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 spilling our guts

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overjoyed - we survived

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◆ Manuscrits : 867
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Sujet: spilling our gutsMar 21 Juin - 16:58

don't mind us
we're just spilling our guts


août 2012


Exsangue.

La main fantôme avait lâché le téléphone, tombé dans un bruit sourd. Quelques instants, la vie l'avait quitté. Pas plus de trois secondes. L’œil ouvert sur le néant. Planté là, enraciné, encroûté dans le sol, les sables mouvants de son appartement. Est-ce que le temps passait vraiment?


Un.
L'éternité déroulée devant lui, larges morceaux de vide entrecoupés par l'absence. Des blocs de rien qui s'écroulaient tout autour de lui, inaperçus, inarrêtables, qui détruisaient tout ce qui n'existait déjà plus. Il n'y avait plus rien sous ses pieds, pourtant il était incapable de tomber. Piégé là, entre deux pans de vie, entre deux secondes, entre le moment où la voix de Peter avait tout détruit, et le moment où il réalisait que c'était lui le vrai coupable. Il ne survivait pas vraiment dans l'entre-deux, il était le parasite qui s'était égaré là par hasard. Sa vie ne lui défilait pas devant les yeux, sa vie s'était arrêtée avec lui.

Deux.
Il refusait d'avancer. A l'envers, vers l'arrière, demi-tour. Devant, devant le noir, l'abysse était trop sombre, bien trop sombre. Il ne pouvait pas s'y risquer. Devant, devant Peter l'appelait à lui, l'appelait à l'aide, lui, le bourreau, le tortionnaire. Alors que derrière, un fin filet de lumière blanche promettait le salut, l'échappatoire. Il suffisait de fuir.

Trois.
Le sang tachait déjà ses mains, le sang collant, puant, qui lui remontait le long des bras, le long de la main pâle qui croyait encore tenir le téléphone.

Mais ce n'était pas son sang.

Il s'était mis à courir.



Et le temps s'était remis en marche. Marche funèbre, marche mortuaire, marche spectrale. Les secondes lui cliquaient dans la tête comme autant de coups de feu, chacune sonnant le tocsin, annonçant la mort. Il n'y avait pas d'autre issue possible. Le portable gisait toujours sur le sol, mais Sean, lui, s'était mis en mouvement. Il avait attrapé les premiers bouts de tissu qui lui tombaient sous la main, les enfilant sans vraiment s'en rendre compte. Il n'avait plus qu'un seul objectif en tête, et c'était de rejoindre son ami, son frère, sa famille à temps. A temps pour quoi, il n'en savait rien. Pour pouvoir faire quelque chose, quoi que ce soit. C'était perdu d'avance. Il attrapa les clés de la voiture et claqua la porte derrière lui, sans prendre la peine de la verrouiller. On pouvait bien le cambrioler, ils ne pourraient rien prendre d'assez précieux pour vraiment l'atteindre.

L'appel de Peter venait de le réveiller, mais il avait l'impression de n'avoir jamais connu le sommeil. Éveillé depuis des millénaires, le corps vieux et las et lourd, les paumes tremblantes et moites et faibles. Il était vieux comme le monde alors qu'il roulait à toute vitesse dans les rues de Cowpen Creek sans aucun espoir. Bien sûr, il y avait de l'espoir. Sinon il n'aurait probablement pas conduit aussi vite. L'espoir un peu fou que ça ne soit qu'une blague, même si la voix de Peter jurait le contraire. L'espoir un peu malsain qu'il se soit trompé, que ça ne soit pas son père. Et l'espoir illusoire qu'il se soit raté. Ils le maintenaient en vie, là, tout de suite. Les yeux plissés sur la route, à une vitesse indécente pour quelques rues à peine, il manqua de rater un virage et de se retrouver propulsé dans l'autre monde à son tour. Ca n'aurait été que justice, après tout, pas vrai? Mais par miracle il réussit à rester sur la route, l'espoir tambourinant contre ses côtes avec l'énergie d'un condamné. Spasmes post-mortem.

Mais tout ça sonnait faux, faux, faux, et il avait envie de vomir. Vomir ses espoirs pour laisser à la place le goût de la culpabilité acide au fond de la gorge. Le goût infect, le goût immonde, et la voix nasillarde qui, déjà, clamait qu'il était là et qu'il aurait dû faire quelque chose. C'était diffus, encore. Pour l'instant, ça n'était pas grand-chose d'autre qu'un estomac qui s'était noué, qui se serrait de plus en plus à mesure que les secondes cognaient aux portes de la mort. Il n'y croyait pas encore. Il était avec lui la veille. Ils avaient dîné ensemble, il ne pouvait pas

non, il ne pouvait pas

et pourtant il était là, cervelle éclatée sur le sol bétonné. Sean avait fait son chemin jusqu'au garage sans aucune difficulté, par cœur, le cœur par-dessus bord. «Jesus...» Il ne put que ravaler la bile acide qui lui remonta le long de la gorge, clignant brusquement des yeux pour empêcher les larmes de couler. Il n'avait pas le droit. Trop tard. «Pete...» Il se dirigea vers celui qui était, à partir de maintenant et à jamais, orphelin. «I-I'm so sorry I got here as fast as I could.» Pas assez vite. Pas assez vite. S'il y avait une bonne façon de gérer ça, Sean ne la connaissait pas. Il n'avait jamais posé les yeux sur un vrai cadavre, jamais posé les yeux sur un tel carnage. Et Peter, Peter, qu'est-ce qu'il pouvait bien faire pour l'aider? Combien de temps après son départ avait-il attendu avant de presser la détente? Est-ce qu'il l'avait déjà prévu avant? Il avait probablement dû attendre quelques minutes, que le coup de feu ne l'alerte pas. Qu'il n'y ait aucun espoir. «Y-you called 911?» A quoi bon? Aucune aide ne viendrait plus. Pas pour le corps qui refroidissait. Ne restait plus que Peter. Et c'était à lui qu'incombait la tâche de l'aider. Il passa un bras autour des épaules du blond, l'attirant à lui. «D'you want me to... uh close his eyes? or or cover him or or I don't know...» Il aurait dû, il aurait dû...

Et s'il était resté?
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Sujet: Re: spilling our gutsJeu 28 Juil - 23:22

Ivresse.

Chaque inspiration du journaliste était une bouffée d’oxygène supplémentaire qu’il avait volé au reste du monde. Tant pis pour le nourrisson qui s’époumonait de l’autre côté de la planète, pour la pauvre veuve qui pleurait son mari, pour l’adolescent en mal d’amour coincé entre les quatre murs de sa chambre. Tant pis pour les autres, vraiment ; pour les centaines de vies sacrifiées pour qu’il puisse se tenir debout, les bras tendus vers la foule comme si elle allait lui répondre et l’apprécier suffisamment pour qu’il n’ait plus l’impression de mourir à chaque fois qu’il expirait. Tant pis pour les malades et ceux qui luttaient entre les draps immaculés de leurs hôpitaux aseptisés, tant pis pour les milliers de vie qu’on égratignait, qu’on mutilait tandis que le bouchon de sa bouteille de champagne sautait, et que la mousse lui coulait le long de la gorge, imprégnant sa chemise et son costume gris, l’alcool ruisselant dans ses veines comme un mauvais poison. Si quelqu’un devait survivre à ce massacre, c’était lui ; il se l’était promis, et chacune de ses inspirations étaient un luxe qu’il s’octroyait, qu’il ravissait à l’humanité, grappillant les minutes pour mieux se consumer.

« Dad ? » Il était rentré trop tôt. Ou peut-être trop tard. Définitivement, trop tard ; la Terre tournait trop rapidement et le pauvre bougre ne courrait pas assez vite. Il titubait dans le salon, sa main gauche passant sur le haut de son crâne, domptant les mèches sales toutes aussi imbibées que lui qui s’éparpillaient dans son champs de vision, immobile entre le canapé et la cuisine, prêt à répandre ses tripes sur le tapis de la pièce à vivre. À vivre, ou mourir ? « I’m home. » À en juger par les battements incertains de son coeur, il s’agissait effectivement de la pièce où il allait périr. Ses soupirs étaient devenus toxiques, lui qui tenait en équilibre entre la réalité et la fiction qui se jouait sans cesse dans sa tête, qui se jouait de lui, qui le rendait ivre de bêtise et d’orgueil. « Dad, wheraru ? » Les mots ne se détachaient plus les uns des autres, véritable bouillie incontrôlable, tandis que son regard fuyait de droite et de gauche, incapable de se concentrer sur le moindre détail. « Dad, you should have seen their faces. » Un rire. Le dernier. « I think I’m famous now. I mean they all got my name right this time. I’m not the tall guy from the news anymore. I'm just… I'm Peter Howell, you know. » Dans sa fierté, il s’était effondré, la tête coincée entre deux coussins, ses manifestations de joie s’estompant dans le tissu, déjà étouffées après avoir quitté ses lèvres. Il désarticula quelque chose, des mots incompréhensibles, à propos de son prénom, de son identité, de celui qu’il était. Peter. Il était Peter, et le gamin torturé avait disparu, la colère s’était dissipée.

« Do you think Mom knows ? » Le silence fut seul à lui répondre, et dans un ultime effort, ses jambes l’avaient finalement guidé ailleurs, là où il pourrait sans doute trouver une réponse digne de ce nom. Dans une énième gorgée de bière. Le frigo était vide, à part pour une ou deux canettes de soda et les restes du diner que Christian avait préparé mais que Peter avait refusé de partager avant de se faire happer par la nuit. Le père avait sûrement laissé le plat pour le fils, qu’il savait particulièrement affamé à partir d’une certaine heure. Sans réfléchir davantage ni vérifier ce dont il s’agissait exactement, Peter mit le tout à chauffer avant de se diriger vers le garage pour y dénicher sa boisson favorite, une dose supplémentaire de liqueur qui viendrait anesthésier son coeur. Il en aurait besoin.

Interrupteur.

Un pied puis l’autre.

Ses os craquèrent, son dos s’écrasa contre le béton meurtrier, son corps rejoignit le sol, l’horreur imprégnant éternellement ses iris, la mâchoire serrée et les mains tremblantes. Les secondes suivantes parurent trop floues, terribles, aussi tranchantes que la lame d’un rasoir, sur le fil ; trop réelles. Sean avait presque apparu sans que Peter ne se souvienne d’avoir composé son numéro, d’avoir prononcé le moindre mot ; d’avoir vécu pendant tout ce temps. « Is he… » La sentence était restée coincée au fond de sa gorge, l’évidence parlant d’elle-même. Personne ne pouvait fonctionner avec une moitié de cerveau. Et dire qu’il faudrait qu’il apprenne à vivre avec le coeur amputé. « He is ? He is, right ? » Un souffle à peine audible, une expiration déchirée. Dans son délire, il s’était dit que la brise allait peut-être lui répondre, mais plus rien ne respirait ici, et l’air commençait à manquer ; la faute à d’autres rats qui refusaient de partager l’oxygène. Peter restait là, les paumes ouvertes, cadavre encore vivant observant le véritable mort qui refroidissait face à lui. Son instinct lui dictait de courir le plus loin possible, de laisser le défunt se décomposer ici jusqu’à que quelqu’un d’autre le trouve et décide de le recouvrir d’une couche de terre. « Maybe we should just… » Combien d’heures s’étaient écoulées exactement depuis qu’il l’avait trouvé là ? Est-ce que son diner avait eu le temps de tiédir ? Est-ce que Christian avait souffert ? Était-ce sa douleur qui était en train de cailler sur le sol de leur prison ?

Il lui sembla que les lèvres du pauvre homme se mirent à trembler une dernière fois.

Pour lui répondre enfin.

Of course she knows. I’m right there with her now.

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Sujet: Re: spilling our gutsVen 12 Aoû - 0:01

Il aurait dû venir à pieds. Il serait sûrement arrivé plus tôt. Le temps d'attraper les clés, démarrer la voiture, il avait perdu du temps, il avait perdu trop de temps. Il aurait dû courir jusqu'ici. Il serait arrivé plus vite. Peut-être une minute. Peut-être deux. Forcément assez pour faire la différence, non? S'il avait couru assez vite, peut-être qu'il serait arrivé avant que le coup ne parte. Peut-être qu'il aurait pu remonter le temps et ne pas s'en aller. Ne jamais passer cette porte, rester avec lui, toute la nuit s'il le fallait, jusqu'à ce que Peter rentre, puis revenir quand il repartirait boire. S'il courait assez vite, il pourrait s'empêcher de passer la porte, avec un sourire et une phrase prémâchée, pré-vomie à propos du bien-être de Peter. Il s'entendait encore lui cracher un mensonge auquel même lui ne croyait pas, lui assurant que son fils allait bien, qu'il ne fallait pas s'inquiéter, et lui souhaitant bonne nuit en lui disant qu'il repasserait. Mais voilà, quelque part dans les milliers de pensées qui s'étaient entrechoquées comme autant de soldats sur un champ de bataille, il s'était dit qu'il faudrait peut-être transporter le blessé. Qui savait, peut-être qu'il aurait besoin de transporter Peter.

Sean avait, d'une certaine manière, grandi avec deux parents. Son véritable père, son héros, le modèle de perfection qu'il n'avait jamais réussi à atteindre. Cette image figée, aux bords jaunis, d'un homme, élevé au rang de Dieu, qu'on avait porté trop haut sur son piédestal et qui n'avait jamais rien demandé. Des années durant, Sean avait levé les yeux vers son père, admirant chaque geste, tentant de répéter chaque mot. Il portait son nom avec toute la fierté dont il était capable, l'arborant sur ses épaules comme autant de super-héros arborent leurs capes, s'y enveloppant pour devenir plus fort, mieux, pour devenir plus, pour devenir. Pas juste Sean, le fils d'ouvrier. Pas Sean le pauvre, celui qui continuait de porter des habits alors qu'ils étaient troués. Non, à l'époque, il était Sean Nicholas Black, fils de soldat. Il pouvait se tenir un peu plus droit, se sentir un peu plus fier, affichant ses vêtements troués comme autant de cicatrices de guerre. Mais aujourd'hui, lorsqu'il regardait son père, il baissait les yeux vers une idole déchue. Mort dans son fauteuil, à moitié vivant dans ses bons jours, il gisait sur ses roues, cercueil aménagé et mobile qu'il traînerait avec lui jusqu'à ce qu'il n'en ait plus la force, jusqu'à ce qu'on l'allonge, et qu'il ne se rassoie jamais. Ce cercueil-là n'était pas fait de bois et de planches, et caché à la vue de tous, il était fait de métal et de tristesse et roulait à travers la ville, pantin de chair et d'os de la mort elle-même, hurlant à s'en perforer le crâne que ce n'était pas parce qu'on avait survécu qu'on était toujours vivant. S'il se donnait l'air de l'être, son fils n'était pas dupe. Nicholas Black n'était plus qu'une marionnette.

Et puis il y avait Christian, chez qui il avait passé l'autre moitié de son enfance, toujours fourré avec Peter, ayant toujours une place à leur table. Christian pour qui, s'il n'avait pas la même admiration aveugle et infinie que pour son père, il entretenait malgré tout une profonde affection. C'était la gratitude d'avoir toujours été bon pour lui, c'était des regards simples et quelques sourires, c'était ce sentiment d'être le bienvenu. Sentiment qu'il n'avait pas toujours en compagnie de son père, et ce malgré leur amour l'un pour l'autre. Il avait parfois simplement l'impression de le gêner, d'avoir interrompu il ne savait quel grand projet en sortant d'une mère qui ne voulait pas d'eux, ou alors simplement pas de lui. Il n'avait jamais ressenti ça en s'asseyant à la table de Peter et de son père, en restant sous leur toit. Puis, plus tard, alors que Peter avait semblé leur échapper, Sean avait tenté de maintenir leur équilibre en place, sans réaliser qu'il était perdu pour de bon, qu'il lui avait glissé entre les doigts. Et maintenant, entre leurs doigts, ce n'était plus Peter, ce n'étaient plus les restes usés d'une harmonie oubliée et perdue depuis longtemps, c'était l'arme. Le doigt pressé sur la détente. Rouge sur gris.

Deux orphelins.

Sauf que Sean n'en était pas un.

Dans la vase de ses pensées, caché derrière la surprise, l'horreur et l'urgence du moment, un monstre naissait des entrailles épuisées d'une culpabilité qu'il traînait depuis des années. Un monstre informe et ignoble dont les gémissements le déchiraient à l'intérieur, fruit de ses erreurs et de ses fautes. Accumulées au fil des ans, entassées les unes sur les autres, enterrées au fond de sa tête pour y mourir, pour y pourrir, voilà qu'elles revenaient à la vie, féroces et enragées, déchirant sa raison, mordue à la moelle et éventrée. Le goût à présent infâme du repas partagé avec Christian lui remontait le long de la gorge, traînée acide qu'il ne put que ravaler, en même temps que sa tristesse et son irrésistible envie de loger une balle dans sa propre tête, pour venger le macchabée. Il les enterra dans la gueule du monstre, le nourrissant, parce qu'il ne pouvait pas tomber. Il ne pouvait pas s'écrouler. Il n'avait pas le droit, il était le fautif, et il n'était pas la victime. Il n'était que l'étranger, incrusté dans ce tragique tableau de famille par mégarde.

Les murmures indistincts des deux hommes se faisaient écho sans parvenir à s'entendre, et Sean espérait vainement qu'à force de le fixer, il finirait par réussir à le ramener à la vie. Voyant que ses efforts restaient vains, il cligna des yeux pour s'arracher à nouveau à la contemplation. «Maybe we should call 911 or or and... cov-, cover him or something or... I don't know.» Parce qu'il allait reposer les yeux dessus, et il n'était pas certain qu'il pourrait détourner le regard, cette fois. Il n'était pas certain qu'il n'allait pas juste le regarder jusqu'à ce que mort s'en suive et que les vers se repaissent de leurs carcasses. La vérité, c'est qu'il était lâche. Il ne pouvait pas le regarder, il ne pouvait pas voir ce qu'il avait causé. Il eut vaguement l'impression d'avoir sorti son téléphone et d'avoir composé le numéro d'urgence, mais l'appareil n'arriva jamais à son oreille. «Pete, come on, man, just.. tell me what you need.» Creux et sans aucune conviction. Façade futile et ridicule. C'était sa voix qui tremblait autant? Il avait envie de le traîner hors d'ici. S'ils battaient en retraite à l'intérieur en attendant des secours que personne n'avait appelés, il serait là malgré tout, chaque millimètre un rappel constant qu'il les attendait là, bien sagement, à la maison. Qu'il attendait que son fils rentre. «We- You shouldn't stay out here...»

Qu'il vienne voir les gros titres.

One suicide, three dead bodies.
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Sujet: Re: spilling our gutsVen 2 Sep - 23:48

C’était idiot sans doute. C’était désespéré. Il essayait de voir si le fond des yeux de son géniteur brillait encore ou si c’était le néon qui recrachait sa lumière métallique dans le bleu qui commençait à s’effacer pour ne plus faire qu’un avec le blanc. Et bêtement, il repensait aux orgues qui avaient retenti dans l’église au moment où ils avaient passé les portes, le cercueil de sa mère face à lui, un peu plus loin, encerclé de fleurs, un portrait souriant et plein de vie trônant à côté de ses restes. Il ne se l’expliquait pas, son esprit voguant vers le souvenir tragique du jour où il avait tout perdu une première fois, avant qu’on anesthésie ses pensées et qu’on lui fasse croire qu’il avait encore de beaux jours devant lui. De beaux jours joliment éparpillés sur le béton, explosés, dispersés aux quatre vents. Il repensait à sa main minuscule dans la paume forte et robuste du cadavre qui lui faisait maintenant face, à son regard d’enfant qui se levait vers l’homme à la barbe mal taillée qui essuyait ses larmes silencieusement, emprisonné dans un costume noir qu’il n’avait mis qu’une seule fois. Il se souvenait de sa voix rassurante et des quelques mots qu’il avait sûrement tiré d'une série ou d'un film ridicule ; mais Peter s’en était contenté en hochant la tête. « She’s better now, Abi, I promise. »

« Just call 991 so they would come pick him up or something. » Sa voix ne tremblait déjà plus, son regard s’était durci, ses doigts agrippèrent un pan de chair qui l’habillait encore, avant un excès de rage qui le forcerait à essayer de se débarrasser de sa peau afin de voir s’il respirerait mieux ainsi. L’enfant aurait voulu saisir le col tacheté de sang de son père pour le secouer, mais il avait peur de le réveiller, de l’extirper de son trépas, et de le voir déambuler avec une moitié de crâne pour le restant de ses jours. Ou peut-être qu’il ne méritait que cela au final. Peut-être que c’était une bien meilleure punition que de le laisser mort parmi les vivants. L’espace d’un instant, Peter se demanda ce que cela pouvait bien faire de lui, mais ses pensées s’embourbaient à chaque fois qu’il essayait de s’évader. Il n’y avait pas d’issue. Ou juste une seule. Celle pendue à la tempe du macchabée, celle accrochée au canon de l’arme sans doute encore tiède. Le blond avait presque envie de s’approcher, tremper ses mains dans le liquide pour constater sa température, et ainsi s’en vouloir un peu plus de ne pas être rentré à temps afin d’éviter le carnage.

« I’m staying. » Le blond ne savait déjà plus si on lui avait posé la question ou s’il se l’était inventée ; dans tous les cas il y répondait avec conviction, le regard indéfiniment planté dans celui de l’absent, comme pour être sûr de l’achever et de ne plus jamais voir sa poitrine se soulever dans un ultime effort. Il le maudissait. Il le maudissait tellement de n’avoir rien dit, de s’être contenté de quelques regards en biais, d'expirations lasses et douloureuses que Peter percevait parfois quand il tendait l’oreille sans forcément s’attarder. « I’m staying. » Il fallait qu’il parvienne à se convaincre alors que son coeur ne s’apaisait pas le moins du monde, qu’il s’agitait maintenant pour deux dans sa poitrine. Il ne restait plus que lui. Plus que lui, avec ce même sang qui courait dans ses veines. Plus que lui. Plus que lui. Il y avait bien Sean, et l’humanité toute entière s’il le souhaitait, mais des Snyder, il ne restait plus que lui et cette putain de flaque dont le parfum métallique commençait à lui porter sur les nerfs, tellement qu’il ne se vit même pas, répétant sans cesse les mêmes mots qu’il avait déjà régurgité plusieurs fois au cours des dix dernières secondes. « I’m staying until he’s… » L’expression était sortie machinalement, sans qu’il puisse rien faire, le souhait de l’accompagner jusqu’à ce que mort s’en suive ne faisant présentement plus aucun sens. Puisqu’il ne restait plus que lui.

« Call 911. » Il n’était plus très sûr de ce qu’il avait déjà dit ou redit, ou seulement pensé, ou peut-être oublié. Il n’était plus sûr de rien depuis qu’il avait découvert le corps inerte de son père. À part que Christian était un crétin fini. Fini. Sa lèvre inférieure en trembla brièvement, tandis que ses mains moites s’amusaient à s’entretuer, se triturant l’une et l’autre afin d’éteindre la douleur qui lui brûlait les flancs et lui attaquait la moelle. Sean s’était sans doute détourné de la scène afin de passer le coup de fil nécessaire, et Peter se débattait avec lui-même pour ne pas ramper jusqu’au cadavre afin de lui arracher des explications ; qu'il n'obtiendrait jamais. Il devrait s’efforcer de vivre sans comprendre. Autant le mettre directement dans le même trou que son cher et tendre père, ce serait plus rapide. She’s better now, Abi, I promise. But what about us, avait failli répondre le gamin, perdu. Abandonné. « But what about us, huh ? Are you better now ? I guess you are, aren’t you ?! »

Le cri lui avait échappé.

« Aren’t you ? »

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Sujet: Re: spilling our gutsDim 23 Oct - 22:37

A quelques détails près, il aurait pu faire la même découverte. Ouvrir la porte et apercevoir le cadavre de son père assis dans son fauteuil, ou plutôt non, étalé sur le sol, comme Christian, le fauteuil gisant sur le flanc, une roue tournant encore dramatiquement pour lui rappeler avec chaque crissement des rayons qu'il arrivait trop tard, trop tard, trop tard, jusqu'à s'arrêter. Et ne laisser que le silence. Le silence qui s'engouffrerait à l'intérieur de lui, bourrasque inarrêtable. L'arme fermement serrée dans la main du mort, le doigt sur la détente; ou peut-être qu'il l'aurait lâchée et qu'elle aurait atterri un peu plus loin, il ne savait pas exactement comment mourir fonctionnait. Il n'y aurait probablement pas de note, son père était un homme de peu de mots. Il n'aurait laissé à son fils que son cadavre et son fauteuil, et trop de souvenirs au milieu desquels se noyer.

Les différences étaient nombreuses dans l'image qu'il venait de peindre. Le sang n'était pas frais, mais avait séché sur le sol, et le corps était rigide et froid et gelé, et peut-être que l'odeur avait alerté les voisins, peut-être que c'était eux qui avaient fini par appeler Sean pour lui demander de venir voir si tout allait bien. Ou peut-être qu'il venait faire une visite à l'improviste, apportant le dîner acheté au restaurant chinois du coin de la rue. En retard, comme toujours. Le reproche éternel de son père. Tout au long de son enfance, alors qu'il prenait son temps pour venir le rejoindre à la sortie de l'école, comptant avidement ses faibles économies pour savoir ce qu'il pouvait s'acheter comme friandises, plus tard quand il traînait à la sortie du lycée, lézardant au soleil sur un banc avec ses amis; plus tard encore, alors qu'il arrivait en retard au travail qu'ils partageaient à l'époque, retardant son réveil une fois de trop: et enfin, plus récemment, chaque fois qu'il passait lui rendre visite, débarquant sans jamais prévenir. Tu es encore en retard, comme toujours. C'était sa façon à lui de dire qu'il lui avait manqué, et Sean s'excusait une énième fois, mais cette fois-là, ses excuses tomberaient dans l'oreille d'un sourd. Peut-être que c'était ça, le message. Sa manière ultime de lui intimer d'être plus ponctuel. Les raisons, ou les excuses, différaient peut-être également. Sean ne pouvait pas prétendre qu'il les connaissait, et même s'il se risquait à en dessiner les contours, il ne saurait remplir les blancs, et ne saurait les comprendre.

Qu'est-ce qu'il avait raté? Il y avait forcément eu des signes, des messages, des expressions. Un petit rien du tout qui aurait dû le mettre sur la voie. Les épaules qui s'affaissent un peu plus bas que d'habitude, les silences un peu plus prononcés, les traits plus las. Un mot qui aurait pu appeler à l'aide, un instant où leurs regards s'étaient croisés et où Sean aurait pu lire quelque chose, aurait pu trouver l'indice et résoudre l'énigme. Mais il avait beau se repasser les images en boucle, il n'arrivait pas à saisir autre chose que l'habituel état de tristesse et de lassitude général. Il n'arrivait pas à trouver quoi que ce soit qui hurlait qu'il allait le faire cette nuit, et pourtant Sean était certain qu'il l'avait déjà décidé. Ou alors c'était quelque chose qu'il avait dit? Un commentaire quelconque qu'il aurait fait?

Ou alors c'était un tout.

Tout ce qu'il avait dit et fait, toutes les bouchées qui étaient retombées dans l'assiette avant d'arriver à sa bouche, tous les soupirs et le manque cruel de quoi que ce soit. Le manque de vie dans son expression, même alors qu'il tentait de repousser les inquiétudes du brun en assurant qu'il allait bien. Il s'était assis face à Christian et l'avait regardé agoniser pendant des heures sans rien faire. Et après il osait s'étonner que le pauvre homme avait abrégé ses propres souffrances. Sean sentit un nœud se former au fond de son estomac. L'odeur, l'odeur ferreuse et invasive du sang venait de s'infiltrer dans sa gorge et lui brûlait les yeux. Ou peut-être était-ce une larme solitaire qui tentait de s'échapper, et peu importait combien de fois il clignait des yeux, il la sentait forcer son chemin à travers ses cils. Son poing s'était serré autour de son téléphone, et la voix de Peter sembla le faire sortir de sa transe. Avoir des directives était beaucoup plus simple. Il lui suffisait de les suivre, il n'avait pas besoin de penser, pas besoin de penser au rêveur égoïste qui dormait toujours sur le sol bétonné du garage, qui dormait là où ils avaient un jour dansé, chanté à tue-tête en buvant des bières. Le sol qui avait vu et souffert leurs soirées adolescentes. Après le vomi et les rires, voilà qu'il avait le sang et la mort.

Il avait battu en retraite. Quitté le sol maudit pour un autre, il voulait juste arriver à poser les yeux sur autre chose que le visage explosé de Christian Snyder, ou sur les traits résolument fermés de Peter. Enfin, il avait le téléphone à l'oreille, la musique d'attente des urgences qui lui agressait les tympans pendant qu'il faisait les cent pas dans un couloir, seul endroit plus ou moins neutre où ses yeux ne s'accrochaient à rien. Lorsqu'on lui demanda enfin quelle était l'urgence, il marqua un temps d'arrêt. «There's... uh... My friend's father... he uh – damn, he –» L'air était irrespirable, et le brun réalisait que s'il le formulait, cela deviendrait réel. Il ne pourrait plus espérer le voir se relever, enlever le maquillage et éclater de rire. Il ne pourrait plus espérer se réveiller dans son lit. La jeune femme à l'autre bout du fil lui demanda calmement de continuer, et il eut envie de lui hurler dessus. Mais elle n'avait absolument rien à voir là-dedans, alors il s'était contenté de le dire, «He shot himself in the head. He's...» mais elle pouvait deviner la suite, et il tomba dans le silence, tandis que la personne au bout du fil maintenait son calme, et une fois de plus Sean avait envie de la secouer. De lui dire que c'était une tragédie et qu'elle ferait mieux d'avoir l'air concernée, mais il savait que c'était son travail. Que peut-être elle avait blêmi en entendant ça, mais qu'elle se devait de maintenir les apparences pour que lui ne cède pas à la panique. Il avait renseigné l'adresse, et l'ambulance était en route. Sean avait la mâchoire si serrée qu'il n'était pas certain de pouvoir formuler un seul mot de plus.

Peter avait crié.

Quelque part au milieu de son appel. Mais étonnamment, au milieu de ce chaos, ça ne l'avait pas surpris, et tout ce qu'il avait fait, c'était de fermer les yeux et de compter jusqu'à trois avant de répéter une nouvelle fois l'adresse. Le poing serré. Les ongles plantés dans les paumes. Parce qu'il voulait hurler aussi. Téléphone raccroché, il se dépêcha de retourner sur la scène de crime, l'idée terrifiante que l'arme était toujours à portée de la main de Peter. Qu'il pouvait suivre le même chemin. La famille Snyder, étalée dans le garage. Il ne resterait plus que Sean l'étranger pour les enterrer. Endosser un costume noir et les regarder descendre sous terre. Le nœud lui était remonté dans la gorge. «They're on their way.» Peter était toujours en vie, et les yeux de Sean s'étaient fixés sur l'arme, qui n'avait pas bougé. Il n'y avait plus que l'attente à présent. «I was just–» Mais il se ravisa à la dernière seconde, se trouvant trop lâche pour laisser les mots sortir, trop lâche pour affronter la réaction de Peter, quelle qu'elle soit. Trop lâche pour avouer qu'il était là. Qu'à quelques heures près... «Nevermind. It doesn't.. doesn't matter now.» Mais ça avait de l'importance. Ca lui pesait sur l'estomac.

«I'm so sorry...»

Sa voix n'était plus qu'un murmure.

Et il ne savait pas à qui il présentait ses excuses.
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Sujet: Re: spilling our gutsJeu 17 Nov - 20:01

Un, deux, trois…

Ce n’était pas l’angoisse qui lui retournait l’estomac. Ni même l’alcool qu’il avait consommé en trop grande quantité ce soir-là. Et le soir d’avant. Et le soir qui avait précédé. Ce n’était pas la poison qui avait laissé cette amertume sur ses papilles, ce n’était pas la peur qui lui nouait les boyaux. Rien à voir avec les nombreuses fois où il s’était surpris à courir dans les rues de la ville, plus vite, toujours plus vite, juste pour s’exploser les côtes, se laisser retomber sur le goudron brûlant avec l’espoir que les étoiles pourraient le rattraper au vol s’il parvenait enfin à décoller et quitter le monde des vivants. Rien à voir avec les éclats de rire qui lui avaient autrefois percé les poumons et fendu la poitrine, avec la chaleur intense des baisers de parfaites inconnues qui lui donnaient l’impression d’exister du bout des lèvres. Ce n’était pas la trotteuse dans le cadran qui le rendait fou, ni le tic-tac éternel de l’horloge qui trônait dans le salon ; les autres pièces de cette foutue maison paraissaient subitement lointaines et inexistantes de toute façon, des cages dans lesquelles les bons souvenirs avaient été enfermés contre son grès. Non, ce n’était rien d’autre que le cadavre de son père qui lui donnait la nausée.

Un, deux, trois…
Quatre.

Quatre morceaux. Distincts. Arrachés. Lambeaux. Des bouts de crâne encore pourvus de parcelles minuscules de chevelure, des restes de cervelle qui baignaient dans le sang caillé, des morceaux de chair imprégnés de la poudre à canon. Ça sentait le brûlé, le mutilé. Ça puait la mort et le sang, ce parfum reconnaissable entre tout, cette essence ferrugineuse qui lui montait au nez. S’il restait là trop longtemps, il allait s’habituer, et il ne pourrait plus jamais la sentir. S’il restait là encore une minute supplémentaire, il ne pourrait plus jamais repérer la mort, trop habitué à se laisser bercé de ses bras maigres, ses os saillants aussi fins et aiguisés que la lame d’un couteau. Il comptait quatre morceaux bien distincts, et il n’avait de cesse de jongler entre l’un puis l’autre, puis le suivant et enfin le dernier, les comptant sans relâche, au cas où ils disparaissent. Peter se raccrochait à cela, parce que c’était bien la seule chose qui lui restait de son père. Son corps entier, intact, inerte et pâle, et puis… Ça, ces quatre morceaux séparés du reste, qui le condamnaient. Pour ces quatre bouts de crâne, Christian ne se lèverait plus pour faire couler son café quotidien en attendant que son fils se réveille. Il ne respirerait plus, ne verrait plus la lumière du jour apparaître à l’horizon, ne pourrait plus marcher pied nu dans l’herbe fraiche, n’aimerait plus, ne crierait plus. Ne passerait plus son temps à insulter les automobilistes inexpérimentés, ne se lamenterait plus sur le portrait de sa femme qui trônait sur sa table de chevet. Il ne mangerait plus, n’aurait plus besoin de s’habiller, de partir au travail, de faire semblant d’être heureux. Il ne serait plus rien qu’un souvenir, un souvenir qui donnait déjà la nausée à Peter et qui lui donnait envie de renoncer à son tour.

Ou peut-être que non. Peut-être qu’il en avait assez. Peut-être qu’il avait envie de se relever et de lui en vouloir, de le traiter de tous les noms, de foutre un coup de pied dans son cadavre avant de reprendre le volant de sa voiture et rouler loin d’ici sans un regard par-dessus son épaule. Les paroles de Sean ne l’aidait pas davantage, ne parvenant même pas jusqu’à son oreille. Le blond avait hoché la tête, instinctivement, frottant son visage dans ses mains comme si cela aiderait. Comme si le moindre souffle, le moindre geste pourrait encore l’aider. Fermer les yeux. Inspirer. Compter jusqu’à quatre et prier pour que tous les morceaux aient disparu. Expirer. Rouvrir les yeux. Recommencer. Recommencer jusqu’à ce que l’horreur s’évapore, que les urgences arrivent et qu’elles embarquent le pantin dépourvu de ses fils qui gisait dans le garage, entre deux pots de peinture et des produits ménagers. Sans doute feraient-ils mieux de foutre le feu au corps de Christian plutôt que de le laisser moisir, non?

Il s’écoula une éternité avant que le journaliste ne tente de se relever péniblement, se hissant contre le mur, faisant de son mieux pour tenir debout. Un, deux, trois… La nausée reprit le dessus avec tant de violence qu’il fut contraint de la laisser gagner, les restes de sa soirée s’écrasant dans un coin de la pièce, à l’opposé de la scène de crime. Il essuya ses lèvres d’un revers de manche, priant pour que le clavaire soit enfin passé, que tout ça ne soit plus qu’un mauvais souvenir, un cauchemar facilement oublié. Quatre. Les sirènes retentissaient déjà au dehors. Policiers et ambulanciers devaient se précipiter à l’intérieur de la demeure, tandis que les genoux de Peter tremblaient à nouveau, sur le point de céder. La nausée s’était dissipée. Mais rien ne pourrait le guérir du spectacle auquel il venait d’assister, de l’horreur imprégnée éternellement dans le fond ses rétines.

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Sujet: Re: spilling our gutsJeu 12 Jan - 23:46

Le silence était en train de le rendre fou. Il aurait voulu des hurlements, des exclamations, des râles, il aurait voulu que Peter se lève et fracasse la pièce, tempête cathartique qui pouvait bien détruire la demeure s'il le fallait. Il pouvait même le frapper lui, s'il en avait besoin, Sean aurait encaissé les coups sans broncher, tendant l'autre joue proverbiale alors que la peine de Peter s'imprimait sur son visage, contaminait son sang, résonnait dans ses oreilles. Tout mais pas ce silence infernal qui ne présageait rien de bon, qui lui perçait les tympans et qui menaçait de l'achever à son tour. Ils n'avaient plus que l'attente, et Sean craignait terriblement que la mort soit contagieuse, qu'elle s'infiltre sous la peau de Peter et y sème le chaos et la destruction. Il aurait voulu parler, remplir les blancs, raconter n'importe quoi, mais rien n'avait sa place, tout allait sonner faux, tout comme il sonnait faux, un traître qui vous laissait mourir sans y repenser à deux fois. Le faux-ami qui n'apportait du soutien à personne, qui se tenait là, mal-à-l'aise, à l'étroit. Il détonnait, dissonait, comme des ongles sur un tableau noir. Il ne savait plus quoi faire de son corps trop grand, trop vil, et surtout bien trop vivant pour se tenir là. S'il mourait, peut-être qu'il rétablirait la balance.

Mais Sean avait une dette à présent. Un compte à rendre au cadavre qui pourrissait déjà et qui, si on le laissait là, attirerait les charognards et les mouches qui viendraient se repaître de la chair morte. Il avait un devoir, et il était un homme de parole. Christian l'avait demandé, il était là, son signe. Still looking out for Peter, eh, Sean? Bien sûr, qu'il avait répondu en souriant, reprenant une bouchée et une gorgée de bière, sans réaliser le pacte tacite, le contrat qu'il venait de signer. Il ne lui restait plus qu'à reprendre le flambeau désormais. La croix que Christian avait porté vaillamment pendant des années, à bout de bras, à bout de souffle, le corps et l'âme meurtris. Et puis il s'était écroulé avant d'arriver au sommet, s'il y en avait un, reposant sa tête contre le sol frais. Quelques secondes, puis pour toujours. C'était à lui à présent de faire en sorte que Peter ne tombe pas à son tour, la joue venant violemment rencontrer le béton. Qu'il s'en sorte, si c'était possible, mais Christian venait d'assombrir cet horizon. Il l'avait peinturluré de son sang noir et coagulé qui avait tâché non seulement le sol, non seulement les quelques objets qui s'étaient trouvés sur la trajectoire, mais son fils également, l'enfant unique orphelin, dont les parents avaient été trop faibles pour le mettre en sûreté, trop faibles pour lui éviter les drames, la maladie et la mort. Trop faibles pour tenir l'alcool à distance, pour empêcher les éclaboussures de leur mort de l'atteindre en plein visage. Finalement, l'odeur eut raison de l'orphelin et Peter rendit les restes d'une soirée trop arrosée, tandis que Sean se força à fermer les yeux pour ne pas faire de même. Un instant à peine, il osa penser que Peter aussi aurait pu empêcher ça, aurait pu rentrer plus tôt, assez tôt. A temps.

Il aurait pu se faire vomir.

Non, le blâme était le sien, il ne pouvait pas juste le refiler à la victime pour alléger le poids sur ses épaules. Heureusement, les sirènes le détournèrent de ses pensées, et il abandonna Peter pour aller guider les secours inutiles jusqu'au cadavre. «I'll be right back.» Il n'était même pas sûr que Peter l'entendait. Et s'il s'était déjà perdu loin au fond de sa tête? Sean n'avait qu'une hâte, faire sortir le journaliste du garage. Arracher son regard du cadavre qui avait été son père, et qui ne serait plus rien d'autre qu'un souvenir douloureux supplémentaire. L'emmener loin, ailleurs, l'endroit importait peu. Loin de cette maison pleine de fantômes, loin de la mort, s'ils parvenaient à la semer. En quelques minutes, il revenait avec les ambulanciers et les policiers qui se précipitaient à sa suite. Dès lors, le silence fut remplacé par le brouhaha alors qu'on s'affairait autour du cadavre, et qu'on les escortait à l'extérieur pour leur poser des questions. Instantanément, le mensonge de Sean prit de l'ampleur devant ses yeux, puisqu'il ne parvint pas à avouer quand il avait vu la victime pour la dernière fois. Il n'aurait qu'à enterrer ce secret dans la tombe du père de Peter, et loin au fond de lui-même, se laissant bouffer par le mensonge comme Christian serait bouffé par les vers.

Un sac sur la tête, enfin le mort était hors de vue, s'inscrivant dans les mémoires à défaut de s'inscrire dans le présent. Christian Snyder appartenait maintenant au passé. C'était terminé. Il n'aurait plus qu'à remmener Peter chez lui, lui aménager un coin dans son appartement, et puis quoi? Qu'est-ce que l'avenir avait encore en réserve pour le journaliste? Tout ce qui était sûr, c'était qu'il était sombre, et que le piège de l'alcool et sa sortie de secours allait paraître plus alléchant encore. Et qu'il devrait faire quelque chose. Il ne pouvait pas les laisser mourir tous les deux, or il savait bien que l'on pouvait mourir en continuant de respirer. Comme son père.

«Come on. Let's get you away from here.»

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Sujet: Re: spilling our gutsMar 17 Jan - 2:13

Il n’avait rien entendu. Ni les bruits des pas pressés sur le béton, foulant le bitume à l’extérieur, les semelles des chaussures qui se précipitaient vers le garage, qui en ouvrait la porte avec l’espoir de pouvoir redonner une chance à l’homme à terre. Il n’avait pas fait attention aux sirènes des ambulances ou des voitures de fonction, aux paroles des individus en uniformes, leur démarche lourde et pesante en constatant que leurs carnets seraient bientôt noircis du nom d’un autre damné, d’une âme absente, d’un visage dont il ne restait que quelques lambeaux déchirés, éparpillés aux quatre vents, d’un souvenir qui ne se définirait plus que par les lettres de son prénom. Les gens s’attarderaient certainement sur sa pierre tombale, autant que les autres ; pas plus longtemps, juste de quoi prendre conscience de l’existence d’un corps à cet endroit précis, et ils reprendraient ensuite leur route sans réaliser que Christian Snyder avait vécu. Pas plus mal, pas mieux que les autres. Il n’avait rien apporté au monde, et il n’emportait rien avec lui non plus. Il n’avait rien construit, ne resterait pas suffisamment dans les mémoires pour qu’on puisse prétendre qu’il ait véritablement marqué les esprits de ceux qui avaient croisé sa route. Il ne causait de la peine qu’à sa progéniture, recroquevillée dans un coin de cette pièce, le pauvre enfant cherchant sûrement à retrouver le confort du ventre de sa mère, disparue elle aussi. Imaginaire.

Il n’avait pas prêté attention aux remarques, aux constatations, aux évidences. À celle qui avait regardé sa montre pour noter l’heure exacte où ils avaient découvert le cadavre, à celui qui était venu photographié le mort, à ceux qui avaient hoché la tête en affirmant qu’il s’agissait bel et bien d’un suicide, que la balle n’aurait définitivement pas pris cette trajectoire s’il s’était agi d’un meurtre maquillé. Balle qu’une autre avait retrouvé dans un mur, à l’autre bout de la pièce. Peter aurait été capable de la récupérer de force, s’il avait su, si on l’avait prévenu de ce qui était en train de se produire juste dans son dos. Il aurait été capable de porter la munition autour de son cou, en faire un pendentif, un bijou teinté du sang de son géniteur. Après tout, il s’agissait de la dernière pensée qui avait traversé l’esprit de Christian, alors pourquoi ne pas la chérir autant que les autres, lui rendre l’hommage qu’elle méritait, faire en sorte qu’elle devienne une part de lui ? C’était un autre souvenir, un autre moment partagé avec son paternel, un autre qu’il devait apprécier, qu’il devait se forcer à aimer, qu’il devait pardonner. Peut-être que c’était ce qu’il fallait faire pour que Christian se relève ; peut-être fallait-il que Peter prenne son crâne détruit entre ses mains salies, qu’il affronte son regard vide et pâle, et qu’il lui pardonne, qu’il prononce ces mots avec autant de sincérité que sa voix tremblante le lui permettrait. Mais pas de force, plus de force. Plus de mots non plus, plus rien. Plus rien.

Il n’avait pas réalisé que Sean lui parlait, qu’il essayait de le tirer de ce cauchemar alors qu’on tirait la fermeture éclair d’un sac mortuaire, un sac noir, le même qui l’avait séparé de sa propre mère. Si toutefois il ne l’avait pas rêvée, si toutefois il ne l’avait pas inventée de toute pièce. À quoi ressemblait son sourire ? Le temps l’avait effacé de sa mémoire, tout autant que son rire, sa façon de remettre ses cheveux courts derrière ses oreilles, son regard bleuté à moitié éteint, luttant pour rester présent, pour s’accrocher à celui des vivants dans le seul but de ne pas sombrer. Peter ne savait pas à quel point il lui ressemblait à cet instant précis, ayant reçu le silence pour héritage. Il n’avait pas relevé la tête pour observer les hommes qui s’étaient aventuré sur les perrons des maisons à proximité, toquant et sonnant aux portes pour demander au voisinage s’ils avaient eu l’occasion d’entendre un coup de feu retentir au cours de la soirée. Simplement pour confirmer ce qu’ils avaient déjà constaté, mettre une heure sur l'évènement tragique, procédures stupides qui faisait perdre du temps à tout le monde, et qui aurait sûrement donné envie à Peter de hurler si seulement il avait pu comprendre ce qui se tramait autour de lui, autour du cadavre de son père.

Il finit par se relever, par l’opération du Saint-Esprit. Ou par la force du désespoir. Sa main agrippait le bras de Sean, et ses jambes avaient toute la peine du monde à supporter son poids. Il fallait qu’il fasse ses valises, qu'il vende la maison. Qu’il déménage dans un coin de la ville où l’odeur du sang de son père ne le prendrait pas au nez, ne le réveillerait pas en pleine nuit. Il fallait qu’il avance, mais peu importait le nombre de pas qu’il ferait par la suite, l'horreur l'avait fait prisonnier ; il ne parviendrait jamais à s’éloigner du souvenir.

Peter était coincé ici pour toujours.

sujet terminé

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