefois un mensonge au beau milieu. S’il avait eu envie de lui soumettre le cas épineux de sa personnalité il y a quelques menus instants, c’était bien parce qu’il reconnaissait avoir devant lui bien plus qu’un médecin généraliste à peine bon pour la bobologie. Il avait reconnu l’excellence et son flair ne le trompait jamais dans ce secteur. Après, chacun avait ses secrets et tout le monde savait que Liam en renfermait quelques uns. Histoire d’en avoir le cœur net, il titilla tout de même son ami, persuadé qu’il aurait droit cette fois-ci à une réponse plus travaillée, l’effet de surprise étant passé.

« Allons, allons, pas de fausse modestie s’il te plaît. Je pense que ta passion serait bien capable de t’imposer de rester assis des heures à apprendre, à écouter et prendre des notes. Je pense que ton intelligence se saisirait des problèmes pour décortiquer chaque solution et trouver la meilleure et je ne connais pas de médecin, qui, pendant son internat, n’a pas fait un tour aux urgences et se soit confronté à des opérations à impératif immédiat. Le reste est comme tu dis, plus personnel, sauf si tu veux en parler bien sûr. »

Main tendue après avoir dit à demi-mot que la supercherie était éventée. Porte de sortie élégante chargée de préserver les apparences et son ego s’il préférait.

« Une deuxième tasse de café pour toi ? » fit-il en s’approchant pour saisir la pièce de porcelaine vide. L’assentiment muet d’un battement de cil le fit retourner à la machine encore allumée pendant que l'aîné repartait dans ses questions tous azimuts, auquel il ne répondit pas. Il savait qu’elles étaient là pour meubler et attendit les logiques, les pendantes aux siennes, les curieuses, et c’était bien légitime. Elles arrivèrent effectivement, en groupe, mais se résumant à une seule finalement : tu as vu que j’avais un secret. Et toi, lequel caches-tu le plus loin des regards ? Il se rassit après avoir fait le service, détendu malgré tout. Il avait envie de lui faire confiance. Après tout, le brun avait baissé sa garde, un peu, signe qu’il se sentait en sécurité, qu’il le jugeait fiable, digne de savoir que secret il y avait. Il se mit à l’aise dans son siège, le décalant par rapport à celui-de James, allongeant ses longues jambes maintenant près des siennes, toujours en face. Il avala une lampée de cet arabica si délicat, profitant pour choisir ses mots.

« Je suis arrivé aux Etats-Unis à seize ans, à Atlanta. J’en suis parti il y a trois ans, pour venir ici. Tu sais ce qui est arrivé à ma femme, tout le monde le sait. Je ne pouvais plus vivre là-bas. Et puis avec le Poète qui sévissait, le poste de légiste a été libre et je l'’ai eu. Il me fascine tu sais. Pas seulement parce qu’on arrive pas à l’arrêter. Mais parce que tout est parfait chez lui. Il ne fait pas d’erreur, il mène tout le monde par le bout du nez. Il nous donne les indices qu’il veut bien nous laisser et rien d’autre. »

Liam laissa poindre l’admiration dans le ton de sa voix, chose qu’il ne s’était jamais au grand jamais permis de faire avec qui que ce soit jusqu’ici, c’était trop dangereux. Mais pas avec James. Il  pensait qu’il n’en ferait part à personne et puis de toute façon, le Poète fascinait tout le monde. La dernière question le surprit plus, parce que spontanément il eut envie de répondre qu’il n’avait pas travaillé sur beaucoup de victimes de serial killer mais qu’il en était un, en puissance. Évidemment les mots ne franchirent pas ses lèvres mais il savait que son expression avait changé. Comment prendrait-il cela ? Après tout, il avait traficoté la colonne de direction de la voiture de sa mère et changé les plaquettes de frein, remplaçant les neuves par de très usagées, tout ceci ayant finalement abouti à cet accident plus vrai que nature que personne n’avait remis en doute. Inutile de  s’appesantir plus sa femme enceinte par-dessus le marché.
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