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 Written Salvation

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◆ Manuscrits : 278
◆ Arrivé(e) le : 27/06/2015
◆ Âge : 28
◆ Décédé le : 16 Mars 2016
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Sujet: Written SalvationVen 17 Juin - 10:34



septembre 2015



La première fois qu'il avait mis les pieds dans la librairie, il avait simplement cherché un havre de paix. Il s'était aventuré là par hasard, perdu au milieu de la houle et de la foule des touristes affamés d'un samedi après-midi d'été. La raison de sa présence, oubliée, perdue dans l'océan de ces visages anonymes qui défilaient sans le voir mais qui le fixaient le jugeaient le sondaient le tuaient, le tuaient jusqu'à ce qu'il trouve refuge, qu'il jette l'ancre, s'engouffrant dans le magasin comme un courant d'air. Refuge, port d'attache, au milieu d'autres univers fictifs, il était venu s'échouer là, rescapé miraculé que les requins n'avaient qu'à moitié dévoré, laissé pour mort entre les pages d'un quelconque ouvrage. Il avait laissé quelque chose qui lui appartenait, là dehors, entre deux épaules qui se bousculent et les mots d'excuses qui ne viennent pas. Aiden s'effritait au contact des autres, s'émiettait, petit à petit, statue de cendre à peine effleurée. Et quand il ne resterait rien?

De plus en plus, il perdait le sens, il perdait sens, il perdait pieds. Marée haute à Fairhope City, et l'enfant courait innocemment sur la plage qui, bientôt, serait submergée. Le chômage n'aidait en rien, l'inactivité terminant de l'isoler. A ne pas s'y méprendre, être libéré de ses chaînes l'avait ramené d'entre les morts, mais il se barricadait derrière d'autres chaînes, qu'il liait lui-même. Chaque sortie était une épreuve, Aiden terrifié, l'aliéné poings liés, apeuré, enterré. Et lorsqu'il marchait tranquillement, descendant l'avenue, pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche, les curieux s'agglutinaient autour de lui, curiosité et murmures sur son passage, les ricanements, doigts pointés et yeux baissés qui le suivaient partout, partout, partout. Aussi loin qu'il coure, aussi bas qu'il tombe, jusqu'à la tombe. Les rires et les sons et le bruit et le bruissement des mots sur les langues moqueuses, les langues vipères, les langues tranchantes; le claquement de milliers de chaussures sur les pavés, la créature piétinée au milieu. Oreilles bouchées, échine courbée, le sang vidé, rien n'y faisait, ils étaient là, toujours là, par-delà la mort pour se jouer de lui. Courir, mourir n'y changeaient rien, ils le savaient et le hurlaient, hurlaient de rire à gorges déployées, déployées pour qu'on les tranche mais Aiden les tranchait et c'était lui qui saignait.

Jusqu'à ce qu'il cligne des yeux, et qu'ils disparaissent, éparpillés aux quatre vents, pied droit, arrêt. Les yeux écarquillés sur le silence soudain, le martèlement sourd des semelles sur le bitume résonnant encore au fond de sa tête, il réalisa qu'il n'avait fait qu'un pas, respiré qu'une seule fois, et qu'ils l'avaient tué mille fois, s'infiltrant entre ses pas pour le hanter. Sauf qu'il n'y avait rien. Rien d'autre que le sursaut, et l'absence. Les gens qui se pressaient dans la rue ne lui prêtaient pas la moindre attention. Et quatre, cinq pas plus loin, une traînée de sang, et un cadavre, là, étalé sur la chaussée, les passants marchant allègrement dans le sang, n'évitant le corps que par chance. Et alors qu'il s'approchait, attiré par le sang comme une mouche par la lumière, c'était son corps, abandonné là, poupée de chiffon, tâchée et mâchée, chiffonnée et arrachée. Encore un pas, et il n'y avait plus rien.

Alors il s'était précipité dans la librairie, port salutaire dans la tempête. Mais ça n'était que la première fois. Il était revenu ensuite, reprenant les mêmes chemins, tombant dans les mêmes pièges, l'afflux des touristes se réduisant mais la librairie ne désemplissant pas. Une, deux, trois fois. L'idée s'était formée, miette par miette, à force que sa tante lui répète à longueur de temps qu'il devait faire quelque chose, et vite, et vite. Mais Aiden se complaisait dans sa camisole de solitude, dans sa petite embarcation, à la dérive sur les eaux calmes et peu empruntées, celles qui ne menaient qu'à la mort. Mais il avait considéré l'idée, il avait murmuré un peut-être que avalé par le néant, et il avait pris sa décision.

Décision qui ne s'était pas défilée, même la porte passée, alors qu'il errait dans les allées sans vraiment savoir quoi regarder, ni comment s'y prendre, ni ce qu'il faisait là. Il était à un sursaut près de détaler dans l'autre sens sans demander son reste, la peur aux trousses. Non, d'ailleurs, la peur l'avait rattrapé depuis longtemps, elle faisait partie intégrante de lui, gravée sur chacune de ses cellules, sa seule et unique compagnie. Perchée sur son épaule, penchée sur son oreille dans un murmure constant, instillant la terreur, distillant des angoisses, déversant des flots entiers d'espions et de menaces, d'images sanglantes et de bruissements lointains. N'écoutant qu'un courage très éphémère, il se dirigea vers la caisse et patienta jusqu'à ce que la gérante soit disponible, feignant par instants de regarder un livre. «Bonjour!» Gorge pâteuse, voix serrée, langue sèche.  Ou peut-être que c'était dans le désordre. «Ca ne désemplit pas aujourd'hui.» Ignorer les qu'est-ce que tu fais et les sors de là et les minable, minable c'est perdu d'avance. Il l'avait là, sur le bout de la langue. «Vous v-... en regardant votre boutique, on pourrait presque croire que les touristes ne sont pas repartis.» Jusque-là, tout allait bien. Pas vrai?
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Sujet: Re: Written SalvationLun 25 Juil - 22:49

Septembre. D'habitude les touristes repartaient, mais là ils étaient agglutinés comme des mouches autour de la mairie, guettant l'édile, les enquêteurs, les journalistes, assoiffés de nouvelles sur la dernière victime du Poète, charognards avides de bribes d'informations, gavés d'images ressassées à l'infini sur l'écran de leurs téléphones dernier cri. Ils se répandaient dans la Ville, colportant par leurs mauvaises manières et leurs voix trop fortes le malaise qui empoisonnait tout le monde. Fin août Erika s'était crue tranquille, les derniers vacanciers repartaient, la belle saison arriverait avec ce mois de septembre moins chaud et moins humide, et la vie reprendrait son cours, comme avant, comme les autres années.

Oui mais voilà, il y avait eu Adam et ce choc terrible d'une victime que tout le monde connaissait plus ou moins, que tout le monde appréciait. Comme les autres il n'avait rien demandé. Comme les autres il n'avait rien pu faire contre ce monstre pour se défendre. Comme certains il avait survécu et comme peu il faisait face. L'émoi suscité par la mise en scène horrible du Poète pour mettre en valeur son nouveau crime avait attiré d'autres sortes de touristes que personne n'aimait même s'ils constituaient une manne financière non négligeable pour l'économie locale. Au lieu de réduire ses horaires et de profiter à son tour de la plage et de la magnifique baie, Erika était donc plus qu'occupée dans sa librairie. Les habitués ne se faisaient eux non plus pas à cette présence inopportune et inhabituelle à cette époque. Ils étaient globalement choqués par les circonstances et tous lui en parlaient, alourdissant l'atmosphère. De son côté, elle serrait les dents. Non seulement elle connaissait un peu Adam qu'elle avait rencontré dans de drôles de circonstances au supermarché local et revu quelques fois depuis, mais en plus elle tolérait de plus en plus mal le Poète bien entendu mais aussi tout ce qui gravitait autour de ses actes et qui grouillait dans la ville ces temps-ci. Mais elle n'avait pas le temps de se plaindre et finalement assez peu d'oreilles compatissantes pour s'épancher, mis à par son fils qui la soutenait comme il pouvait mais qui, accaparé par ses études, se désintéressait de toute cette agitation néfaste et malsaine.

Aujourd'hui Erika n'avait même pas le temps de discuter avec les habitués, ni de prendre de pause déjeuner. Elle travaillait sans relâche et entre les commandes, le remplissage des rayons, la caisse, le thé frappé, un brin de ménage pour chasser la poussière etc... elle n'avait pas une minute à elle. Le saisonnier qu'elle avait embauché pour juillet et août était reparti et elle était donc toute seule pour faire face à cet afflux. En cette fin d'après-midi la situation était un peu plus calme et elle espérait pouvoir souffler un peu et avaler un gobelet de thé glacé. Elle jeta un coup d’œil global à son magasin, notant mentalement ce qu'il restait à faire, repérant les fidèles des lieux, mais aussi un jeune homme qu'elle avait déjà aperçu deux ou trois fois, l'air dégingandé et craintif et dont le regard sautait de rayon en rayon, de pile de livres en magasines, de fournitures aux fauteuils, sans s'arrêter, sans logique apparente. Empêchée par la cohue de lui prêter plus d'attention, elle n'était pas allée le voir, ce qu'elle regrettait. Son attitude attisait sa curiosité.

Et voilà qu'il était devant elle, s'étant faufilé au bon moment jusqu'au comptoir pour venir lui parler. Il la salua, ce qui changeait des clients du moment et ce qu'elle apprécia beaucoup, amenant sur ses lèvres un sourire enfin sincère. Elle ne s'arrêta pas aux yeux écarquillés ni aux mots qui sortaient comme propulsés par une force inconnue, reconnaissant là les vrais grands timides dont elle avait fait partie dans son adolescence. Elle savait qu'il faisait un effort quasi sur-humain pour venir lui parler, ce qui attisait encore plus sa curiosité. Que voulait donc ce jeune homme ? Pourquoi était-il passé plusieurs fois sans rien acheter ? Pourquoi avait-il l'air si nerveux, perdu, presque incongru dans cette librairie ? Beaucoup de pourquoi qu’Erika savait pouvoir résoudre très simplement en discutant, si l'affluence lui en laissait le temps et si ce grand timide ne prenait pas la fuite. Elle sourit donc et tout en attrapant deux verres propres et le pichet de thé dans le frigo derrière elle, elle dit sur le ton du bavardage :

« Bonjour ! Ah ça pour y avoir du monde, il y en a ! C'est bizarre effectivement qu'il y ait autant. Vous voulez un verre de thé ? je suis morte de soif !»

Petites phrases badines pour détendre l'atmosphère, sans allusion ni choses désagréables. Juste une prise de contact. Elle espérait qu'il ne tournerait pas les talons, qu'elle pourrait peut-être l'aider à trouver ce qu'il était venu chercher. Il avait l'air d'avoir du caractère, au moins de la ténacité pour être venu plusieurs fois ainsi. Il paraissait comme surpris d'avoir pu finir ses trois mots et d'être encore là...
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Sujet: Re: Written SalvationJeu 11 Aoû - 23:39

Trop souvent Aiden s'était perdu dans le labyrinthe intrinsèque des mots qui se succédaient, point, virgule, formant des phrases et des chapitres et des histoires, créant de toutes pièces des personnages, des créatures, des univers, les bâtissant, les modelant au loisir d'une idée, d'un verbe ou d'un adjectif. Il s'engouffrait tout entier entre les pages, plongeant la tête la première dans n'importe quel ailleurs tant que ça n'était pas ici. Pour échapper au monde, pour s'échapper, pour être autre chose. En lisant un livre, il n'était pas obligé d'exister, il n'était pas obligé d'être. Il lui suffisait de se laisser porter par les pages, par les aventures de tel ou tel être fait d'encre et de papier. Et pourtant, parfois, il se retrouvait au détour d'une page. Il s'apercevait, emmêlé entre les membres d'un m, noyé et oublié au milieu d'un o, planqué sous un n, glissant dans la courbe sinueuse d'un s, éventré par la pointe d'un t, roulant fiévreusement avec les r ou dégringolant en cascades comme les e. Prisonnier de l'histoire, protagoniste réticent, poursuivi par l'imparfait, par le passé simple et quelques points expéditifs qui voulaient se dépêcher d'en finir avec sa carcasse ballottée d'un mot à l'autre. Et impossible, incapable de remonter à la surface, de s'extirper des pages, de s'arracher à la plume sanguinaire d'un auteur à ses trousses. Les phrases raccourcissaient autour de lui, le piège se refermant, les mots, les morts, un r perdu, Aiden pendu. Respiration papier, cœur en papier, déchiré, arraché, et la plume qui gratte la feuille, les doigts sur le clavier, le cliquetis de la machine à écrire, la lame qui perce la chair. Coup de ciseaux sur la copie.

Lire n'était pas un passe-temps, c'était une difficulté, pour le brun. D'autres se laissaient surprendre, blâmant le monde entier si d'aventure on leur gâchait la fin, le coup de théâtre ou l'identité du tueur. Ils dévoraient chaque chapitre avec ces questions, ces variables, ces inconnues et regardaient l'équation se résoudre habilement sous leurs yeux avant de voir le résultat final. Aiden, lui, se devait de regarder la fin à l'avance, pour s'assurer qu'il était capable de le lire entièrement, pour s'assurer qu'il était émotionnellement à même de supporter les mésaventures des personnages. Il se devait de toujours faire attention à repérer les premiers signes de l'angoisse s'il ne voulait pas se retrouver asphyxié, trempé d'une sueur glacée et empli d'une terreur qui, s'il y était habitué, n'en était pas moins violente. S'il aimait voir les phrases se courir après, les lettres s'agglutiner avec ordre et précision, il ne pouvait se laisser surprendre par un ouvrage, et le suspense se devait de mourir à l'avance. Ainsi, et seulement ainsi, il pouvait profiter sereinement d'un livre. C'était un art qu'il ne maîtrisait pas encore parfaitement, et il lui arrivait encore de se trouver pris au dépourvu. Malgré tout, il appréciait la compagnie des livres.

Il aurait donné beaucoup pour n'être rien d'autre qu'une histoire, là, tout de suite. Un chapitre inachevé, que l'écrivain s'empresserait d'effacer lorsqu'il verrait les souffrances auxquelles il confrontait son personnage. Quelques phrases à réécrire, et il n'avait pas quitté son appartement. Et s'il effaçait suffisamment de texte, il pourrait le déconstruire entièrement, et l'écrire à l'endroit, cette fois. Mais en tout cas, s'il avait été une histoire, il aurait voulu qu'elle se déroule autrement. Il ne voulait plus être là, à danser nerveusement d'un pied sur l'autre comme s'il allait s'effondrer. Que l'auteur ait au moins la décence de ne pas le faire bégayer, ne pas l'envoyer chercher ses mots au milieu de milliards d'ouvrage, parcourant son vocabulaire tout entier à la recherche d'une formulation correcte, sans que rien ne vienne. Alors pourquoi diable avait-il trouvé la force de venir jusqu'ici? Il n'aurait eu qu'à disparaître, personne ne l'aurait remarqué.

La réponse vint rapidement, et il ne tomba pas mort. Aiden entendait les ricanements suscités par une telle réflexion, mais c'était une observation qu'il renouvelait fréquemment, jamais certain que c'était bel et bien le cas. «Oui, merci, ce serait avec plaisir.» Il n'avait pas particulièrement envie de mourir empoisonné, mais cela semblait plus approprié. Il suffirait d'attendre qu'elle porte le verre à ses lèvres. Il était suffisamment sensé pour entendre qu'il était improbable qu'elle ait prévu une dose de poison parce qu'elle savait qu'il viendrait lui rendre visite cet après-midi. Même, et surtout, lui n'en savait rien. Certes, improbable ne voulait pas dire impossible, mais s'il faisait attention, cela devrait aller. «Vous avez l'air débordée ces derniers temps.» Ses poumons de papier semblaient peiner à avaler de l'air, là, tout de suite, le papier froissé, troué, chiffonné entre ses côtes. C'était là, c'était maintenant, le moment de vérité. Après, il serait trop tard pour tout effacer. Ne resteraient plus que les ratures. Rayer l'histoire entière si jamais la fin ne lui convenait pas. «J-... J'ai remarqué que vous étiez souvent très occupée ces derniers temps.» Le cœur papier affolé, plié déplié, plié déplié. Et si les mots que la brune allait tracer perçaient à travers les feuilles trop peu épaisses de ses organes? «Je me demandais si vous auriez besoin d'aide.» Là. Le petit bonhomme en papier cessa complètement de bouger, effrayé par les mots sortis de sa propre bouche. Il contempla très très intensément une éclaboussure de rien, attendant la sentence.

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Sujet: Re: Written SalvationVen 16 Sep - 13:17

La foule des touristes mal intentionnés, repue d’avoir inlassablement parcouru les artères de la Ville, d’avoir vidé ses boutiques, ses distributeurs, d’avoir mangé et bu sur son corps souffreteux et exsangue repartait au petit trot, allant s’abattre aux alentours de la librairie pour la soirée et la nuit, attendant le lendemain pour recommencer cette litanie morbide. Érika voyait avec satisfaction cette cohorte de sangsues toutefois consommatrice s’écouler vers la sortie, laissant enfin respirer les habitués qui restaient plus tard. Il restait peut-être une heure, une heure et demie avant la fermeture. Pendant qu’elle versait le thé, elle souffla, appréciant déjà le plus faible volume sonore. Sans être une fanatique du silence et des chuchotis, elle aimait le calme ordinaire de sa boutique, en dehors des heures banales d’affluence et qu’elle n’avait plus depuis longtemps. Elle se demanda comment allait Adam, seul moment de la journée où elle put enfin penser à lui sans être assaillie par des demandes à la curiosité malsaine à son propos. Elle soupira, persuadée que rien ne serait jamais plus pareil, même si elle se rendait compte qu’elle disait la même chose après chaque victime. Elle pria brièvement pour que tout s’arrête, le temps, le Poète, les charognards, le chagrin. Mais elle se secoua, refusant de s’apitoyer sur son sort ou celui de Fairhope. Ce n’était pas la bonne solution et ça ne lui ressemblait pas. Elle préféra donc se concentrer sur ce jeune homme qui attendait, là, dans son dos.

Il avait quelque chose à  lui demander et il en était mort de trouille. Elle se demanda ce qu’il voulait, peut-être de l’aide pour une recherche, pour un cadeau à offrir. Elle aimait ce genre de clients et adorait les renseigner et dénicher ce qu’ils étaient venus chercher sans savoir vraiment le trouver tous seuls, besoin indéfini et obscur qu’elle parvenait souvent à extirper du cerveau timide de ces gens qui ne veulent surtout pas déranger mais qui avaient besoin de son concours et d’attention. Elle sourit en pensant à  sa propre timidité d’autrefois qui la paralysait et la faisait bafouiller jusqu’au silence, rouge de frustration et de confusion. Il avait fallu qu’elle découvre que chanter la mettait à l'aise et lui faisait oublier sa peur. Elle s’était longtemps adressée aux autres en chantant les mots dans sa tête avant de pouvoir vraiment s’en passer. Dans les grands moments de stress elle y recourait encore.

Le thé versé elle se tourna donc vers ce jeune inconnu, curieuse comme à son habitude. Elle lui sourit tout simplement en déposant devant lui son verre, en profitant pour avaler une grande gorgée du sien, la carafe encore à la main, sûre d’avoir besoin de se resservir. Elle apprécia sa politesse, chose devenue rare en ces temps-ci. Il enchaîna, pressé de se délivrer de la mission de très haute importance qui l’avait poussé hors de chez lui, surprenant la libraire par cette demande qu’elle n’attendait pas.

«Vous avez l'air débordée ces derniers temps.»«J-... J'ai remarqué que vous étiez souvent très occupée ces derniers temps.» «Je me demandais si vous auriez besoin d'aide.»

S’il s’y reprit à deux fois pour poser son constat, pendant qu’Érika l’approuvait en hochant la tête, il n’eut besoin que de peu de mots pour formuler sa demande et d’une manière qui amenait une réponse pas trop sévère au cas ou elle serait négative. Elle admira secrètement cet art de la précaution, sorte de ouate orale qui le prémunissait de gros chocs, à moins de tomber sur quelqu’un de particulièrement brutal et vindicatif, ce qui n’était pas son cas, heureusement. Cependant elle avait besoin d’y réfléchir. D’abord parce que oui elle était débordée et avait besoin d’aide, mais pour combien de temps ? Ensuite, il y avait ce qu’elle percevait : un jeune homme très timide et même au-delà. Il était là devant elle, la respiration coupée attendant en apnée la décision couperet, bien décidé à  se contenter d’un oui ou d’un non, pourvu que la torture s’arrête et qu’il puisse retourner dans son cocon, ou prêt à se jeter dans l’inconnu, dans la gueule du loup sans filet de protection, sans armure, juste armé de sa candeur et de sa bonne volonté,  si fine coquille. Elle ne pouvait pas le mettre face à la clientèle, surtout celle-là, qui telle une horde de hyènes ne ferait de lui qu’une bouchée. Alors quoi ? Comment lui dire oui sans l’exposer, comment l’apprivoiser et le comprendre sans le bousculer ? Elle tergiversa,  cherchant à le faire parler un peu, pour le jauger et le soupeser un peu, définir de quoi il serait capable, pensant à  sa  réserve capharnaüm qui aurait bien besoin d’ordre, histoire de s’y retrouver un peu.

Peut-être.

"De l’aide ? Ah oui, j’en aurais bien besoin. Mais dites-moi, que savez-vous faire ? Il y a le service clients, il y a la caisse, il y a le rangement et le réapprovisionnement, il y a les commandes… Vous avez déjà travaillé dans une librairie ? » Elle s’arrêta, consciente de poser trop de questions à la fois.

Elle tira un tabouret de derrière la caisse.

«Tenez, asseyez-vous, vous serez plus à l’aise. Comment vous appelez-vous ? Moi c’est Erika. Erika Sheppard. » dit-elle en lui tendant la main.

Elle avait tout de même besoin d’un petit entretien d’embauche pour se décider et savait qu’il fallait le faire de suite plutôt que de lui donner un rendez-vous, auquel elle était persuadée qu’il ne viendrait pas. Il était là, il fallait en profiter.
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Sujet: Re: Written SalvationDim 2 Oct - 14:37

Animal-proie encerclé de fauves, Aiden attendait la mort. Rien d'autre ne l'attendait au bout du couloir alors que les bêtes sauvages s'approchaient pour le réduire en lambeaux, morceaux de chair arrachés, dévorés, avalés. Depuis vingt-huit ans maintenant, il regardait les créatures aller et venir, pourléchant leurs babines tâchées de sang, les crocs parfois apparents. Leurs yeux luisaient d'un éclat meurtrier qui disparaissait parfois selon l'éclairage, lui faisant miroiter la sécurité dans une flaque de sang. Certes, cela ne faisait pas vraiment vingt-huit ans qu'il attendait de mourir, terrifié par les ombres, prêt à embrasser le sommeil éternel comme on embrasse un vieil ami. Il avait été jeune, presque aimé par des parents un peu dépassés par les événements. Jusqu'à ce qu'ils l'abandonnent, qu'ils le rendent aux loups et aux monstres dont il avait si peur. L'un après l'autre, sous couvert de bonnes excuses qui hurlaient je ne sais pas quoi faire de toi. Lui non plus n'avait jamais su quoi faire de cette existence qu'on lui avait posé sur les épaules, lui ordonnant d'en porter le poids jusqu'à ce qu'il flanche, que ses genoux cèdent et qu'il ne se relève plus. Jamais su quoi faire de ces chairs étranges qui désobéissaient parfois, dont les limites devenaient floues. Jamais su quoi faire quand il baissait les yeux vers ses mains sans savoir si elles lui appartenaient vraiment.

Et là, face à cette femme et ses livres, il ne savait pas quoi faire de son cœur qui tambourinait trop fort contre les barreaux d'une cage trop petite. Il ne savait pas quoi faire du silence qui l'assourdissait alors qu'il attendait une réponse. Pas quoi faire de toute cette masse qui prenait tant de place au milieu de la librairie, qui prenait toute la place, tant et si bien qu'on ne voyait plus que lui. Ils allaient tous se tourner vers la chose informe qui se tenait là comme au bord du monde, et rire. A grands éclats de verre dans les paumes alors que la tasse se briserait entre ses mains moites. Ils se moqueraient jusqu'à ce que mort s'en suive, Aiden étalé dans sa marre de thé brûlant, brûlé. Brûlé à l'intérieur par ces rires qui résonneraient entre les parois fragiles de son crâne. Et les autres riront à s'en perforer les poumons, l'air se dérobant sous leurs rires.

Sa vie était dépourvue de rire. Dépourvue de rêve. Elle avait été dépouillée, éventrée jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien qu'un vaste vide que même la peur peinait à combler, une large entaille béante. Il ne se rappelait pas de la dernière fois où un rire qui n'était pas nerveux lui avait échappé. Certains rires étaient contagieux, propageant rapidement leur bonne humeur à tout ceux à portée de voix. Pourtant, pour Aiden, la simple mélodie d'un rire suffisait à le persuader que c'était de lui que l'on se moquait. Parce que rien n'était aussi risible que lui. C'était probablement ce qui l'attendait quand la brune qui lui faisait face ouvrirait la bouche. Elle allait rugir de rire face à son ridicule, pointer un doigt moqueur dans sa direction, et il n'aurait plus qu'à fuir, enveloppé dans une nouvelle humiliation cuisante.

Finalement, la guillotine tomba à côté. Ou peut-être qu'elle lui trancha le cou avec tant de netteté et de précision qu'il ne sentit pas la différence. Lorsque son regard osa de nouveau s'aventurer vers la gérante, son visage n'était pas tordu par une hideuse expression d'hilarité. Il resta interdit quelques instants, incertain, et peut-être déçu. Si elle avait juste dit non, si elle s'était contentée de le renvoyer chez lui, il serait déjà en route. Il pourrait se cacher derrière un j'ai essayé pendant quelques jours, avant de devoir à nouveau plonger dans la foule. Non contente de poursuivre cette conversation, voilà qu'en plus elle l'assaillait de questions auxquelles il n'avait pas de bonnes réponses. Voilà qu'elle l'invitait à s'asseoir, l'installant progressivement dans la chaise électrique. Il ne pouvait pas nier, cependant, que la présence de la femme qui se présentait comme Erika était rassurante. Elle n'avait rien de ces patrons pressés et autoritaires qui l'avaient déjà verbalement malmené, tentant vainement de le pousser à s'exprimer et pas se contenter de les regarder avec cet air ébahi. Au contraire, elle l'invitait à prendre ses aises, tentant de donner à cet entretien des airs de banale conversation ; et même s'il n'était pas dupe, l'effort ne passait pas inaperçu.

«Aiden.» Les syllabes s'étaient raccrochées au fond de sa gorge alors qu'il serrait la main tendue et prenait place sur le tabouret. «Tyler.» Son dernier licenciement en date n'avait été une surprise pour personne. Il ne tenait plus qu'à un fil depuis son premier jour. Et l'arrivée des touristes l'avait condamné à son appartement, l'empêchant de faire face aux flots de tous ces vautours affamés venus se rassasier de graisses et de malbouffe pour pouvoir repartir plus rapidement éviscérer la ville à la recherche de la moindre goutte de sang. Et Aiden s'était réveillé un matin, incapable de sortir de son lit, rivé au matelas par la simple idée de devoir sortir et les affronter. Mais il était là aujourd'hui. «Non, je n'ai jamais travaillé dans une librairie.» Il avait travaillé à beaucoup d'endroits, jamais longtemps, mais n'avait jamais travaillé dans un tel environnement. Il n'avait pas la moindre idée du genre d'aide qu'il pourrait bien lui apporter, de toute manière. Plus les secondes passaient, plus l'idée lui apparaissait insensée et vouée à l'échec. Malgré tout, on pouvait dire de lui qu'il avait deux talents dans la vie. Le premier était que, lorsqu'il arrivait à articuler correctement, il était relativement bon orateur. Maniéré et plutôt habile, il arrivait surtout à ne jamais s'exposer à un quelconque choc émotionnel. Le second était son sens inné du rangement. Ou, autrement dit, il avait un besoin obsessionnel que tout soit en ordre. Autrement, son esprit cessait complètement de fonctionner, toutes ses pensées orbitant autour de l'objet d'inconfort.

«Je..» Il s'éclaircit la gorge, puisant dans sa prochaine inspiration assez de courage pour s'exprimer sans bégayer. «Je n'ai jamais travaillé dans une librairie, mais je pourrais sans problème ranger votre réserve et la maintenir en ordre pour faciliter vos recherches.» Il s'arrêta, tentant de trouver quelque chose à rajouter, n'importe quoi pour plaider sa cause, convaincre le public, descendre de l'échafaud. Il avait vraiment besoin de payer son loyer, cela faisait deux mois qu'il vivait sur ses économies. «Je pourrais très certainement m'occuper des commandes si vous le souhaitez, si vous pouvez vous permettre le temps de me montrer.» Il aurait pu dire qu'il n'était pas à même de se servir d'un téléphone et qu'il préférait passer l'éternité loin des clients et autres êtres humains, mais il préféra ne pas brûler les étapes. «Si vous- si vous voulez.»

Et puis si elle ne voulait pas, il pouvait toujours rentrer chez lui.

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Sujet: Re: Written SalvationLun 31 Oct - 19:39

Un poisson, tout glissant entre ses mains, voilà ce qu’elle voyait avec Aïden. Un poisson avec des piquants pour qu’en plus de glisser entre les mains, il n’aie pas la bonne idée d’être attrapé et gardé si par chance on mettait des gants agrippants, vous savez, ceux qui permettent au poissonnier d’attraper tout ce petit monde facilement. Les piquants étaient pour se défendre, pour piquer et provoquer un ‘aïe’ en le relâchant. Le seul moyen qu’Erika trouvait c’était de le laisser dans le confort de son eau, sans trop le brusquer, pour qu’il s’approche et se laisse, peut-être apprivoiser.

Les réponses à ses questions sont monosyllabiques mais au moins elles ont le mérite d’exister, murmurées d’une voix juste assez audible pour ne pas le faire répéter. Petit à petit tout de même un peu plus à l’aise et encouragé par le confort du siège et un autre verre de thé, sans parler de l’attention qu’elle lui porte réellement, il parle un peu plus, fait une phrase complète. Oh elle a saisi qu’il était intelligent. Elle le sait par contre claquemuré dans son corps, dans sa tête, empêché de s’exprimer pleinement par d’ingénieux blocages qu’il s’est lui même créés dont il veut à la fois sortir et se mettre à l’abri, selon les circonstances. Elle voit tout ça parce que, sans aller jusqu’à ce stade, elle a été comme ça. Parce qu’elle même faisait en sorte qu’on la rejette et qu’on aille pas vers elle, pouvant ainsi dire à la face du monde « Vous voyez, ce n’est pas de ma faute. C’est vous qui ne voulez pas de moi. » Si elle pouvait, un jour elle l’aiderait à sortir de sa prison-coquille. Mais ce n’était pas encore l’heure. Pour l’instant il s’agissait de le persuader qu’il pouvait faire quelque chose.

Finalement donc, il lui explique qu’il peut ranger et maintenir en ordre une réserve. Elle le regarde. Il est propre comme un sou neuf, les cheveux fraîchement lavés, le visage rasé. Ses mains sont impeccables, les ongles soignés. Elle regarde ensuite sa mise et c’est vrai qu’il a l’air particulièrement à son avantage. Tout est impeccable, avec le pli du repassage, le col de la chemise boutonné, même les petits boutons des côtés pour coincer une hypothétique cravate. Les chaussures sont propres et en bon état, bien lacées. Inutile de demander à quelqu’un de ranger s’il n’est pas impeccable. Et lui l’est impeccable. Elle opina donc.

« Parfait ça. Je vois que vous êtes quelqu’un de méticuleux. De toute façon, je vous aiderai, au mois au début parce que là, il y a vraiment un gros travail à faire et c’est physique aussi. Un livre ce n’est pas très lourd, mais une caisse remplie si. Et il y en a plein... Donc on le fera à deux. Ne vous inquiétez pas ! »

Elle ne voulait surtout pas le faire fuir ou le dégoûter en lui donnant d’emblée une tâche insurmontable. Elle même n’avait pas trop envie de se frotter à sa réserve au vu de la somme de travail qu’il fallait pour la rendre opérationnelle, logique et fonctionnelle. Mais elle n’avait pas le temps avec ces nuées de touristes aussi nuisibles que des moustiques Chikungunya. Et puis si elle voulait qu’il travaille pour elle, il fallait un travail humain. Passer une journée dans une réserve à soulever et à ranger des caisses de livres n’était pas dans sa conception des choses. Elle ne voulait pas se voir accuser de maltraitance d’employés ou d’esclavagisme. En plus ce jeune homme n’était pas particulièrement épais ni musclé et elle doutait qu’il résiste à un tel traitement.

Néanmoins il fallait que ça avance. Son inventaire n’était plus très loin et avant il y avait la tornade de Noël à passer, avec tous les cadeaux, les offres spéciales, la vitrine, les présentoirs, les… Bon, beaucoup de travail et elle s’arrêta là dans sa liste inachevée parce que ça lui flanquait le bourdon. Pas vraiment adéquat en entretien de recrutement. Mais elle avait besoin de quelqu’un pour l’aider, c’est sûr. Elle pensait qu’il aurait du mal au début, mais qu’avec un minimum d’organisation, tout irait comme sur des roulettes. Elle pensait qu’il pouvait être celui qu’elle ne cherchait pas (pas le temps pour chercher…) mais qui lui conviendrait. De temps en temps, le Ciel était clément avec elle et au moins, arrêtait de lui mettre des bâtons dans les roues. Là Il avait fait mieux en lui envoyant de l’aide. D’accord c’était un coucou blessé, mais ça, ce n’était pas un problème. Elle savait remettre les gens sur leurs pattes.

A sa grande surprise il embraya sur les commandes, lui proposant son aide là aussi, s’il lui montrait la marche à suivre. Son sourire s’élargit et elle se trémoussa sur son siège, ne voulant pas exprimer trop bruyamment sa joie, de peur de le faire fuir avec son exubérance. La danse de joie serait pour plus tard. Néanmoins, elle fronça un bref instant les sourcils, sa timidité semblant être un obstacle sérieux au contact par téléphone ou de visu étant donné le mal qu’il avait pour ne pas décamper sans demander son reste, restant assis droit comme un I sur son siège, ne touchant qu’avec parcimonie et certainement par politesse le thé servi. Bon au moins la préparation des commandes serait dans ses cordes, peut-être les mails ?

« Mais c’est encore mieux! Je vous montrerai. Dans un premier temps, je vous propose de préparer les commandes. Comme le téléphone est au comptoir, j’appellerai les clients. Ça vous irait comme ça ? Et puis, vous savez peut-être vous servir d’un ordinateur, d’internet ? »

Certainement. On dirait que les jeunes d’aujourd’hui sont nés avec un clavier greffé sous les mains et une oreillette téléphonique. Son fils lui faisait cette impression en tous cas. Bon alors maintenant c’était la partie délicate. Comme elle voulait bien de son aide, elle aimerait bien l’embaucher de suite, là maintenant. Au moins pour faire un essai. Mais elle n’avait pas envie de lui sauter dessus, non plus, surtout pas. Demain peut-être ? On était jeudi. Au pire lundi. Bon, elle allait tenter le coup pour demain.

« Est-ce que ça vous tente de travailler avec moi ? Et si oui, seriez-vous prêt à commencer demain ?Je sais que le délai est court. Si vous ne pouvez pas, ce n’est pas grave, je peux attendre lundi ? Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Elle espérait qu’elle n’y était pas allée trop fort, qu’il n’allait pas passer la porte dans l’autre sens et ne plus jamais revenir, quitte à faire un détour dans le quartier au cas où elle le verrait passer. Elle voyait bien les choses sous cet angle. Elle attrapa son verre et avala une gorgée de thé, attendant qu'il digère sa rafale de questions.
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Sujet: Re: Written SalvationLun 28 Nov - 23:28

Du coin de l'oeil, il avait déjà repéré tous les petits détails qu'il pourrait arranger. Des presque riens qui lui résonnaient dans le crâne comme autant d'ongles sur des tableaux noirs. L'inconfort en était presque physique, mais il avait l'habitude. Chaque fois qu'il passait l'embrasure d'une porte, ses yeux scannaient les environs, se raccrochant aux imperfections, se raccrochant au mauvais alignement d'un tapis comme si ce dernier venait de lui sauter à la gorge, glissant jusqu'aux fenêtres pour trouver une issue de secours jusqu'à ce que les traces de doigt, jusqu'à ce que les bordures poussiéreuses se transforment en barreaux de prison. Son regard léchait les murs, les meubles, les gens, remarquant les faux-plis, trébuchant sur la plus petite tache de café. En entrant dans la librairie, il avait fait son propre inventaire, prenant note de tous ces livres qui avaient été mal rangés par des clients pressés, de toutes ces reliures qui n'étaient pas parfaitement alignées les unes avec les autres, de toutes ces tailles différentes d'ouvrages qui se côtoyaient sans harmonie sur les diverses étagères. Il n'y avait que dans le confort de son appartement que ces imperfections n'avaient pas leur place, chaque détail ayant sa propre place dans l'orchestre, créant une mélodie sans fausse note. Jusqu'à ce que le souvenir entre par effraction, créant le chaos à partir de l'ordre, écroulant tout sur son passage, raz-de-marée rougeâtre, affolant les instruments, dérangeant chaque morceau de sa symphonie.

Mais il n'y avait aucune raison pour que le souvenir le rattrape ici, perdu au fond de la réserve, à l'abri des autres, seule la compagnie des monstres et autres créatures d'encre et de papier pour l'accompagner le long des heures. Non, aujourd'hui, il l'avait laissé sur le pas de la porte, bien décidé, ou presque, ou pas, ou presque pas, à réussir. S'il ne pouvait pas la convaincre de son utilité, peut-être qu'elle pourrait lui donner une chance, par pitié, par compassion, tous ces sentiments que ses bégaiements et ses expressions semblaient parfois éveiller lorsqu'ils n'appelaient pas l'agacement ou l'amusement. Il n'avait aucun contrôle là-dessus, il ne comprenait pas les gens, ne savait pas jouer des bonnes cordes, il savait déjà à peine être lui-même sans se fracasser le crâne sur les pavés. Peut-être qu'elle allait le renvoyer à la rue comme une clébard galeux qui cherche un brin de chaleur par une nuit froide, peut-être qu'elle allait même prendre la peine de l'abattre elle-même, mettant fin à ses souffrances avant que la faim et la fatigue ne le fassent. Mais Aiden était un chien loyal, il avait appris à aimer sa misère, à aimer le trou à rat où il retournait croupir le soir venu. Et si des bras s'ouvraient dans sa direction, il attendait les pierres, il attendait les coups, il attendait, il espérait presque qu'on le rejette à sa rue. Il n'avait pas vraiment prévu qu'on ouvre les bras pour qu'il trouve un refuge, pour qu'il puisse venir s'abriter du vent, ne serait-ce que ça.

Du coup, il était planté là comme une marionnette sans fils, incapable d'agir de son plein gré, sans voix, les lèvres de bois coincées l'une contre l'autre. Manquait le souffle de vie, la petite étincelle, la Fée Bleue qui descendrait d'une étoile pour lui insuffler un élan de vie. Si seulement Erika en faisait le souhait, Geppetto des temps modernes. Il lui fallut du temps pour comprendre qu'elle était intéressée. Ca n'était pas que de la politesse, c'était véritablement en train d'arriver, il sentait le sang couler dans ses bras de bois, il sentait une chaleur terrifiante se propager à l'intérieur. Qu'avait-elle fait? Une nouvelle fois, elle venait lui demander, lui arracher des mots, chercher au fond de ses yeux, de sa gorge, une réponse, un investissement. Ce n'était pas qu'il n'était pas doué avec les ordinateurs, c'était qu'il ne leur faisait pas confiance. Il n'en avait personnellement pas. Il n'en avait pas l'utilité, absolument pas l'intérêt. Mais sa tante lui demandait parfois de l'assister avec telle ou telle activité électronique, et il se trouvait bien obligé de s’exécuter, même s'il tentait de refuser. «Je peux me débrouiller avec un ordinateur.» Il y avait moins d'hésitation, les rouages se mettaient en route, le bois laissait place à la peau, les mâchoires se desserraient peu à peu. L'animal avait fait quelques pas hésitants dans la direction de la voix. Tant que l'ordinateur ne trouvait pas son chemin entre ses murs, ne trouvait pas son adresse, ne trouvait pas son nom, il pouvait le supporter, le jaugeant d'un œil averti.

Erika poussait les choses un cran plus loin. Aiden fondait sur sa chaise, terrifié par la réalité qui était en train de devenir la sienne : il allait de nouveau avoir quelqu'un à décevoir. De nouvelles attentes, des exigences allaient croiser son chemin, le frappant de plein fouet. Fini, le quotidien lassant et facile qu'il adorait, les heures se perdant les unes dans les autres sans jamais varier, des jours entiers d'inactivité complète allaient céder la place à une autre forme de routine. Il aurait dû se réjouir, mais il ne sentait que la pression qui allait revenir s'installer sur ses épaules. Parce que s'il n'avait pas de travail, il ne pouvait pas le perdre. [color=#E6CB87}«Demain.»[/color] Le mot lui avait échappé, ayant à peine attendu que sa nouvelle patronne termine sa phrase pour venir y répondre, avant qu'il ne change d'avis. D'ici lundi, il avait trois fois le temps de changer d'avis, et de ne jamais trouver en lui la force de franchir le chemin qui le séparait de la librairie. «Je préfère commencer au plus vite.» Ce n'était pas comme s'il avait quelque chose de prévu, de toute manière.

«Demain serait parfait. Merci de me laisser cette chance.»

Il avait mille respirations bloquées dans la gorge.
Et des milliards à venir.

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