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bad blood - génie de la cb

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◆ Manuscrits : 2166
◆ Arrivé(e) le : 13/11/2016
◆ Âge : 46 ans
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Sujet: ReminderMar 6 Déc - 3:03


L'approche de noël le laissait plutôt indifférent.
Le centre commercial était bondé, les habitants de Fairhope s'empressant d’effectuer leurs derniers achats de noël, les bras pleins de paquets brillants. La morbidité qui pesait d'ordinaire comme un couvercle sur toute la ville, semblait quelque peu s'évanouir dans l'atmosphère de la fête. Du moins, sans s'évanouir, elle se dissimulait derrière les sourires. Mais les sourires ne signifient pas que l'on est heureux. Tout le monde souhaitait simplement oublier, en consommant sous les lumières électriques.

Seth observait les gens qui faisaient la queue devant lui, se demandant lesquels avaient pu être touchés, de près ou de loin, par les attaques perpétrées par le meurtrier. Les enfants agissaient comme des enfants. Peut-être un peu protégés par leur insouciance. Personne ne laissait entrevoir une quelconque morosité, car ce n'était pas le jeu de noël. Et lui de se demander, en entendant la musique qui résonnait dans le magasin, pourquoi on ne se souvenait de l'existence du jazz ou du swing seulement pendant cette période de fêtes. C'était plutôt agaçant, de voir tous ces titres rassemblés dans des compilations « spécial noël ».
Voilà les sentiments que lui inspiraient cette fête, donc : de l'indifférence, ou un léger agacement. Bien sûr, ça n'avait pas toujours été le cas. Il l'avait appréciée, en tant qu'enfant. Puis plus tard,  lorsque les siens ouvraient leurs cadeaux avec férocité, surexcités, Kate et lui les regardaient en souriant, une coupe de champagne à la main ; et cela avait définitivement eu quelque chose d'agréable. Les jumeaux n'étaient jamais assez patients pour attendre jusqu'au lendemain matin ; ils déchiquetaient les emballages comme des sauvages le soir même. C'était le sentiment réconfortant de ces rituels qui se répétaient, année après année. Au moins, noël n'allait pas disparaître.
Du moins, ça n'avait été qu'une longue impression, car désormais, la famille était éclatée, et Seth n'avait plus rien de prévu. En plus de cela, il n'était pas prêt à ranger sa fierté de côté, jusqu'à s'inviter chez son fils et sa compagne comme un père seul et pitoyable dont on devait assurer la compagnie. Donc, il avait signalé à Joshua qu'il avait déjà quelque chose de programmé pour les fêtes, et c'était mieux comme ça.

- Monsieur ?

La caissière l'invitait à approcher, tandis qu'il était resté à sa place, fixant cette famille qui partait devant lui, perdu dans ses pensées. Il s'exécuta en souriant poliment.

Dehors, il faisait déjà nuit, et froid, mais les rues s'avéraient être encore parcourues par un certain nombre de marcheurs. Des guirlandes de lumières brillaient et clignotaient entre les lampadaires. Cela n'avait rien de spécialement divertissant. Son souffle formait de la buée dans les airs, tandis qu'il marchait d'un pas vif vers l'immeuble où habitait James Shelley. Cette buée lui faisait penser à de la fumée, ce qui lui donnait envie d'une cigarette.
James et lui s'étaient croisés plusieurs fois en tant que collègues, à l'hôpital, entretenant à l'époque une relation cordiale et lointaine. Il avait fallut qu'ils cessent de partager ce lieu commun pour finalement sympathiser. A moins qu'il ne s'agissait de la personnalité vivace du médecin généraliste, qui lui avait nécessité un certain temps d'adaptation. Il faut dire qu'il n'avait jamais croisé quelqu'un d'aussi causant. Causant, excepté sur un sujet.

Malgré le fait que Seth n'exerçait plus dans le milieu, il continuait à côtoyer un bon nombre d'anciens confrères, de Fairhope ou même de Londres. Il avait la chance de continuer à jouir d'une certaine popularité, même s'il se doutait que ses choix, et la façon dont il avait plaqué son travail et sa femme, suscitaient encore les commérages parmi ses pairs et même ses amis. Peut-être le considéraient-ils comme un type fini, lorsqu'il avait le dos tourné, l’accueillant plus tard comme s'il était l'homme de l'année. Les lèvres souriantes, les bouches pleines de compliments. Il s'en doutait. Il agissait comme s'il ne se rendait compte de rien.
C'était de cette manière, grâce à ses contacts, qu' il en avait également appris beaucoup sur son nouvel ami. Du moins, « nouveau » n'était peut-être pas le terme approprié...
Celui-ci l'ignorait. Mais les scandales laissent des traces. Et les scandales laissent des traces longtemps.

Pour autant, il appréciait ce type.
Il avait donc rangé ces informations dans un coin de sa tête, et s'était décidé à les y laisser pour l'instant. Aujourd'hui, d'ailleurs, il venait simplement parce qu'il en avait envie.
Arrivé devant l'immeuble en question, il sonna, entra, et gravit toutes les marches jusqu'au dernier étage, effort qui le laissa présager une nouvelle fois de l'état de ses poumons. Une consultation s'avérerait inutile : une fois arrivé, il prévoyait d'allumer cette cigarette qui l'avait tenté tout le long de sa marche.
Il récupéra son souffle, et se présenta à la porte de l'anglais.

- Depuis la mise en place du couvre-feu, les soirées commencent à dix-huit heures. annonça-t-il en guise de salutations, montrant la bouteille de whisky plutôt onéreuse qu'il avait acheté en arrivant.

Amener une bouteille en tant qu'invité lui semblait être une marque de politesse. Mais surtout, Seth s'arrangeait toujours pour amener un alcool que lui-même appréciait. Il sourit et ajouta :

- Désolé, le thé ça n'a jamais été mon truc.
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Sujet: Re: ReminderDim 11 Déc - 0:47

La sonnette l'avait réveillé, quatorze heures après qu'il ait fermé les yeux, et il lui fallut quelques instants pour comprendre ce qu'il se passait. Un énième chant de Noël s'élevait dans les airs et parvenait, distant, étouffé, jusqu'à ses fenêtres. La ville reprenait vie à l'approche de la date fatidique, décorant à foison pour tenter de cacher les taches de sang, chantant à tue-tête pour couvrir les cris d'agonie, offrant sans compter pour remplacer ce que le Poète avait pris. Rien ne remplacerait ce que James avait pris, rien n'étoufferait les cris de désespoir de cet homme à qui il avait tout volé, et aucune décoration ne saurait masquer le sang qu'il avait sur les mains. Alors cette année, pour Noël, il s'était entouré de vide. Il n'avait appelé personne et n'avait rien décoré, il s'était réduit au silence entre les murs dénudés de son appartement. Et il avait pris quelques jours de congés. Sur les conseils d'une gamine trop mûre pour son âge, il avait mis pied à terre. Puis il s'était occupé à ranger et cacher quand les autres exhibaient et étalaient. Comme s'il n'avait jamais existé, comme s'il n'habitait pas ici. Son appartement était à présent immaculé.

Ce qui l'avait mené à cette nuit, quatre heures du matin, les yeux grands ouverts sur un quelconque programme débilitant, quand sa volonté avait plié à nouveau.

Il avait retrouvé la plaquette qu'il avait planquée au fond de l'armoire à pharmacie, était allé se servir un verre d'eau dans la cuisine, avait fait tomber deux pilules dans le creux de sa main, avait balancé la plaquette sur le comptoir, et les avait avalées sans y repenser, le tout avant de se glisser entre ses draps et d'attendre le sommeil comme on attendait la mort. Échec et mat, le roi abattu. Il avait ployé sous la fatigue, tombant à genoux dans la vase où il stagnait depuis cinq ans maintenant, retombant dans ses travers, entravé par sa faiblesse. Pourtant il avait cru s'en sortir, il s'en était sorti. Il avait survécu à la fuite, au manque, aux tremblements, aux vomissements et au désespoir. Il avait survécu à la culpabilité, il avait remonté la pente, la gravissant à la force de ses sourires et de ses extravagances, s'indulgeant même une goutte de pardon ici et là. Et pourtant, alors qu'il avait atteint le sommet, se balançant au-dessus du vide avec un peu trop d'insouciance, le sommeil s'était jeté dans le vide, disparaissant à toute vitesse vers le bas. Et James venait de se lancer à sa poursuite.

Il considéra très sérieusement l'idée de ne pas bouger. D'attendre que celui qui venait perturber son sommeil décide qu'il en avait marre d'attendre et que le médecin n'était probablement pas là. Son corps entier était ankylosé, fondu dans le matelas, et il lui fallut déployer des trésors de volonté pour s'arracher à son lit.  Il répondit à l'interphone, ouvrit la porte à Seth, et ne perdit pas de temps à se demander ce qu'il pouvait bien faire là. Il se jeta plutôt sur la salle de bain, se passant de l'eau sur le visage et enfilant un jean et un sweat-shirt. Il ne se sentait jamais très confortable lorsqu'il portait autre chose qu'un costume, rendu presque vulnérable lorsqu'une cravate et une veste ne lui servaient pas d'armure, mais à cet instant, il n'avait pas le temps d'enfiler quoi que ce soit d'autre. Après quoi, il eut juste le temps de mettre de l'eau à bouillir pour préparer du thé, tradition ancestrale dont il ne s'était jamais débarrassé. Peut-être que cela suffirait à le réveiller un peu, parce qu'il ne se sentait absolument pas reposé. Ce qui le poussa à jeter un œil à l'horloge du micro-ondes, soustrayant les douze minutes d'avance sans même y penser. 18h01. Il cligna des yeux plusieurs fois, incrédule. Pourtant non, et un œil à l'écran de son téléphone portable le lui confirma. Quatorze heures. Soit.

James ne pouvait pas prétendre comprendre les motivations de ceux qui choisissaient d'exercer la médecine sur des cadavres, et pourtant il semblait bien s'entendre avec les médecins légistes de la ville. Et ce même si Seth avait rendu le tablier, d'ailleurs s'il y avait quelqu'un qui ne pouvait pas le lui reprocher, c'était bien James. Il détestait la mort, avait passé sa vie à la combattre, chaque cadavre que Seth, ou Liam, étudiait, était un échec de plus pour lui, pour la médecine. Un échec pour tous ces gens qui s'évertuaient à sauver des vies, médecins, policiers, pompiers, mais qui n'avaient pas réussi à sauver cette vie-là en particulier. Il trouvait ça injuste, et cruel, et c'était sans doute pour ça que la démission de Seth l'avait rapproché de l'ancien légiste. Peut-être que lui aussi en avait eu assez de la mort et de ses caprices. Surtout lorsqu'une femme enceinte mourait dans de telles circonstances. Finalement, il était plutôt content d'avoir été réveillé par l'ancien légiste, même s'il se demandait si sa visite avait un objet particulier.

Il laissa entrer Seth et sa bouteille, refermant la porte derrière eux. «Fais comme chez toi, tu connais la maison!» James n'avait jamais été un grand buveur. Il n'appréciait pas le goût de l'alcool, et il finissait toujours malade, lorsqu'il en buvait. Certaines personnes n'étaient juste pas faites pour ça. Quelque part, heureusement, sinon il aurait probablement fini accro au whisky également. «Tant pis pour toi, ça fera plus de thé pour moi dans ce cas-là. J'étais justement en train de m'en préparer une tasse. Fidèle aux clichés, tout ça, tout ça...» Du salon, ils pouvaient entendre l'eau qui commençait à bouillir. «Je te laisse attaquer au whisky. Tu remarqueras que pour une fois on voit la table, c'est pas complètement le désordre.» Il n'allait pas aller jusqu'à mentionner qu'il avait nettoyé les lieux de fond en comble de manière presque, pour ne pas dire complètement, maniaque. Jusqu'à aller nettoyer les interrupteurs à la brosse à dents. Mais il était vrai qu'il était agréable d'avoir accès à la table du salon, même s'il ne s'en servait personnellement jamais, engloutissant généralement son dîner affalé dans le canapé devant la télévision, ou accoudé au comptoir, voire avec le nez dans le frigo. «Enfin je dis la table, on peut rester au comptoir ou passer dans le canapé, je t'ai dit, tu fais comme tu le sens. Je te ramène un verre, et je me ramène mon thé. Sauf si tu préfères boire à la bouteille.» Finalement, ça lui avait fait du bien, cette petite sieste. Il s'éclipsa à la cuisine, qui était en fait liée au salon, versa son eau bouillante dans une théière, avec deux sachets d'Earl Grey, puis il récupéra un verre dans l'un des placards, une tasse dans un autre. Il ramena le verre au salon, le déposant devant Seth, avant de retourner dans la cuisine, patientant quelques minutes devant sa théière. «En tout cas tu as de la chance d'être venu aujourd'hui, si j'avais pas été en vacances, tu m'aurais loupé. Oh, et j'ai pas de verre à whisky, j'espère que ça t'ira.» Il se prépara ensuite son thé, avec un nuage de lait. «Tu sais pas ce que tu rates, on me dit généralement que mes tasses de thé sont bonnes. Enfin c'est l'habitude j'imagine. Ce serait triste de toujours les rater après autant de temps.» Il rangea le lait au frigo, récupéra sa tasse et vint s'asseoir à côté de Seth. «Alors qu'est-ce qui t'amène? Tu en es où toi?» Finalement, c'était agréable d'avoir de la compagnie, cela faisait trop longtemps qu'il n'avait pas parlé.  
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Sujet: Re: ReminderDim 18 Déc - 14:08


L'appartement de James était étrangement propre.
Non pas que celui-ci était sale d'ordinaire, mais cette propreté avait réellement quelque chose d'étrange, bien que Seth ne parvenait pas à s'expliquer pourquoi. Peut-être était-ce la table de la salle, qu'il avait toujours vu encombrée à chacune de ses visites, et qui apparaissait subitement vide.
Cette table, il se la figurait aussi chargée d'objets que l'esprit de son ami était chargé de pensées. Et tout cela s'exprimait en files de phrases qui se déroulaient infiniment et plutôt agréablement à chaque rencontre.
 Excepté leur nationalité, et leur affection en commun pour le port du costume, les deux hommes étaient dotés de tempéraments différents. Cette différence se caractérisait principalement par leur façon de gérer le temps : James était particulièrement actif, et son cerveau semblait toujours travailler à cent à l'heure. Mais sa conversation ne reflétait que l'intérêt et la curiosité qui l'animaient sans cesse. Voilà pourquoi l'ancien médecin légiste appréciait sa compagnie; sa vivacité ne signifiait pas nécessairement qu'il parlait pour ne rien dire, ce qui était pourtant le cas de beaucoup de gens. Simplement, beaucoup de choses éveillaient son attention.

Il jeta un œil vers la table, tout en défaisant son manteau, qu'il déposa sur un des accoudoirs du canapé. Ce vide sautait aux yeux, il n'y avait pas de doute.
Puis il s'installa sur le divan, tandis que son hôte déposait un verre devant lui, exécutant des allers-retours tout en discutant.

- -Ça ira très bien, merci.répondit-il. J'ai tendance à oublier que les gens travaillent, j'aurais peut-être dû t'appeler avant. Désolé de passer à l'improviste.

« Tu ne sais pas ce que tu rates » disait-il en préparant son thé, depuis la cuisine. Un fin sourire étira les lèvres de Seth.

- Des plantes, dans de l'eau chaude... Enfin, je ne te juge pas, c'est moi qui suis visiblement passé à côté d'un truc.


Il ne trouvait pas le thé particulièrement mauvais. Mais il lui était difficile de comprendre comment cette boisson pouvait provoquer un quelconque engouement, au risque de choquer toute sa nation. Franchement, des plantes, dans de l'eau chaude...
Seth se versa une rasade de whisky. Peu lui importait d'être le seul à boire de l'alcool. Il souhaitait simplement se faire plaisir, et se mettre à l'aise. Réveiller un peu son enthousiasme qui semblait  s'être tari, s'être complètement desséché depuis des mois. Lorsqu'il était sous influence, au lieu de l'ivresse attendue, il ne parvenait à ressentir que des joies troublées, des rires toujours teintés d'ironie, de cynisme. Quand il n'était pas totalement désespéré. Peut-être que le temps de l'alcool joyeux était passé.
Il comptait sur James pour le sortir quelques peu de sa torpeur, et le contaminer de son entrain, si c'était possible. Ici, il se sentait plutôt bien.

A sa question, il haussa légèrement les épaules.
C'est vrai, où en était-il ?
Il pensait qu'il aurait dû répondre quelque chose à propos de ses recherches d'emploi, car c'était probablement ce que les gens attendaient. Un mensonge. Il ne cherchait absolument rien. Seth était intimement convaincu que l'on ne possédait que deux, ou trois grands talents possibles dans une existence. Au cours de sa vie, on pouvait découvrir un ou deux de ses talents si l'on avait de la chance, ou bien aucun. La femme de ménage aurait peut-être pu devenir une grande pianiste, mais elle l'ignorait, car elle n'avait jamais joué de piano. Et lui, il avait été réellement excellent dans son domaine. Il avait eu sa chance, et il n'en rencontrerait plus d'autre, de toute évidence. Ce métier avait marqué sa vie de toute sa noirceur, et de façon irréversible.

- Ce qui m'amène... Rien de très particulier.

Il pensa un instant à toutes ces choses qu'il savait et qui lui brûlaient les lèvres, parfois. Mais il n'avait jamais eu de bonnes raisons pour aborder un sujet aussi délicat. C'était parfois étrange de connaître les secrets d'un homme, et faire semblant de prendre part à son jeu. S'il n'avait pas sympathisé avec celui-ci avant de reconnaître son passé, il était clair qu'il aurait décidé de ne pas l'apprécier. Cette réflexion le troublait.

- L'esprit de noël, peut-être, l'amour de mon prochain. reprit-il en levant les yeux au ciel. Et où j'en suis... Ah oui, on m'a proposé d'intervenir à l'université récemment. Donner des conseils aux futurs médecins légistes. Participer à des séminaires...

Il fouilla dans la poche intérieur de son costume, et en sortit son paquet de cigarettes.

-... Enfin bref, j'ai refusé. Ça te dérange si je fume ? Je peux aller à la fenêtre, si tu veux.


Pourquoi était-il ici ? Et pourquoi l'appeler « James », finalement ?
Seth avait réprouvé son envie de tout mettre sur la table, immédiatement après le fameux coup de fil. Il lui avait bien semblé que ce visage lui évoquait quelque chose. Un très vague et vieux souvenir. Le déclic, lorsqu'il avait finalement évoqué Londres. 
Mais pourtant, il était là.
C'était un manque d'honnêteté, sans doute, car il fermait les yeux sur ces secrets pour pouvoir profiter de la présence d'un ami. Il jouait l'ignorance, parce que c'était arrangeant.

- Et toi ? Où tu en es ? Ne le prends pas mal, surtout, mais les vacances ont l'air d'arriver à point.

Une manière plus ou moins élégante de lui signaler qu'il semblait fatigué. Fatigué était même un mot trop faible. Il semblait plutôt... Éteint. Et à vrai dire, malgré la conversation qui se dépliait tranquillement, quelque chose lui paraissait encore différent. Mais il ne parvenait toujours pas à mettre le doigt dessus.
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Sujet: Re: ReminderVen 13 Jan - 0:17

Les murs de son esprit étaient trop étroits et trop fins pour contenir le flot incessant de pensées et d'idées qui y coulait en permanence. Alors James s'étalait, éparpillant à l'extérieur les morceaux qui ne trouvaient pas de place à l'intérieur, milliers d'éclats de lui qui tapissaient les murs, les meubles, qui repeignaient même l'air de sa présence, partout où il s'égarait, son babil incessant emplissant l'espace. Son compagnon avait pour habitude de dire, tout en tentant tant bien que mal de se frayer un chemin dans une montagne de James, qu'il ne tenait pas dans un seul corps. Qu'il débordait, tel un réservoir trop rempli, et l'essence s'écoulait partout autour. Il avait suffi d'une étincelle pour tout embraser, l'engouffrant tout entier dans l'explosion. Pourtant, même réduit en cendres, il avait continué de s'étendre, de se développer, cellule cancéreuse increvable. Sauf que cette fois-ci, il s'était reconstruit sur des débris, sur des déchets, et la pourriture s'était propagée à l'intérieur, muette, discrète, serpent sournois qui s'était faufilé entre ses sourires, se laçant à ses mots, à ses morts, lui noircissant l'âme comme autant de cigarettes vous noircissaient les poumons.

Mais aujourd'hui, James avait ravalé ses excroissances, enfermé tout le bordel au fond de sa tête, et il attendait d'imploser. Il attendait l'instant où la propreté et le rangement seraient trop agressifs et qu'il retomberait dans son expansion, lançant papiers et vêtements à tout va, entamant des tas de projets sans jamais aller au bout. Il avait présentement renoncé à terminer seize livres qui s'étaient répandus dans l'appartement spacieux, tous à différents stades d'avancement, avait rangé les neufs DVD qui prenaient la poussière sur le lecteur, avait remis dans leur boîte tous les albums dont il avait écouté deux chansons avant de se lasser. Et c'était l'ennui qui l'avait attrapé à la gorge, enfonçant ses crocs directement dans la carotide. Blessure mortelle. Il n'avait plus qu'à tapisser les draps de son sang, mourant dans son lit dans un dernier sommeil qui n'aurait rien de réparateur.

«Bah, tu sais bien que l'improviste ne me dérange pas! Planifier, c'est ennuyant.» Rien ne se passait jamais comme il le prévoyait, de toute manière. Il avait tenté de planifier sa vie, d'écrire sur le papier toutes les étapes qui marqueraient son parcours, de faire des plans, des emplois du temps, de définir des horaires et des créneaux, et voilà où ça l'avait mené. Non, James avait cessé de s'occuper des plans et du temps, il se contentait d'être dans le moment, et parfois, c'était amplement suffisant. Il laissait les secondes aller à leur guise, il avait enfin compris qu'il ne pourrait pas les enchaîner, qu'il ne pourrait pas les plier à sa volonté, et que même s'il continuait de leur courir après, elles allaient toujours plus vite que lui. Alors Seth pouvait bien débarquer quand ça lui chantait, James ouvrait grand les bras à l'imprévu. La routine, c'était ça qui vous tuait. L'incessante répétition des jours identiques qui se succédaient sans interruption et sans changement.

«Oh, je voulais pas forcément dire niveau boulot. Le travail, c'est comme les plans, c'est ennuyant.» Il n'avait pas voulu dire grand-chose, d'ailleurs, il avait simplement dit ce qui lui était passé par la tête. «Je voulais dire, dans la vie, en général. T'as compris à quoi ça rimait tout ça, toi? Non parce que pas moi.» Il n'avait jamais été pessimiste. Il n'avait jamais été de ceux qui cherchent un sens à tout ce qu'ils font. Mais c'était simplement parce que ce qu'il faisait avait toujours eu un sens. Il avait travaillé pour devenir chirurgien, puis il avait travaillé pour sauver des vies, pour devenir meilleur, pour devenir le meilleur. Il n'avait pas eu besoin de chercher du sens, il n'avait pas eu besoin de se dire que ça servait à quelque chose, il le savait. «Mais tu as bien fait de refuser, après tout tu as démissionné pour mettre tout ça derrière toi, non? Pas pour y retourner à la première occasion. Si tu voulais continuer de travailler là-dedans, tu serais pas parti. C'est du changement que tu voulais, non?» Et puis, plus rien. L'obscurité complète alors qu'il cherchait à éviter les flashs des appareils photos des quelques journalistes qui criaient déjà au scandale, l'obscurité complète alors qu'il achetait un aller-simple pour les Etats-Unis, une valise contenant ce qu'il restait de sa vie posée à ses pieds, la main tremblante alors qu'il tendait l'argent à qui de droit. Il n'avait jamais été doué pour les larmes, jamais très doué pour ressentir les émotions qui n'avaient pas le temps de s'accrocher à lui, pourtant il avait pleuré, durant le long vol qui l'emmenait du succès au néant. Mais il n'était pas pessimiste, il ne l'avait jamais été. «Et pourquoi t'ouvrirais pas un restaurant? Ou alors tu t'achètes un bateau et tu vis de la pêche.» Des idées en l'air, des rêves qu'il avait contemplés avec un sourire avant de les mettre de côté. «Oui je préférerais que tu ailles à la fenêtre. Je tiens à mes poumons, figure-toi.» Jamais volontairement blessant, et jamais franchement blessé, James n'était pas doué pour arrondir les angles.

«Ouais comme tu dis, ça tombait à point. C'est comme si tous les malades du comté avaient débarqué chez moi ces derniers temps!» Un instant de réflexion, puis il repartait. «Ou peut-être que c'est les virus qui ont tous débarqué chez mes patients, va savoir.» S'il n'était pas doué pour les mensonges, il excellait dans l'art de se dérober. Des demi-vérités qui glissaient tranquillement entre ses dents, des omissions tellement naturelles qu'il y aurait presque cru. Peut-être qu'il n'y avait pas d'autre raison aux cernes qui entouraient ses yeux, pas d'autre raison à ses cycles de sommeil erratiques, pas d'autre raison à son perpétuel sentiment de mal-être. «Sinon j'en suis toujours au même point, c'est pas comme si j'allais quelque part. J'aimerais bien pouvoir faire comme toi, et juste arrêter, mais je mourrais d'ennui en quelques heures. Déjà là, quelques jours de vacances, c'est presque trop. Regarde ce qui est arrivé à mon appartement. Imagine si ça s'éternisait.» Il avait toujours détesté les vacances, on l'avait toujours plus ou moins forcé à en prendre. Il préférait s'octroyer un long week-end çà et là, juste pour recharger les batteries. «Oh, je sais, sinon, tu ouvres un bar! Où tu sers que de l'alcool de qualité, comme t'as l'air calé là-dessus. Je meurs de faim, pas toi? Tu veux qu'on commande un truc ? Ou j'ai du surgelé, ou des restes. Peut-être des chips. En même temps c'est pas l'heure. Et en fait j'ai probablement plus de restes. Mais j'ai faim quand même, ce qui est fâcheux, on en conviendra.» Même s'il aurait probablement eu besoin d'au moins un mois pour recharger ces batteries-là.

A vrai dire, il n'avait pas envie d'y retourner.  
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Sujet: Re: ReminderDim 5 Fév - 18:36

« Planifier, c'est ennuyant » était précisément une phrase que Seth Coleman n'aurait jamais prononcé. Ce qui montrait à quel point les deux hommes avaient un tempérament opposé. L'un n'arrivait pas à s'arrêter, tandis que l'autre peinait à retrouver la vie active. Lorsqu''il écoutait James parler, un sourire intérieur le gagnait presque toujours, et persistait alors tout le long de leur conversation. Il n'était certes pas toujours aisé de suivre les pensées du médecin, virevoltantes, éparpillées, suivant rarement une direction claire et précise, comme il l'aimait d'ordinaire. Mais le fait d'exprimer autant de spontanéité avait quelque chose d'étrangement génial. Il avait déclenché ce flot de paroles, et maintenant, il n'avait plus qu'à remettre de l'ordre dans cet embrouillamini de réflexions, récupérer le fil, ou se laisser emporter.
Comme souvent, il se demanda si vivre dans la peau de son ami n'était pas complètement exténuant à la longue. Ça semblait l'être. Il se sentait même quasiment inerte à ses côtés. Trop lent pour réagir à son débit fou de paroles. Il fouilla l'intérieur de sa veste, à la recherche d'une cigarette, écoutant les diverses réflexions de son interlocuteur qui s'empilaient les unes sur les autres.

Il y avait du vrai dans ses paroles. Il était incapable de reprendre une activité qui lui évoquait trop fortement la médecine légale, même si il ignorait exactement pourquoi. Mais il ignorait également la teneur de ce changement, et dans quelle nouvelle direction aller. A l'époque, tout semblait facile ; et la spontanéité l'avait saisi à son tour, motivé par ses paroles encourageantes. Il était moins difficile de tout quitter lorsque cela devait finalement les mener à vivre ensemble. Presque fou, il était déjà parti, chercher les papiers du divorce, acheter un nouvel appartement coûteux pour qu'ils s'y installent. Oui, c'était du changement qu'il voulait, tout simplement, sans plus de prévisions. Il fallait décoller la poussière qui s'était incrustée, avait figé tout son tempérament dans un quotidien atone et sans remous. Le meilleur semblait devant lui, et finalement, il avait fait taire les questionnements et les craintes qui auraient pu l'empêcher d'accéder à ce qu'il voulait. Mais maintenant ? Erin partie. Plus de projets. Et bientôt plus d'argent. Toute sa carrière s'était basée sur la médecine, et le chemin le plus logique le conduisait vers la reprise, mais il hésitait. L'alcool avait achevé de le décourager, et de l’assommer dans une habitude dont il ne parvenait plus à se dégager, à en briser le cercle perpétuel. Finalement, il n'arrivait plus à réfléchir. Il ne parvenait pas à « faire le point ». Seth s'estimait coincé dans un sacré merdier, mais le plus absurde, c'était ces simples barrières invisibles qui le bloquaient, mentalement, des barrières dont il n'avait qu'à se débarrasser lui-même. Par une simple question de volonté.

- C'est sympa de me trouver des idées de reconversions, James. Mais restaurateur, pêcheur... Sérieusement ?

Il lui adressa un signe d'incompréhension, vaguement amusé.
Le médecin, quand à lui, évoquait alors les patients trop nombreux, la fatigue, de façon ordinaire : une réponse convenable de médecin. La raison de la propreté parfaite de son appartement était le simple produit de son ennui, à ses dires. Mais pourquoi donc se donner autant de mal, si cela lui creusait des cernes sous les yeux ? se demandait Seth. Cela dit, il n'avait aucun mal à imaginer son ami s'acharner sur son ménage tout en étant exténué, mû par un dernier sursaut d’énergie, parce que « dormir était ennuyant ». Médecin urgentiste était certainement un métier taillé pour cet homme : un métier à la pression et au rythme constant. Mais comme un marathon, si l'on ne se préservait pas durant la course, celle-ci pouvait vous mettre à terre tôt ou tard. Il en savait quelque chose. Il l'observait alors, se demandant si cette étrangeté qu'il percevait était le signe d'une crise quelconque à venir. A vrai dire, James lui confiait peu de choses sur sa vie personnelle. Étant donné le passé qu'il cherchait à fuir, il n'était pas non plus étonnant qu'il se borne à éviter de se confier.

- Tu devrais quand même ralentir. C'est à ça que servent les vacances... Ou alors, si l'envie de faire du ménage te reprends, tu peux passer chez moi. Je déteste ce truc-là.


Et dire que lui ne faisait rien, et pourtant, il confiait même son ménage à une tierce personne.
Les idées saugrenues de James, et il en avait déjà entendu un bon nombre au cours de leurs conversations, le laissaient parfois songeur. Ouvrir un bar... Seth doutait que les barmans aient l'habitude de se souler autant que leurs clients les plus récalcitrants. Malgré l'aspect séduisant de cette idée, il pouvait déjà visualiser toute une série de désastres probables à travers elle. Non, en fait, ouvrir un bar était vraiment la plus mauvaise des idées de reconversion possible. James ne pouvait pas vraiment le savoir, il ignorait certainement que la boisson devenait un réel problème. Mais sa capacité à produire des rêves se révélait parfois contagieuse.

- Tu n'aurais pas quelque chose qui puisse servir de cendrier ? interrogea-t-il alors, se relevant brusquement du sofa. Attends, laisses, j'y vais. 

La cigarette déjà coincée entre ses lèvres, il se dirigea vers la cuisine, écoutant d'une oreille distraite les paroles de son comparse qui continuaient de fuser, à propos d'un repas éventuel.

- On peut commander un truc. répondit-il vaguement à toutes ces interrogations. Pourquoi pas...

Son regard parcourait les meubles, à la recherche d'un récipient. Il s'arrêta finalement sur un verre vide, posé sur le comptoir, mais alors même qu'il le saisissait, quelque chose d'autre attirait son attention : une boîte blanche et cartonnée, encore ouverte, une boîte de médicaments. Une simple boîte, particulièrement notable, parce qu' il s'agissait du seul objet épargné par la maniaquerie qui avait dévasté l'ensemble de l'appartement. Rien de dramatique. Lui-même, il lui arrivait de prendre des comprimés, lorsqu'il subissait des mal de crâne.
Le médecin légiste traversa la pièce dans l'autre sens, le verre à la main, mais son visage se froissait au rythme des pas qui le rapprochaient de la fenêtre, passant devant son ami toujours assis. Il ouvrit la fenêtre pour laisser l'air hivernal s'engouffrer légèrement dans l'appartement, lui refroidir la peau. Les rumeurs de la ville parvinrent instantanément à leurs oreilles, passages perpétuels des habitants qui rentraient du travail avant le couvre-feu. Seth activa son briquet, et tandis que la flamme embrasait le bout de sa cigarette, il fronça les sourcils, subitement songeur.
Silencieux. Il savait ce qu'était ce médicament : un somnifère assez puissant. Habituellement, il se fichait éperdument de ce que les autres faisaient ou ingéraient, qu'ils soient des amis ou non. Surtout s'ils étaient des amis. Chacun était assez grand pour assumer ses propres choix. Mais. Il n'ignorait pas la dépendance que l'anglais avait développé, à l'égard des psychotropes. Aujourd'hui, il décelait quelque chose de bizarre, et ça ne pouvait pas être une coïncidence. Il devait lui laisser une chance pour s'expliquer. Une chance pour écarter les doutes qui croissaient à présent, à toute vitesse, dans son esprit. Tout en expulsant une bouffée de fumée vers l'extérieur, il se tourna vers lui, le sourire évanoui, l'air sérieux :

- Tu es sûr que ça va ?

Prenant conscience de la gravité du ton qu'il avait employé, de la question qui était tombée comme un couperet, il ajouta :

- Je veux dire... Ce boulot, ça peut bouffer la vie, je le sais. Ces choses-là ne se prennent pas à la légère.
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Sujet: Re: ReminderDim 12 Mar - 15:06

Cela faisait cinq ans que James n'avait pas mentionné, ni sa vie en Angleterre, ni la raison qui l'avait poussé à s'arracher à ses racines et à partir à l'autre bout du monde à la recherche d'une rédemption que personne ne pouvait lui accorder. Pas qu'il en ait parlé en longueur avant de partir, s'attardant sur les détails de ses erreurs et analysant ses réactions, ou plutôt leur absence. Non, il avait immédiatement jeté un drap mortuaire dessus, l'enfouissant six pieds sous terre pour que ça ne refasse jamais surface. Il avait fait la sourde oreille aux poings qui frappaient les parois du cercueil, ignoré les cris étouffés qui provenaient du fond du monde, et qui le maintenaient éveillé des nuits durant. Pourtant, de nombreuses sépultures s'étaient érigées au fil des années, son propre cimetière, le charnier de ses échecs, où les os s'entassaient et où il venait parfois se recueillir. Mais elle n'était pas qu'un échec, elle n'était pas qu'un duel perdu contre la mort. Il lui avait directement enfoncé une balle entre les yeux. Alors, au lieu de lui faire une place particulière, de l'ériger en martyr, statue de sang trônant au milieu des défaites, il l'avait égarée dans les bois, dans un effort désespéré de l'oublier et que personne ne tombe jamais dessus. Qu'aucun chien mal venu n'aille fourrer sa truffe dans les dédales de sa mémoire. Pourtant, une fois encore, l'échec était cuisant, et de tous, c'était la seule à laquelle il pensait constamment, son souvenir pulsant dans ses veines à la manière d'un poison qui se répandait lentement. Dans ses heures d'éveil, au cœur de la nuit silencieuse et sous le regard inquisiteur de la lune, son estomac s'était soulevé contre cette toxine qui le consumait à petit feu, et l'avait laissé pantelant et désorienté accroché au rebord de l'évier, ligne de survie de fortune, dernier rempart contre la folie qui menaçait de le submerger. Malgré tout, il n'avait aucune intention de laisser ses confessions sortir, de les coucher sur papier ou de les verser dans une oreille de confiance. Le secret creuserait sa tombe et s'y coucherait avec lui.

«Moi aussi je déteste ça alors ça va aller, merci. Tout le monde déteste ça. C'est juste bien quand c'est fini. Alors ton ménage, tu te le gardes.» Ca lui donnait une sensation d'accomplissement que le quotidien des petits tracas et des vaccins ne lui apportait plus. Mais le sentiment ne s'attardait pas, s'estompant plus vite que la poussière, et il n'avait de toute manière rien de l'intensité de celui que la gloire des opérations réussies procurait. La blancheur immaculée de son appartement était une métaphore bien malhabile, un effort raté de faire table rase, une croyance erronée que s'il frottait assez fort, il arriverait à gommer les faits. C'était peut-être ça qui avait fini par l'endormir la nuit dernière, un vague éclat de pureté dans la crasse et la noirceur où il macérait.

Avant que James ait pu réitérer sa désapprobation face au fait que Seth fume à l'intérieur, ce dernier s'était levé et aventuré dans la cuisine. Pendant ce temps, James avait composé le numéro de la pizzeria la plus proche et avait déblatéré les choix de menu à l'ancien légiste, transmettant leurs choix aux employés et leur confirmant son adresse. Commande passée, il s'était enfoncé un peu plus profondément dans le canapé, posant ses pieds sur la table basse et portant sa tasse de thé à ses lèvres. «Tu trouves?» lança-t-il dans l'appartement devenu silencieux.

Le silence s'éternisa quelques instants supplémentaires, puis Seth réapparut, un verre à la main, se dirigeant vers la grande fenêtre qui donnait vue sur la ville. Autant James n'avait jamais été particulièrement doué pour reconnaître les émotions chez les autres, ou du moins pas assez attentif, pas assez ancré dans le moment présent pour en prendre conscience, autant avec chaque pas que son ami faisait, l'air semblait changer de saveur, s'alourdir. Tant et si bien que lorsque l'air mordant et glacial s'infiltra à l'intérieur, il était en parfaite adéquation avec l'atmosphère froide qui, s'il n'avait pas eu une tasse à la main, aurait poussé le médecin à croiser les bras sur sa poitrine pour se réchauffer et, inconsciemment, se protéger.

Le silence était si fort, si omniprésent que s'il avait tendu l'oreille, il aurait pu entendre les crépitements de la cigarette de son invité, et pourtant les bruissements de la ville étaient là, eux aussi, insouciants, complètement étrangers à la bulle de tension qui s'élevait cinq étages au-dessus du sol. Rares étaient les instants où James se retrouvait sans voix, incapable de trouver quoi que ce soit pour briser le silence. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui avait pu causer ce changement de comportement, mais ça le mettait mal à l'aise. Réajustant machinalement ses vêtements, James passa en revue les possibles explications, mais rien n'avait de sens. «Les pizzas seront là dans vingt minutes.» Jamais sa voix n'avait sonné si faux, ses accentuations naturelles ainsi que sa gaieté maladive tranchant violemment avec l'ambiance terne qui le réduisait en cendres, cigarette allumée aux lèvres du néant.

Puis la question retentit, et James leva un sourcil interrogateur, un sourire amusé se dessinant déjà sur son visage. Il avait attendu une grande révélation, quelque chose de dévastateur et de dramatique en lieu et place de cette simple question. Question à la réponse évidente, dont la légèreté n'était pas du tout en accord avec le ton qui avait été employé. Avant que James ait pu répliquer, Seth avait ajouté des précisions, finissant de rassurer le médecin et de lui délier la langue. «C'est de voir à quel point c'est propre qui t'a mis dans cet état-là? Il faut pas s'en faire, les nettoyages de printemps en plein hiver c'est pas si extraordinaire! Si ça t'inquiète tant, promis je mettrai le bazar avant que t'arrives la prochaine fois.» Ses muscles, qui s'étaient tendus à son insu, se relâchèrent aussitôt, le laissant à nouveau couler dans son canapé, et James avait mis ça sous le compte de sa propre fatigue, qui l'avait induit en erreur et qui, alors qu'il se détendait à nouveau, le reprenait soudain. «Mais si ça peut te rassurer, je vais bien. J'ai voulu ouvrir la porte à trop de nouveaux patients ces derniers temps, mais tu sais comme je suis. Enfin, d'où les vacances, donc hop un peu de repos et c'est reparti.» Le mensonge lui venait si facilement qu'il en aurait presque oublié comment il avait réussi à dormir presque une journée entière. Simplement la fatigue. Il étouffa d'ailleurs un bâillement, plongeant les lèvres dans sa tasse de thé. «Tu m'as fait peur, j'ai cru que tu avais quelque chose de catastrophique à m'annoncer.» Plus que ravi à l'idée de mettre cet instant désagréable derrière lui, James surenchérit. «En tout cas, si jamais tu te décidais à faire de la vraie médecine sur des vivants, we'd have to work on your bedside manner.» Son propre manque de tact lui avait plus que souvent été reproché, et il eut un aperçu de l'effet que cela pouvait faire.

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Sujet: Re: ReminderLun 3 Avr - 14:30

Il n'avait pas rêvé, l'atmosphère était soudainement devenu plus froid, et cela n'avait peut-être rien à voir avec l'air hivernal qui émanait de l'extérieur. Il scrutait la nuit, mais celle-ci était particulièrement éclairée, par les phares des voitures, par les lampadaires et les lumières qui émanaient de certaines fenêtres, sans oublier les guirlandes qui s'étendaient en minces filaments au travers des rues, de là où il les voyait. Il était difficile de croire que les humains pouvaient être aussi petits. Il suffisait de prendre un peu de distance, pour constater à quel point ils étaient minuscules, à vivre derrière de petites fenêtres brillantes, dans leurs petites boîtes en béton, des boîtes plus ou moins décorées.
Tout amenait à envisager une soirée tranquille, bercée par les rumeurs de la ville, et il n'aurait pas eu besoin de parler de choses difficiles, il se serait contenté d'être devant cette fenêtre à plusieurs reprises, ils auraient mangé une pizza, James lui aurait trouvé encore une dizaine d'idées de reconversion possible. Une soirée décontractée, en somme. Mais voilà qu'ils se tendaient, soudainement, plongés chacun dans un silence préoccupé.
Seth n'avait eu que quelques pas à faire. Que quelques connections à opérer, pour envisager un scénario, la possibilité d'un problème. La discussion tant évitée, sensible, affleurait maintenant, suspendue à ses lèvres. Il laissa s'échapper un nuage de fumée, silencieux, mais la réponse que James lui offrait était évasive, elle revenait à la sécurité rassurante d'une discussion entre amis. La légèreté d'un « ça va » qui devenait à tous les coups un moyen d'évoquer le travail. Il aurait secoué la tête, intérieurement, insatisfait. Mais c'était lui qui avait été fuyant. Cette conversation délicate, il l'avait trop de fois repoussé, il s'était refusé à acculer cet homme devant son passé.

L'ancien légiste en était persuadé : les choses ne disparaissent pas d'une volonté. Et les nouveaux départs sont une illusion. On peut changer d'endroits, changer de proches et de nom ; les actions restent, projettent leurs ombres et leurs lumières à perpétuité, sur une existence, sur plusieurs existences. Elles résonnent continuellement. Tôt ou tard, ce vieux truc enfoui ressurgit à la face de celui qui a tenté d'y échapper. Dommage, l'humain ne s'évapore pas comme une fumée ou comme un nuage d'eau. Il laisse continuellement des empreintes autour de lui.
Dommage. Personne n'est capable d'être aussi léger.
Et lui, il allait briser l'illusion, qui maintenait le médecin dans une impression trompeuse de sécurité, malgré lui. James s'était détendu de nouveau, et avait retrouvé son ton jovial, ses plaisanteries. Ses réponses auraient dû être rassurantes.

Seth ne savait pas quoi dire, et tirait à nouveau sur son mégot, songeur. Oscillant entre l'envie de jouer cartes sur table, et celle de profiter de ce soulagement pour échapper à une conversation désagréable. Tourné vers la fenêtre, il fixait toujours ces petites lumières qui brillaient indifféremment, se soustrayant du regard attentif de son ami. Le son d'une ambulance qui traversait la rue en urgence, ponctua un instant le silence qui s'était de nouveau installé entre eux.

- Tu ne m'as jamais parlé de ton ancienne vie, à Londres.

Son ton était parfaitement posé, mais il savait qu'il venait de tirer comme un coup de feu dans les airs.

- Je ne te l'avais peut-être jamais dit, mais j'étais médecin, là-bas, avant de devenir médecin légiste. A vrai dire, tu n'as pas franchement tord, j'étais mauvais pour les annonces...

Des souvenirs défilaient dans sa mémoire, les milliards de pas qu'il avait exécuté dans les couloirs de l'hôpital, en long et en large, usé par les successions de défaites, de moins-défaites, de petites victoires à peine signifiantes. A cette époque, il voulait combattre le cancer, en faire sa spécialité, son objectif principal. Puis il s'était spécialisé dans les cadavres. Ce qui était hautement significatif.
Peut-être avait-il croisé James, à plusieurs reprises, sans s'en rappeler. Dans tous les cas, il savait qu'ils avaient évolué dans un même cercle, fréquenté parfois les mêmes personnes, les mêmes endroits. Il saisissait pleinement l'ironie de la situation. Celle de ce gars qui avait cherché à fuir pour effacer son ancienne vie, avait choisi la ville la moins sûre du continent pour ce faire, et se retrouvait finalement précisément au même endroit qu'un ancien confrère. Parmi toutes les villes disponibles, ils avaient certainement fait le plus mauvais choix. Puis, il y avait une chance très mince pour que Seth  ne fasse le lien, et il l'avait fait, par pur hasard, avec un simple coup de fil.
A croire que Fairhope était le lieu maudit vers lequel convergeaient tous les destins, quelque part au centre de l'univers. Ou bien, en un mot, James était un type très malchanceux.

Etait-il forcé d'être l'ennemi, la piqûre de rappel ? Non. Ou plutôt, oui, malgré lui. Il fallait simplement qu'ils en discutent, et il allait lui laisser une chance de s'expliquer.

- Écoutes, James. Je n'ai pas envie de tourner autour du pot plus longtemps. Le fait est, que je connais encore pas mal de monde à Londres. Et je sais pourquoi tu es parti.


Il secoua la tête, et inspira une autre bouffée de cigarette. C'était délicat. Il était tiraillé entre le fait de le tranquiliser, et de le mettre face à la réalité. Il savait la crainte qu'il était en train d'installer, le mauvais tournant qu'il faisait prendre à cette soirée.

- Je ne voulais pas t'en parler. Ou en parler à qui que ce soit. Mais j'ai vu tes somnifères dans la cuisine.

Il n'y avait plus de marche arrière possible.
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Sujet: Re: ReminderSam 15 Avr - 23:54

Il s'était senti en sécurité, confortablement assis sur ses entrailles, souverain d'un royaume où ses morceaux sanguinolents étaient masqués par des sourires, des vaccins et des longues soirées d'ennui où n'importe quelle activité valait mieux que le miroir. A l'instar des autres pécheurs déchus avant lui, il avait cru que les kilomètres seuls auraient suffi à le blanchir, que les pluies de l'Alabama le laveraient de sa crasse, qu'elles effaceraient le sang, les mensonges et la drogue qui l'avaient lentement, lentement, lentement conduit aux portes de son pays. Il s'était endormi, apaisé et rassuré par quelques années d'accalmie et de reconstruction. Lorsqu'il traversait les journées suffisamment vite, il y croyait presque.
Même à présent, l'inquiétude furtive s'était retirée aussi discrètement qu'elle s'était installée et, dans son épuisement, James aurait très bien pu l'oublier. Elle lui avait froissé le visage quelques instants, puis l'avait détendu, ses traits se décrispant et toute sa masse s'enfonçant encore plus, si c'était possible, dans le canapé. Cependant, à la manière d'une feuille chiffonnée que l'on redéplie, il restait quelques signes, presque imperceptibles. Les pliures ne s'effaçaient plus, elles se faisaient cicatrices, prêtes à se replier sur elles-mêmes en cas de nouvelle contrariété. Légère tension aux coins des lèvres, le sourcil un rien moins haut que d'habitude, l'expression à peine moins ouverte. Si léger, si discret que lui-même n'en avait pas conscience. Et puis Seth s'était remis à parler, et les plis s'étaient refaits, son visage se fronçant, remontant instinctivement dans le canapé, juste assez pour se sentir moins vulnérable. C'était inefficace. Les hurlements lointains d'un passé éveillé et tourmenté, résonnèrent entre les parois de son crâne et il fut soudain persuadé que, le visage à la fenêtre, Seth le scrutait des yeux.
Les flancs de l'animal apeuré se soulevaient à une cadence accélérée, les respirations devenant hachées, saccadées. Entre les yeux terrifiés et le silence qui s'éternisait, l'air ne prenait plus la peine de rentrer. Il s'arrêtait à la surface, narguait les poumons sans s'y arrêter, et que le rythme s'accélérait et s'accélérait jusqu'à ce que respirer devienne aussi douloureux que l'instant présent. C'était très précisément la situation que James s'était joué mille fois, l'imaginant, la déformant, la modifiant mais toujours, toujours la même histoire. Quelqu'un, un sans visage, un quidam quelconque qui s'arrêterait, le pointerait du doigt et saurait. Saurait tout et, toujours, James avait ce même air d'horreur absolue. Pétrifié, les yeux grands ouverts sur un mensonge qui s'effilochait devant ses yeux, sa respiration se raccrochait dans sa gorge enflée de mensonges et d'illusions, et il était réduit au silence, muselé comme un clébard enragé que la municipalité va abattre. Le nuisible, le danger. Une piqûre, une balle, quelques mots, ça n'avait aucune importance. C'étaient autant de clous qui fixaient le couvercle de son cercueil. Ses mains s'étaient jointes et ses poings étaient si serrés qu'il était persuadé qu'il allait s'infliger des hématomes. Muet, complètement inerte et pourtant, pourtant si agité. Ses yeux affolés cherchaient un port d'attache, n'importe où, parcourant la pièce à toute vitesse pour toujours retomber sur Seth.
«I don't -...» Mais les mots moururent sur la langue, et il ne remarqua même pas la sueur qui lui coulait dans le dos, qui perlait sur son front. La panique était si grande et le malaise si puissant qu'il ne pouvait qu'à peine respirer. Seth, bourreau improvisé, tirait sur sa cigarette avec ce qui paraissait être à James une nonchalance incisive. On lui perçait la peau, on lui cisaillait le cerveau. Sans même s'en rendre compte, il laissa le silence s'installer. Planer. Rôder. Puis fondre sur lui. Il ne se sentait même pas la force de nier. Le regard de Seth, son attitude, tout indiquait que ça ne servirait à rien. Il était acculé au mur. «What do you want from me?» furent les premiers mots qu'il parvint à articuler, lentement, comme si chaque syllabe lui était douloureuse. Elles l'étaient. James pensait déjà chantage, il pensait déjà aux moyens de pression que Seth avait contre lui, il les avait déjà trop répétés, considérant les idées et les solutions, considérant la mort, considérant la faute, considérant la paix, et la torture. Il était si fatigué. Il se sentait centenaire, millénaire, vieux chêne que l'on venait d'abattre et qui tombait, lentement, lentement. Les barrières qu'il avait érigées, les douves qu'il avait creusées et les digues qu'il avait bâties, tout s'effondrait sous ses yeux las. «I can't do this. I'm-» Il dénoua les longs doigts qui s'étaient emmêlés les uns aux autres, passa une main fébrile dans ses cheveux. Finalement, c'était peut-être mieux ainsi, mais il ne pouvait pas l'admettre. Se regarder en face. «How do you- How long have you known? Who told you? What do you know? Wh- What are you going to do?» Mille questions, mille suppliques se bousculaient déjà dans sa tête, mille reproches, mille explications, mille et unes excuses. Les rouages s'étaient remis en route, le pont-levis abaissé, et les chevaux de la rédemption martelaient le sol de leurs sabots ensanglantés. Ils s'enfuyaient au triple galop. «I've, I'm not taking pills, I'm not, I swear, I'm not, I just, I needed to sleep, I needed to sleep so badly and I'm... I'm just....» Cinq années, cinq années de déni et de mensonges, qui tentaient de sortir toutes en même temps, toutes griffes dehors. La gorge lacérée.

«I'm just so weak...»
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Sujet: Re: ReminderMer 26 Avr - 15:40

Seth se tenait immobile devant la fenêtre, presque imperturbable. Il observait les effets provoqués par la gifle qu'il venait d'assener à son ami, une gifle retentissante. Son visage s'était décomposé en un instant, presque à mesure que l'ancien légiste avait déroulé ses mots pour former une phrase, cette phrase redoutée depuis tant d'années. Les mots tombaient alors des lèvres de James pour s'empiler les uns sur les autres, dans la panique, posant mille questions, entamant mille défenses inutiles. La sueur mouillait progressivement son front.
Il le regardait se débattre comme une mouche prise dans la toile de l'araignée, avec trop de gestes, ses mains se croisant, passant dans ses cheveux, se posant à nouveau sur ses genoux. Maintenant, il semblait littéralement assommé, à terre. L'ancien légiste n'avait pas eu le temps d'ajouter quoique ce soit, et il avait assisté à toute cette chute en expirant doucement la fumée de sa cigarette, le toisait désormais du haut de sa position de bourreau silencieux.
Pourtant, il n'avait jamais demandé à avoir ce rôle. Ce rôle s'était imposé à lui, exactement, et il n'avait à présent d'autre choix que de remuer le passé. Après tout, ce n'était pas lui qui avait tué quelqu'un. C'était lui, qui le forçait. Et il répétait ces phrases inlassablement dans son esprit, afin de s'en convaincre.
Avec des gestes mesurés, il écrasa sa cigarette dans le verre, expulsant une dernière nuée de tabac vers l'extérieur, et après avoir refermé la fenêtre, il vint s'asseoir à la place qu'il avait quitté sur le sofa, à côté de James. L'appartement était à nouveau plongé dans un silence pesant, privé des sons rassurants de la vie qui continuait, dans la rue. Il y avait quelque chose de suspendu, dans l'air. Ils jouaient une scène de théâtre, tant les mots prenaient une portée insoutenable, et Seth voulait à présent les choisir avec précaution, ralentir le débit qui s'était soudain follement accéléré.
L'anglais voulait tout savoir, et tout comprendre, et il allait lui expliquer posémment.

- Lorsque je t'ai vu à Fairhope, ton visage me disait quelque chose, mais ça ne m'étonne pas que tu n'aies eu aucun souvenir de moi. Après tout, c'était il y a 15 ans...

Il reposa ses coudes sur ses genoux, accrochant son regard au sien, qui était complètement perdu, cherchait des issus impossibles pour venir se poser à nouveau sur lui.

- On s'est connus, même si tu ne t'en souviens pas. On s'est croisés, plusieurs fois à Londres, et ton ancien nom ne m'était pas inconnu. J'ai su ce qui s'était passé, après avoir déménagé à Fairhope. Tu sais, cette histoire a fait du bruit, particulièrement lorsque tu t'es enfui. Je ne te cache pas que ton image a été légèrement terni auprès de tes confrères...

Peut-être se souvenait-il à présent, et dans son cerveau, défilaient les images des hôpitaux, des noms inscrits et des nombreuses mains serrées, à la recherche des informations qu'il avait pu oublier. Les années ayant embrumé ces visions, Seth avait simplement été envahi par une certitude tenace, lorsqu'il avait vu les traits de cet homme pour la première fois à Fairhope. Le nom sous lequel il s'était présenté ne collait pas, néanmoins, et il avait bien faillit ranger ses suspicions dans un coin de sa tête. Peut-être aurait-il dû. Mais il avait cherché. Il avait fouillé parmi ses souvenirs, et parmi ses contacts. James ne s'appelait pas James. Il avait peu connu son ancienne identité, et il ne pouvait s'empêcher de les scinder parfois en deux, comme s'il était véritablement une autre personne, parce que c'était une perspective beaucoup moins désagréable à envisager.
Alors voilà, en réalité, l'ancien James était un lâche, un type qui avait fui ses erreurs et le jugement qui aurait dû immanquablement le punir.
Il secoua légèrement la tête, atteint par toutes les réflexions contradictoires qui déferlaient dans son esprit.

- You're asking me what I want from you ? What do you think ?

Ses mains se soulevèrent dans un geste marquant son impuissance.

- James, seriously... Were you thinking that I would claim some money or something ? Believe me, I would prefer not to know.

Son ton s'était adouci. La peur de James le mettait mal à l'aise, comme sa façon de lui révéler sa faiblesse. Il était une proie gisante face à laquelle Seth devenait fatalement le prédateur. Il n'avait pourtant pas voulu le piéger ainsi.
Les humains font des erreurs. Il aurait pu simplement replier ce pan de la vie d'un homme, sous cette assertion. Mais voilà. Les circonstances qui avaient donné lieu à cette « erreur » le dérangeaient. Les cachets le dérangeaient. La fuite et le fait que James Shelley aie enterré ce passé pour continuer à exercer, sans plus de culpabilité le dérangeaient. Bien sûr, il se doutait que ses erreurs le hantaient certainement, parce qu'on ne peut pas oublier ses actes passés si facilement, même si on avait voulu devenir un fantôme, quelque part, dans un autre pays. Seulement, il avait trouvé ce type sympathique, enjoué, curieux, mais jamais il n'avait saisi un comportement qui lui aurait indiqué sa douleur, ou ses regrets, ou quelque sentiment qui le rattachait à son passé. Si ces sentiments étaient présents, il voulait le savoir.

- Je sais que les erreurs coûtent cher, quand on est médecin. Mais... Tu as tué quelqu'un, et ensuite, tu as fui.

Il n'était pas juge, et il n'avait aucun ascendant sur lui, qui aurait pu lui permettre de décider d'une quelconque sentence à appliquer. A titre personnel, cependant, il voulait comprendre. Certes, la médecine généraliste le plaçait à une distance plus raisonnable du danger que pouvait constituer une opération. Mais quand même... Il y avait cette histoire de morphine. Comment pouvait-on faire confiance à un médecin accro aux drogues médicamenteuses ? Les drogues qu'ils utilisaient régulièrement ? Est-ce que l'on pouvait laisser quelque chose de si particulier arriver, dans la mesure où tout le monde pouvait paraître suspect, le moindre renseignement précieux ? Seth comprit qu'il s'aventurait désormais sur le terrain de la morale, malgré lui. La question tomba comme une accusation :

- Comment peux-tu continuer à exercer ?

Peut-être aurait-il dû simplement avouer qu'il était déçu. Que cet aspect agitait ses pensées chaque fois qu'il le voyait. Il ne s'était pas posé la question de le dénoncer, mais de lui en parler, sans arrêt. De comprendre. Au fond de lui, il espérait que James avait une excellente raison, ce qui le priverait d'avoir à prendre des décisions, à faire des choix qui ne le concernaient pas vraiment.
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Sujet: Re: ReminderJeu 25 Mai - 1:36

Les vacances qui avaient tout enclenché semblaient si lointaines à présent. Il n'aurait même pas su dire s'il faisait beau, ce jour-là. Il ne se souvenait pas de la chute qui lui avait coûté sa vie, mais il se souvenait vaguement du chemin du retour. Il se souvenait des plâtres et des bandages et du fauteuil où on l'avait assis, de la douleur qui menaçait de le briser s'il oubliait une fois ses cachets. Il se souvenait de son compagnon qui avait tenté d'alléger son humeur maussade en lui arrachant quelques rires qui contrariaient ses côtes meurtries. Il se rappelait de l'humiliation devant tous ces obstacles ridicules qu'il ne pouvait plus franchir, et de l'emportement avec lequel il s'était levé de son fauteuil en arrivant au bas de leur immeuble, refusant de se faire traîner un instant de plus. Son poignet brisé avait tenté tant bien que mal de l'empêcher de perdre l'équilibre, allant jusqu'à rencontrer le mur pour tenter de le maintenir debout, mais en vain. Toutes ses terminaisons nerveuses hurlèrent de douleur en même temps, et ni le grognement désapprobateur de son conjoint, ni son allusion à la possibilité de ne jamais récupérer entièrement la mobilité de son poignet n'avaient rien fait pour améliorer la situation. Ça, il s'en rappelait. Il s'en rappelait parce que c'était sa sentence. Sa condamnation à mort. S'il avait seulement su. Il n'aurait pas accepté sa condition docilement, il n'aurait pas souffert ses mois de convalescence assis, avalant des pilules et ne pensant à rien.

Le reste était perdu dans le nuage de poudreuse où il s'était écroulé, et la neige se teintait de rouge. Lorsqu'un sommeil agité le trouvait dans la nuit, il lui arrivait de s'éveiller enseveli sous la neige, l'électrocardiogramme plat pour seul point de repère, seule ancre, seul horizon. Dans ses cauchemars, même la mort l'avait dévisagé. Elle s'était tenue là, face à lui, presque surprise d'avoir été dérangée, et elle posait ses grands yeux vides sur James. Ce regard ne le quittait jamais. C'était sa croix. Il avait voulu être un Dieu, et il avait échoué, il n'avait plus qu'à porter la mort en signe de honte. Mais il l'avait cachée. Il l'avait masquée par des sourires, il l'avait ensevelie sous la nouveauté, pelletée de poussière après pelletée de poussière. Mais voilà que Seth la déterrait, plongeant ses mains dans le sang et les entrailles comme si James n'était qu'un cadavre de plus sur sa table d'opération, un cadavre qu'il voulait faire parler. Il avait trouvé la partie nécrosée, la partie qui était morte quand cette femme était morte. Mais le corps humain est plein de ressources, et il avait continué à fonctionner comme si de rien n'était, les pensées faisant des détours pour l'éviter. Mais Seth scalpait et triturait à l'intérieur, et les yeux de la mort étaient à nouveaux grands ouverts sur ses erreurs. Le jugement. L'humiliation. La culpabilité. La trahison. La peur. La perte, la chute, l'horreur, la mort, la mort, la mort.

Il n'avait pas entendu les suites de sa disparition. Il n'avait jamais tendu l'oreille pour en capter l'écho, mais il n'avait pas pu s'empêcher de l'imaginer. Ses collègues qui secouaient la tête, comme Seth le faisait à l'instant, une expression de dégoût figée sur leurs lèvres. Ils n'auraient jamais fait ça. Ils n'auraient pas été si irresponsables, entrer dans un bloc sous l'emprise de la morphine ! Ils n'auraient pas été si lâches, ils auraient affronté les conséquences. Il avait la nausée. Tous ces médecins, infirmiers, urgentistes qui l'avaient autrefois regardé avec respect et qui devaient désormais cracher sur son souvenir. Tous ces supérieurs à qui il avait voulu ressembler, dont il cherchait constamment l'approbation, qui devaient soupirer en pensant à lui. Et ses parents qui l'aimaient malgré leurs différends, qui avaient dû pâlir de honte, puis d'inquiétude. Tous ces autres auxquels il ne pensait jamais et qui revenaient lui cracher au visage.

La panique n'était pas encore prête à abandonner son trône à la résignation. Alors elle avait pris les armes et était partie en guerre, détruisant tout sur son passage. Une note plaintive lui échappa alors qu'il attrapait son crâne entre ses mains, incapable d'en déloger les souvenirs. Le bourreau lui lisait sa condamnation, tranquillement, calmement, et il était facile de l'imaginer se lécher les babines à l'idée du festin que cette proie lui offrait. Il était facile de l'ériger en géant omnipotent qui pouvait le détruire d'un mouvement de poignet, le réduire au néant qu'il méritait. Les mots peinèrent à franchir sa gorge soudain asséchée. «Yeah, that's kind of what I thought.» L'effort le laissa essoufflé, et il retourna au silence assassin où le son monocorde de l'électrocardiogramme faisait loi, où les cris et les pleurs et les plaintes du mari éploré emplissaient l'air.

Il s'était levé. Incapable de soutenir cette proximité avec celui qui l'exécutait, incapable, incapable de rester assis un instant de plus. Incapable, incapable de le regarder en face, de le regarder tout court. Incapable, incapable, incapable. Il se mit aussitôt à arpenter la pièce, comme si les kilomètres qu'il parcourait dans son salon pourraient l'éloigner de la potence et du bourreau. Comme s'ils pourraient l'éloigner des sentiments de honte et de culpabilité que Seth faisait ressurgir en l'exposant au grand jour. «J'ai cru... J'ai cru que je pourrais me racheter.» Même lui ne croyait pas au mensonge. C'en était un de plus dans une coupe qui débordait déjà. Il était peut-être temps de la renverser. C'était parce que son ego était encore trop enflé, parce qu'il voulait qu'on ait besoin de lui, il voulait de l'importance. Parce qu'il courait toujours après la même chose: la valeur. James était plus égoïste qu'il n'était repentant, et c'était là le pire de ses vices. Il voyait le sang, il entendait les cris et pleurs, mais c'étaient bien les murmures qui l'avaient atteint. «No, you know what. That's not true. Sure, later on, I thought, this is good. I'm doing good. I'm helping people. I'm still doing what I've always wanted to do. But that's not why I left, that's not why I went back to it.» Là, il allait tout dire. Enfin s'en débarrasser, l'extérioriser pour la première fois.

«They were coming after me.» Il s'arrêta quelques instants, pensa à se rasseoir pour continuer son récit, mais qui pouvait dire s'il aurait jamais pu se relever. «Everything was falling apart.» Seth n'avait pas mérité cet aveu plus qu'un autre, il aurait été faux de dire qu'il devait quoi que ce soit à cet homme dont il exécrait la profession mais appréciait la compagnie. Seulement voilà, il était là pour les recevoir, et la vie de James pesait dans la balance. «I didn't know what to do, I had no one to turn to, I had all this blood on my hands, I can still see it.» Il accéléra le pas sans même s'en rendre compte, ses mots se bousculant, se marchant dessus. «Clear as day. I can see the look of horror on her husband's face, I can hear his screams, his cries, his despair. I can hear him calling me a monster and a murderer. I can still see everybody's face, I can still hear the whispers, the rumours, the disgust. I can even hear myself screaming in my own head. Guilty, guilty, guilty. I am. This woman shouldn't have died. She wouldn't have died if I had been clean. But she did, and I did that. I killed her. I killed her and I can't undo that. I can never undo that. She's dead and there's a tomb out there, and she's in it, and she shouldn't and and and she had kids. She had – she had a job, she had a house, she had a husband. She had friends, she had everything, and I killed her. I can't... I can't get it out of my head. The journalists, the colleagues... My friends, my family, my fucking boyfriend... I know, I know, I know it's nothing compared to what her family went through. Nothing. But I lost everything that day.» La nausée était encore là, et James dut ralentir, sa tête désagréablement douloureuse. Il approchait du moment où le verdict tomberait.

«So I ran away.

«That doesn't... I'm not trying to... I was a coward back then, and I am a coward now. I deserve everything that happened to me, and I should have been punished. I never paid for what I did. I'm aware of that. I'm aware that I should be in jail, or or unemployed, and alone, all alone, but I... I don't know. I guess I just started working because I needed to do something. And I was clean, I mean I left the drugs back home with everything. So I thought – I thought maybe I could just do that. But now, now with the curfew and the silence and and the insomnia, I had to, I had to sleep. I had to take pills. But that's not gonna happen again. I'm not going down that road again. I swear.»
Il s'arrêta pour de bon cette fois, la respiration saccadée, le regard un peu fou. Il posa enfin les yeux sur Seth, avec hésitation, avec crainte.

«What are you going to do about it?»

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Sujet: Re: ReminderLun 19 Juin - 23:51

Son cerveau tournait à plein régime, tandis qu'il cherchait à comprendre le sens des paroles de James, essayant de se mettre à sa place, de faire face aux milles questions qui surgissaient à mesure que le récit s'allongeait. Il porta son verre à ses lèvres, et la rasade d'alcool qui lui réchauffa la gorge s'avéra véritablement bienvenue. Ses doigts restèrent crispés autour du récipient, et il laissa son interlocuteur dérouler son fil, parfaitement calme et silencieux.
Seth avait toujours agi de cette façon. Ses gestes lents et mesurés ne trahissaient pas à quel point son esprit pouvait être préoccupé, et il n'avait pas idée d'à quel point ce comportement pouvait énerver certains de ses interlocuteurs. Comme s'il n'était atteint par aucun de ces mots, prononcés par celui qui y mettait toutes ses tripes, faisait un pas vers lui en s'efforçant d'être sincère. Plutôt, il faisait cent pas, devant lui, arpentant la pièce comme à travers un piège. Il se confessait. Il repassait les scènes pour les éprouver à nouveau, toujours aussi implacables, toujours aussi accusatrices. Et l'ancien légiste se laissait embarquer par ce flot de paroles, imaginant la peur, imaginant la culpabilité, et toutes ces émotions primaires que James lui décrivait. Ça n'était pas si difficile ; elles se lisaient sur son visage. Il rejouait pour lui tous ses drames.

D'ailleurs, tout cela n'avait rien d'un jeu, malgré le fait que ce moment partagé ressemblait à une sorte de plaidoirie. Il le sentait dérailler, débloquer quelque chose comme une sorte d'implosion, un résumé peut-être maintes fois ressassé et qui s'exposait enfin en plein jour. Il aurait pu mentir, trouver une raison valable à sa fuite, prétendre régler son passé de différentes manières ; tout cela aurait été inutile. Il n'y avait pas d'alternative au jugement que Seth lui assénait, en deux mots : Lâche. Coupable. Ils s'imprimaient en lui de manière irrévocable.
L'ancien légiste n'avait rien d'irréprochable. D'ailleurs, la lâcheté allait rarement sans le mensonge, et il avait menti un nombre incalculable de fois, menti jusqu'à mener une double vie, jusqu'à ce que la vérité lui devienne un écran étranger et insupportable. Il s'était menti à lui-même. A cette époque, il aurait été capable d'affirmer, sans aucune honte, que le mensonge lui permettait de protéger sa femme et sa famille. Mais voilà, après une telle histoire, tout le monde finissait par souffrir. Les beaux moments créent toujours de la déception ou de la douleur, peu importe quand.
Ce moment était peut-être venu, pour James. 

Avait-il vraiment crû qu'il ne viendrait jamais ?
Et lui, avait-il quoique ce soit d'un rédempteur ?
Un silence écrasant s'installa dans la pièce après la longue confession angoissée du médecin. Le souvenir du bloc flottait sans doute dans leurs esprits à cet instant, et le sang sur ses mains, la tonalité lointaine d'un cœur qui ne bat plus. Un basculement. Une stupéfaction qui avait déjà la forme d'un regret : « et si... »
Seth posa son verre sur la table basse, provoquant un bruit mat. Le verre était vide. Il s'enfonça un peu plus dans son siège, étudiant les impressions que ce récit intense venait de marquer dans son esprit.

- I wonder. déclara-t-il après plusieurs minutes de réflexions.

Il leva les yeux vers son ami, ou du moins ce qui semblait l'être avant qu'il ne le mette en pièces.

- Maybe you should answer. What are you going to do ?


Ils partageaient maintenant le poids de ce secret. Si l'ancien légiste ne disait rien, et si les choses tournaient mal... En un sens, il devenait coupable. Il devenait responsable. Et à vrai dire, il n'accordait pas vraiment confiance à cet homme, aussi sympathique lui avait-il semblé. Mentir, dans une ville sans cesse sillonnée par les autorités, ou tout était scruté et sensible, devenait une charge difficile à assumer. Il ne s'agissait plus seulement de cacher la vérité. Et il n'ignorait pas non plus que James avait été suspecté à de nombreuses reprises, même s'il doutait fortement qu'il ne s'agisse du Poète. Non, la culpabilité était ailleurs. Mais elle comportait son lot de danger.

- Is that my only choice ? s'agaça-t-il en levant les mains dans un signe d'impuissance. Keeping calling you « James », act like I didn't know anything, or denounce you ? Is anyone else aware about it, except me ?

Il se tendait et se détendait. Intérieurement, il faisait les cent pas, et regardait James. Se demandant s'il était capable de ruiner sa vie.
L'homme avait déjà presque tout perdu, apparemment : à défaut d'une condamnation judiciaire, l'exil s'était imposé naturellement, l'avait coupé de tout ce qui faisait partie de son ancienne vie. Seth briserait la nouvelle, celle qu'il s'était construite de toutes pièces à Fairhope, s'il y était obligé. A vrai dire, il était sûr d'avoir déjà brisé quelque chose.
Son ton redevint calme.

- I can't tell you that it doesn't affect me. I'm not a totally unfeeling person. And I'm not perfect either. But my feelings about your story have no importance here. What's important, is that I have to be sure you won't take drugs anymore. Firstly, you're putting your patient's life in danger. Secondly, you're already suspect, and hide your past is too risky to reproduce this kind of error. Stop that. Talk to a psycholog, do something, I don't care... But if you don't, I will have no choice but betray you.

Il était peut-être cinglant, il n'en avait aucune idée. Son regard paraissait peut-être dur. Mais il ne parvenait pas à prendre une décision radicale à la simple vue de ces somnifères. Quelque part, une alarme s'était déclenchée. Le passé devenait réel, à partir du moment où il était avoué. Réel mais pas pardonné.
Il se demandait si les mains de James avaient tremblé, ce jour-là.
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Sujet: Re: ReminderMer 2 Aoû - 17:52

Là, c'était dit. Ca s'était perdu dans le silence interminable de l'ancien légiste, c'était retombé lourdement au sol, juste à côté des restes éparpillés de l'imposteur. Son esprit avait éclaté sous la pression, envoyant des pensées, des confessions et des vérités tout autour de lui, éclaboussures informes qui étaient en train de lui coûter la vie. Seth semblait inatteignable. Le sang et la bile de James l'avaient laissé immaculé alors qu'il s'était déconstruit devant lui, qu'il s'était désossé sous ses yeux en s'arrachant la vérité. Il n'avait jamais été si vulnérable qu'à cet instant, debout face à l'indifférence, ou ce qui s'y apparentait, incomplet, dépecé. Il n'était plus vraiment James, mais il ne pouvait plus redevenir celui qu'il avait été, alors il se tenait là, imprécis, inachevé, indécis, ni l'un ni l'autre, un peu les deux. Il n'était plus rien, vidé de tous les secrets qu'il avait gardés si farouchement et de tout ce qu'il avait laissé derrière en s'enfuyant. S'il cherchait au milieu des cendres pour quelques restes, il ne savait pas ce qu'il trouverait. Il aurait voulu avoir l’œil moins humide en le posant sur Seth. Son silence était torture, il était pesant, et James ne pouvait pas en supporter le poids plus longtemps. Il allait s'effondrer.

Difficile de croire que les préparatifs de Noël battaient leur plein sous les fenêtres. Difficile de croire qu'à peine quelques minutes plus tôt, les deux hommes n'étaient que deux amis en passe de passer un moment sympathique. Tout ça semblait si lointain, si irréel. D'autant que Seth savait déjà, lorsqu'il avait passé la porte de chez lui. Il connaissait déjà ses travers, il connaissait déjà la vérité que James refusait à tout le monde, et il n'avait rien dit. Il l'avait regardé dans les yeux en acceptant ses mensonges. Il était coupable aussi, à sa façon. Par son silence, par ses non-dits. Ils s'étaient côtoyés comme des étrangers, James ignorant complètement qu'il avait même déjà rencontré l'homme. Toutes ces conversations qu'ils n'avaient pas eu, tous ces mensonges et ces omissions que Seth avait laissé couler. Et maintenant? Alors qu'il était déjà fragile, déjà affaibli et apeuré par ce qui lui arrivait et qu'il ne savait pas empêcher, par le sommeil qui s'absentait et les cachets qu'il avalait, voilà que le légiste lui assénait le coup de grâce. Etait-il censé se relever?

Seth chassa le silence, mais il n'annonça pas sa sentence, pas encore. James, qui s'était arrêté dans ses déambulations, refit quelques pas hasardeux dans aucune direction précise, à nouveau incapable de soutenir l'immobilité et le regard du bourreau. Et puis il allait perdre l'équilibre à rester planté là. Qu'allait-il faire? Il prit le temps de réfléchir, la bonne réponse n'était certainement pas la première qui lui était venue à l'esprit. Parce que ce qu'il voulait, là, maintenant, c'était retourner se coucher, reprendre quelques pilules et prétendre que tout ceci n'était jamais arrivé, dormir quelques millénaires. Il arrêterait demain. Bien sûr, bien sûr, il savait que c'était mal, que c'était la mauvaise réponse, qu'il devrait avoir honte et que, vraiment, n'était-il pas hanté par le visage de cette pauvre femme? Si, évidemment, mais lorsque les cachets faisaient effet, les traits de son visage se fondaient dans le décor, les contours disparaissaient en une flaque de couleurs sans signification, tout avait moins d'importance. C'était là qu'il voulait retourner, dans son royaume de néant, là où son esprit s'apaisait enfin, ses rouages cessant de grincer les uns contre les autres, et où James accédait enfin au rien, et comprenait la bénédiction du silence. Il reposait comme un mort, et il les enviait un peu, libres de ne plus jamais penser.

«I'm going to – » Qu'en savait-il? A l'évidence, il n'était pas à même de prendre des décisions, il n'était pas à même de mener sa vie là où le voulait. S'il n'avait pas succombé à la morphine après son accident, ç'aurait été autre chose, c'était en lui, c'était ce qu'il était, il le savait à présent. Il était dépendant. Il avait toujours dépendu de l'attention qu'on lui portait, du succès qu'il rencontrait, du rythme de vie insensé qu'il entretenait et de l'adrénaline qui le maintenait debout, et quand tout ça s'était envolé, il était tombé dans la drogue comme on tombe d'une falaise. La mort de cette femme l'avait aidé à s'en sortir, l'horreur et la culpabilité l'empêchant de céder au manque qui l'avait rendu malade, mais ça n'avait rien changé. Il était toujours le même. Toujours faible. Toujours instable. Toujours, toujours, toujours. «I don't know...» Il voulait juste que ça s'arrête. Il voulait juste que ça cesse. «No, no one knows. I don't think so. Then again, I didn't know about you. All this time you knew and – I had no idea. But no, no, no one knows. No one can know.»

Finalement, James finit par se rasseoir sur le canapé, épuisé par ces accusations et ces révélations, assommé par les mots que Seth continuait de prononcer. Suspect. L'homme était implacable, et James ne trouvait rien dans ses yeux. Pas de compassion, pas d'empathie, même pas de sympathie ou de la pitié. Rien qu'un mur. Le verdict était tombé, cependant, enfin. Guillotiné. «I'm not – I have nothing to do with the serial killer, they're just... I'm not, I have nothing to do with this, I'm – » Il n'allait pas dire innocent. Il ne pourrait plus jamais dire qu'il l'était. Il la sentait, la panique. Elle revenait, perçait à travers la fatigue et la résignation, elle traversait la raison et le bon sens avec ses crocs acérés. A nouveau, il voulait s'échapper, échapper à Seth, échapper à cette ville qui le voyait coupable, coupable, coupable. Non. Quelques respirations profondes, quelques instants de silence. «Okay, okay. You know what, you're right. You're right. I never meant to put you in this position, obviously. But you're right. Going down that road again... No. I won't. That was a one-off, and it was a mistake, I'm not going to do this again. I can't risk people's lives. They have faces now. They didn't use to have faces before. People, I mean. Patients. But now ? Here ? They do, they're – I'm following them through life, they have faces. I can't, I can't risk it. You're right. And – And you would be right to turn me in if I went off track. I don't want to, I'll... I'll get help. You can take the pills, you can take them so I'm not tempted. They're the only ones I have. You can take them and throw them away.» Là, c'était presque composé, c'était presque sensé, c'était presque sérieux. Ca avait presque l'air sincère. Bien sûr, il le pensait. Chaque mot. Mais c'était plus compliqué que ça, pas vrai? «I won't let you down, Seth. I'll – I won't let you down.» Un peu plus compliqué que ça.

«But please, call me James. I'm not that guy anymore.»


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