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 Walk of shame

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bad blood - we live here

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◆ Manuscrits : 1669
◆ Arrivé(e) le : 13/11/2016
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Sujet: Walk of shameJeu 8 Déc - 20:04

It’s Christmas time, and there’s no need to be afraid
At Christmas time, we let in light and we banish shade


Noël. Millie avait plongé les deux pieds dans le traîneau du grand barbu en poussant la porte du coffee shop du coin, avec la ferme intention de contenter son envie de caféine, tandis que dans le froid, elle prenait le chemin de l’école, son cartable de maîtresse à la main, son sac de femme vrillé à l’épaule. Elle avait tendance à oublier le temps en ce moment, se référant plus de fois que permis à la date qu’elle écrivait avec application tous les matins sur le tableau noir de sa salle de classe. A chaque fois, elle le déplorait : on était déjà au mois de décembre, et les jours filaient à une vitesse folle, ne lui laissant pas le loisir d’avancer dans son programme comme elle le souhaiterait. Emmitouflée dans son épaisse écharpe tricotée par ses soins, elle dut rapidement s’en défaire, opprimée par les effluves de cannelle et de pain d’épices qui, sans prévenir, la firent bruyamment éternuer. S’attirant les regards courroucés des quelques clients déjà présents, elle leur répondit avec un sourire emprunté, rejoignant le centre de la pièce d’un pas timide, mais distingué.

Bien que la municipalité avait fait de son possible pour assurer les festivités de fin d’année comme il se devait, sortant des cartons les éternelles illuminations un peu défraîchies, et les sucres d’orge grandeur nature, l’ambiance n’était pas vraiment à la célébration. Depuis quatre ans, Noël n’avait plus la même saveur. A la suite du meurtre de Ruth, les Williams avaient cessé de mettre les petits plats dans les grands pour Noël. Il manquait quelqu’un à la table – la traditionnelle histoire racontée par Ruth devant la cheminée crachotante s’était définitivement conclue lorsqu’elle s’en était injustement allée, et les longs silences qui s’abattaient sur le dîner lorsque l’on évoquait les souvenirs des années précédentes étaient si difficiles à supporter, qu’ils avaient fini par bannir la torture de la veille de Noël. Au matin du 25 décembre, ils s’appelaient dès le réveil pour se souhaiter de bons vœux, et se promettaient de passer au cours de la journée pour échanger leurs présents, mais ce n’était plus un secret : les Williams avaient perdu leur entrain mythique pour les fêtes de fin d’années.

Pourtant, au moment où elle rallia la file d’attente s’étirant devant le comptoir du café, le nez grattouillant toujours un peu, et que la musique du collectif Band Aid arriva à ses oreilles, s’échappant de haut-parleurs stratégiquement dissimulés sous des grappes de boules scintillantes rouges et vertes, elle ne pût s’empêcher de secouer la tête au rythme des clochettes de l’instrumentation. Elle nota l’effort de décoration des propriétaires de l’établissement – qui malgré le géant Starbucks avaient réussi à se faire une place de choix en ville, rejoignant la ribambelle de petits-commerces de qualités made in Fairhope –, et se fit la réflexion mentale que, vêtue de son beau manteau rouge éclatant, elle se fondait parfaitement dans le décor. Elle baissa alors la tête, appliquée à dénicher son portefeuille dans le bazar de son sac à main. Quand elle le trouva, un léger sourire rehaussa ses pommettes. Se redressant pour jeter un rapide coup d’œil derrière elle, elle fût brusquement confrontée à l’expression la plus triste, et en même temps la plus dure, qu’elle n’avait jamais vue.

« Madame Howard. » chuchota-t-elle avec surprise. Millie fit un élégant tour sur elle-même. Comme si elle voulait lui prendre les mains, elle lui tendit les siennes dans un geste instinctif, lui présentant, d’un même chez et sans le vouloir son portefeuille. Amelia était tactile, trouvant le réconfort dans des accolades et dans des caresses innocentes ; on l’avait prévenu qu’il valait mieux qu’elle garde ses mains dans ses poches aux contacts des enfants, car des récits mal interprétés pourraient lui faire beaucoup de tort – elle s’était donc contrainte à battre un retraite lorsque ses élèves demandaient de l’attention, ce qui lui avait permis d’aiguiser sa verve de consolation, faisant d’elle la première maîtresse vers qui les petits se tournaient s’ils ne se sentaient patraques, ou chahutés. Il n’en était pas moins vrai qu’avec les adultes, la jeune femme avait tendance à empiéter sur l’espace vital d’autrui. Elle travaillait là-dessus, mais pas suffisamment pour la préparer à ce qui l’attendait maintenant.
La mère de Rose, Millie ne l’avait pas revue depuis une éternité. Néanmoins, ça ne l’empêcha pas d’emprunter une attitude amicale avec elle, si bien qu’on aurait pu croire qu’elles s’étaient vues la veille. Du moins, ça aurait été le cas si la femme n’avait pas opéré un pas en arrière pour échapper aux mains de l’ancienne institutrice de sa fille, qui lui demanda :

« Comment allez-vous ? » La réponse fût instinctive, aigre et prononcée d’une voix éteinte, malade de chagrin « Comment je vais, Amelia ? » Les sourcils de son interlocutrice se froncèrent sévèrement, pendant qu’elle toisait la jeune femme avec un dégoût manifeste.

Le nez plissé, le parfum sucré qui se dégageait de ses longs cheveux blonds semblait la révulser. Amelia resta interdite. Sa question était maladroite – elle le reconnaîtrait sans mauvaise foi –, mais était-ce vraiment une raison de la traiter de cette façon ? Elle regretta immédiatement de s’être posée cette question, remarquant les cernes sous les yeux de la mère de Rose, et le teint blafard qu’elle présentait sous ses épaisses boucles brunes. Elle prit une légère inspiration, chargée de regret et de bons mots, et alors qu’elle se préparait à rétorquer une mince défense face au seul juge auquel elle était confrontée, une pluie de salie s’abattit sur son visage, lui faisant simultanément fermer les yeux et la bouche.

« Ne m’adressez plus jamais la parole en public, ou de quelques manières, pas après que vous vous soyez pavanée dans tous les recoins de la ville en souriant à tout bout de champ, comme si vous aviez attrapé le pompon à la fête foraine. » Ce n’était que du crachin - madame Howard n’avait pas dû préméditer son geste, sinon ça n’aurait pas été aussi propre. Cependant, un plâtre dur se forma sur le menton de Millie qui rouvrit les yeux avec hésitation à l’instant où elle ajoutait dans un souffle perfide « Traînée. » Amelia ne se soucia pas des nouveaux regards qu’on lui lança : elle n’avait pas besoin d’eux pour savoir qu’elle devait partir. Avec la manche de son manteau, elle s’essuya dignement le menton, et tachant de garder son sang-froid, elle tourna les talons ; et dans sa hâte de se frayer un chemin parmi la file d’attente, elle laissa tomber son portefeuille près de l’entrée, lorsqu’elle en franchit le seuil pour s’échapper.
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Sujet: Re: Walk of shameSam 10 Déc - 20:05


Il lui semblait faire la queue depuis un moment interminable.
Pourtant, on ne pouvait pas dire que le café était bondé, puisque les successions de faits sordides vidaient les commerces peu à peu. Si l'un des buts du «Poète » était de détruire définitivement l'animation de cette ville, c'était plutôt réussi. Mais l'envie de boissons aromatisées à la cannelle était visiblement trop forte en cette période de Noël, et amenait un peu plus de clients que d'ordinaire.
Alors, il contenait son agacement en fixant les pâtisseries disposées dans les présentoirs, impassible. Des pâtisseries largement composées de glaçages colorés et de sucre en poudre.
Le propriétaire avait mis un point d'honneur à donner une ambiance festive et chaleureuse à l'ensemble de cette pièce, et il fallait admettre que le résultat était plutôt réussi, puisque Seth se sentait presque l'air sinistre au milieu de cette atmosphère particulièrement lumineuse et chantante, vêtu de son long manteau noir. A moins qu'il n'aie l'air d'un homme d'affaire pressé, qui allait prendre un café à emporter et partir d'un pas rapide, l'esprit occupé par un dossier qui n'attendait pas. Il était difficile d'imaginer qu'un homme de son âge et aussi élégant se trouvait déjà en retraite anticipée.
Mais il avait plusieurs excellentes raisons d'être ici : Premièrement, il y avait ses habitudes, son logement se trouvant à deux pas. Deuxièmement, il détestait rester chez lui lorsque la femme de ménage s'y trouvait. Troisièmement, Seth détestait le silence.

Les cafés, les bars faisaient partie des lieux les plus animés que l'on puisse trouver, et il y passait un temps considérable. L'ancien légiste s'enfuyait au maximum de son appartement, remplissant ses journées par des occupations qui lui donnaient l'impression d'être actif, d'être comme tout le monde. Bien entendu, cela ne fonctionnait que partiellement. Il se rendait rapidement compte que ses efforts et ses projets s'avéraient être constitués de vide, de vent. Son quotidien prenait forme par des suites de rituels : les amis se succédaient en face de lui, les tasses ou les verres se remplissaient et se vidaient, tandis qu'il fumait ses cigarettes à un rythme régulier. Toutes ces habitudes, tous ces gestes qu'il exécutait dans la même cadence ne servaient qu'à le berçer dans l'illusion que son temps était occupé. Tous les jours, la même rengaine. Il accordait un soin particulier au choix de ses vêtements, s'employait à paraître impeccable, dans l'unique but de conserver les apparences.
La raison de toute cette comédie se situait dans la crainte de l'inertie : il était persuadé que s'il commençait à rester chez lui trop longtemps, et seul, il commençait également à mourir.

A présent, Seth attendait sa commande au niveau du comptoir. A entendre les éternuements de certains, il se dit qu'il n'allait pas arriver au bout de cette aventure sans séquelles.
Il laissa son regard s'attarder sur les clients présents dans la salle, et fut attiré par le manteau rouge vif que portait une jeune femme aux cheveux blonds. Elle affichait un sourire lumineux, l'un des seuls qu'il avait pu voir aujourd'hui, et cadrait si parfaitement au décor qu'elle semblait presque irréelle. Une égérie de noël.
Derrière elle, se tenait en revanche une femme bien moins éclatante. Toute son attitude, et ses vêtements dégageaient quelque chose de terne, de triste. Une aura grise entourait cette personne de façon quasiment perceptible. Il aurait presque trouvé quelque chose de comique à voir ces deux personnes se tenir si proches, tout étant aussi contrastées, si cette dernière n'affichait pas une expression de pur malheur, tout en fusillant du regard son antithèse.
Croiser des personnes qui affichaient cet air déprimé était beaucoup moins rare. Même les habitants de Fairhope qui n'avaient été touchés par aucune attaque, passaient par des phases de choc, de morosité, d'angoisse latente. On craignait constamment pour ses proches. On était englués dans cette atmosphère moribonde et sans issue. 

Lui s'était détourné pour s’enquérir de l'avancée de sa commande, jusqu'à ce qu'il ne perçoive un son caractéristique, et qu'il ne remarque que toute l'attention s'était reporté en un instant vers les deux femmes. Seth se retourna à nouveau et vit l'attitude de défi que présentait la plus âgée des deux, tandis que l'autre s'était totalement figée, le visage recouvert par... un crachat.
Il entendit très bien les paroles agressives et l'insulte qui suivirent, cette fois, car toutes les conversations s'étaient subitement taries, et les clients s'étaient transformés en spectateurs avides.
L'humiliation était totale.

Lui ignorait qui étaient ces personnes et quelle histoire se cachait derrière cette attitude. Mais il était prêt à parier que la plupart des gens ici présents encourageait tout bas la femme éplorée, qui réveillait certainement plus facilement leur empathie qu'une jolie fille ayant eu l'indécence de s'apprêter et d'afficher un air jovial. L'insulte était aussi révélatrice : son attitude frôlait la vulgarité aux yeux des plus malheureux.
Mais la jeune femme ne fléchit pas, et se contenta de s'essuyer le menton avant de tourner les talons dignement, se frayant un chemin parmi les gens qui reprenaient doucement leurs discussions, sur le ton du commérage. Encore abasourdi, il aperçut pourtant quelque chose tomber de la main de l'inconnue. Seth jeta un œil aux alentours, constatant que personne ne l'avait remarqué, et ramassa ce qui semblait être un porte-feuille.

- Attendez. Attendez !

Tendant le bras, il toucha son épaule pour l’inciter à se retourner, tandis qu'elle cherchait obstinément à rejoindre la sortie. Il croisa son regard et se sentit un peu troublé, ne parvenant pas à imaginer ce que l'on pouvait ressentir après avoir été attaquée de la sorte, et sous le consentement silencieux de cette foule. A vrai dire, cette capitulation lui semblait injuste. Personne ne méritait d'être traité de la sorte, sous prétexte qu'être heureux avait l'air suspect.
Cette attitude de vindicte publique le dégoûtait au plus haut point, et c'était ce qu'il ressentait à chaque fois qu'un nouveau scandale éclatait au sujet de ces meurtres.
Il lui montra l'objet ramassé, et lui dit :

- Vous ne devriez pas partir. Vous avez le droit d'être ici.

Seth se sentait rarement mal à l'aise à cause des autres. Et cette confiance le rendait justement intimidant. On le croisait à peu près partout, et si les commérages allaient bon ton à son propos, personne n'osait le lui dire en face. En outre, il allait où il voulait, et c'était bien le minimum que l'on pouvait réclamer au sein de cette foutue ville. 
Sans attendre une réelle approbation de sa part, il lui indiqua de le suivre, et retourna au comptoir où l'attendait son café en remontant toute la file, barrant la route au client qui s'apprêtait à prendre sa place.

- Alors, vous prenez quoi ? demanda-t-il à l'adresse de l'inconnue, prenant à témoin le vendeur qui se mit à attendre la réponse de l'intéressée. 

Il se fichait totalement des soupirs, et des regards de travers qu'ils récoltaient après lui avoir fait doubler tout le monde. A vrai dire, il n'avait pas grand-chose à perdre.
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Sujet: Re: Walk of shameSam 17 Déc - 12:17

Lui aurait-on donné le choix que Millie n’aurait très certainement pas opté pour des chants de Noël en guise de bande-son pour son humiliation publique. Y avait-il seulement un bon tempo pour lapider son prochain ? Interpelée, elle se posa réellement la question, car torturée par les conséquences dévastatrices que l’approche humide de madame Howard aurait sur sa douce matinée, elle cherchait tout simplement, au sens propre comme au figuré, un moyen habile de s’échapper.
Amelia avait un bardeau entier d’ouvrages qui, à leur lecture, auraient rendu la situation qu’elle venait de vivre un peu plus tolérable. Du moins, c’était ce qu’elle croyait avant de remonter fébrilement la file d’attente, chargée comme l’âne de St-Nicolas. La tête haute, le regard rivé sur un horizon indistinct au travers des vitres du café embuées par les froids températures hiver, elle réalisa que tous les conseils possibles et imaginables, tous les paragraphes complaisants rédigés à l’arrache par des pseudos-gourous du bien-être, et les mantras bouddhistes avec lesquelles elle se nourrissait pour mieux apaiser son angoisse ne l’avaient préparée à gérer ce genre d’humiliation. L’empreinte laissé par le crachat de madame Howard sur son visage lui brûlait atrocement la peau, et les œillades qu’on lui accordait, tandis qu’elle se débattait avec ses deux sacs, en plus de son avanie, avaient le même effet qu’une centaine de coups de poignard portés en même temps dans son dos.

Elle ne comptait plus sur la solidarité des habitants de Fairhope depuis bien longtemps. Sauf qu’ici, Millie s’était surprise, l’espace d’un bref instant, à espérer qu’on lui vienne en aide face au chagrin de la mère de Rose. Au lieu de quoi, elle avait maintenant l’impression qu’on l’enfonçait, et qu’on piétinait sa dignité ; après tout, c’était ce qu’il fallait faire à l’encontre des gens comme elle. Mais qu’est-ce que ça voulait dire exactement ? Qu’était-elle supposée faire pour qu’on la réhabilite, et pour qu’on accepte d’entendre sa version de l’histoire ? Perdre son sang-froid ? Clamer haut et fort son innocence en jouant le jeu des médias ? Quoi qu’elle dirait, le retour de bâton serait aussi violent, voire plus violent encore, que celui auquel elle avait droit depuis le meurtre de Rose. Piégée, par le Poète et par la Vox Populi, Amelia l’était incontestablement, et plus le temps passait, plus elle avait l’intuition abominable que jamais elle ne s’en sortirait.
Tous avaient tendance à oublier une chose. C’était qu’à un moment donné, avant que le meurtre de sa grand-mère ne lui soit incombé, Millie avait été une victime elle aussi, dévastée par la perte d’une personne dont elle était particulièrement proche. A plaindre, elle ne l’était sans doute pas, et jamais elle ne s’était réfugiée derrière son chagrin pour attendrir l’opinion public. Le seul soutien qu’elle avait accepté au cours de ces dernières années avaient été celui de sa famille et de son fiancé. Simplement, un peu d’égard et de respect de la part d’autrui, ce n’était pas trop demander, et elle estimait, peut-être à tort, qu’elle le méritait.

Arrivée à quelques mètres à peine de l’entrée du café, elle fit une pause pour remonter les bretelles des fardeaux qu’elle portait sur son épaule – ils pesaient moins lourd que les critiques silencieuses des clients qui la fixaient sans broncher, retranchés dans une contemplation malsaine de la scène qui venait tout juste de se dérouler sous leurs yeux. Craintivement, elle se risqua à rendre le regard qu’on lui adressait. Elle ne pleurerait pas, elle n’en avait pas le droit. Et parce qu’on lui avait retiré le monopole de la tristesse si tôt qu’elle avait rejoint le catalogue des suspects de Fairhope, elle avait appris à étouffer ce qu’elle ressentait pour mieux assimiler que tous les jours du reste de sa vie, elle serait contrainte de se barricader derrière son amour-propre. Et c’est ce qu’elle fit, en redressant davantage la tête, puis en amorçant un mouvement pour reprendre son chemin, avant qu’on ne la retienne par l’épaule : dans la précipitation, elle avait fait tomber son portefeuille.

« Oh. » fût-elle à peine capable de marmotter. La main qu’elle tendit pour récupérer son bien s’accompagna d’un regard brillant, rempli de gratitude pour l’homme qui s’adressa à elle avec une certaine bienveillance, reconnut-elle avec surprise – ce ne fût pas la seule chose qu’elle crut reconnaître, d’ailleurs. L’homme en question lui disait quelque chose, son apparence plus encore, car rares étaient les hommes qui évoluaient avec autant d’élégance dans cette ville.

Millie avait un talent certain pour reconnaître les visages – restes d’une passion furtive pour le dessin. Mais celui qui lui faisait face avait quelque chose de vaguement familier, et peut-être que finalement ce fût la raison pour laquelle elle se laissa convaincre de rester. Il avait raison, elle avait le droit d’être ici, mais à quel prix ? Elle empocha silencieusement son portefeuille, et pour la énième fois, remonta cartable et sac sur son épaule avant d’enrouler de nouveau son écharpe autour de son cou. Opérant un nouveau geste en direction de la salle, elle souhaita s’éviter une confrontation directe avec son public, mais l’homme lui indiqua la direction opposée : le comptoir, derrière lequel le serveur habituel s’impatientait gentiment.

« Je ne suis pas sûre que… » commença-t-elle en dépassant les quelques clients avant eux, une main moite replaçant gauchement une mèche de cheveux derrière son oreille « Pardon, désolée. » ajouta-t-elle en baissant le ton, gênée par la place qu’elle prenait, et par le culot qu’on lui reconnaîtrait en s’immisçant ainsi au milieu d’une rangée qui patientait depuis de longues minutes. Avec souplesse, elle réussit cependant à se frayer un chemin parmi les clients, et rattrapa son interlocuteur en lui posant doucement une main sur le bras, plutôt confuse « Ne vous sentez pas obligé, ça va très bien aller. »
Les soupirs courroucés ne firent qu’ajouter du sel sur la plaie qu’elle s’était appliquée à panser jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin la porte de l’établissement. Elle n’en voulait pas à son bienfaiteur d’être venu à sa rescousse, loin de là ! Mais elle ne put s’empêcher de remettre en doute la vérité qu’il lui avait dite en la retenant de partir : elle ne fut plus très sûre d’avoir le droit d’être ici, et lorsqu’il lui demanda ce qu’elle prenait, elle secoua la tête en signe de dénégation en lui répondant d’une voix enrouée par l’embarras « Peu importe, je prendrais comme vous. »  Elle se rapprocha très légèrement de lui pour ajouter avec un rire rentré « Vous n’avez pas peur de vous faire des ennemies, vous. »
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Sujet: Re: Walk of shameSam 24 Déc - 13:01


Il la dévisageait, détaillant ses yeux bleus cernés de noir, ses lèvres rougies. Le sourire lui venait assez facilement, malgré la gêne manifeste qui transparaissait à travers son attitude. Vraiment charmante. Pas étonnant qu'elle aie été la cible de tous ces gens déprimés et las.
De son point de vue, l'attitude passive qu'ils avaient adopté les rendaient aussi coupables de son humiliation.

- Un autre café allongé, alors. dit-il à l'intention du serveur.

Seth entendait les murmures. Il surprenait les regards noirs à leur encontre, et il avait perçu les soupirs ostensibles lorsqu'il avait obligé son invitée à le suivre. Il ignorait pourquoi celle-ci semblait aussi détestée, quelles étaient les sombres histoires qu'elle traînait dans son sillage. Peut-être que la raison de son agression était valable en réalité, mais il avait bien du mal à le croire en voyant ce visage. Pourtant, il aurait dû savoir que les apparences sont trompeuses.
Il songeait à l'affaire en cours, et qui laissait à penser que le coupable pouvait très bien se trouver ici même, parmi ces gens qui paraissaient tout à fait ordinaires, et siroter tranquillement son café épicé. Il n'y avait plus vraiment de doute sur le fait que le meurtrier se trouvait être un habitant de Fairhope. En général, les autopsies qu'il avait mené au cours de sa carrière permettaient au moins de suspecter ou d'innocenter des individus, et l'on finissait par découvrir ce type, à proximité de la victime, celui qui avait toujours eu des difficultés à gérer sa colère. Il y avait toujours, tellement de gens qui avaient ce problème avec leur colère. Et ces gens finissaient fatalement par devenir violents, puis aller jusqu'au meurtre, parce qu'ils ne savaient pas l'amoindrir : ils la laissaient exploser. Mais ici, on poursuivait purement et simplement une ombre, une personne plus méthodique qu'il ne l'était lui-même. Si celle-ci était incapable de gérer ses ressentiments tout comme les autres, il ne s'agissait plus d'une agressivité qui se manifestait brutalement et souvent sans préméditation, laissant alors paraître plusieurs erreurs, mais plutôt de façon fine et perverse. A travers des rituels indéchiffrables.
Ce jeu, il leur était adressé. Il en avait rêvé parfois, et il en rêvait encore aujourd'hui. Seth ne savait pas pourquoi, ses mains avaient commencé à trembler, et puis il avait ressenti le désir de s'évader.
S'évader des pièces blanches, et alors il avait suffoqué, incapable de faire un geste de plus, de dire un mot de plus pendant l'enregistrement ; il avait quitté la pièce pendant l'autopsie, et son psy avait déclaré plus tard qu'il s'agissait d'une crise d'angoisse.
Une crise d'angoisse.
Cela faisait une trentaine d'années qu'il évoluait autour de la mort, des malades, des cadavres, et subitement, tout cela avait atteint une limite, sans raison. Le médecin légiste était devenu sensible. Ou bien il avait perdu la face en rêvant d'Erin.

Il rêvait encore.
L'odeur du café embaumait l'air de façon agréable. Mais il manquait quand même un air de jazz, de son point de vue, pour que l'atmosphère devienne totalement plaisante. Derrière le comptoir, un type était occupé à remplir la tasse jusqu'au ras-bord, consciencieusement.
Un léger sourire se forma sur ses lèvres lorsque la jeune femme lui souffla « Vous n'avez pas peur de vous faire des ennemis, vous ».
Non, il n'avait pas peur. Un ennemi leur suffisait bien à travers cette ville, et c'était cet unique ennemi qui l'avait convaincu de faire blinder sa porte d'entrée. Lorsqu'il rentrait chez lui, trouvant son appartement plongé dans le noir, une crainte l'envahissait, et les images des victimes, des corps gravés dans leur chair lui revenaient en tête, jusqu'à ce qu'il soit convaincu que tout était bel et bien vide. Il en avait assez vu au cours de sa vie pour se soucier encore des jugements des clients dans un café.

- Boire son café sous les regards méprisants : le meilleur café.


Il l'avait clairement embarrassée. Mais au moins, il était sûr que son acte impertinent ne lui vaudrait aucun crachat. Seth estimait qu'il n'avait aucune leçon de civilité à recevoir ici. Il aurait pu se contenter d'observer l'incartade comme les autres, sans faire de vagues, sans avoir à débarquer comme un acteur sur la scène du théâtre, en attirant toute l'attention. Mais lorsqu'il avait des convictions, il pouvait se montrer implacable. En outre, c'était certainement son aplomb qui dissuadait quiconque de se mettre en travers de sa route, car il se sentait rarement contraint par quoique ce soit. Tout simplement, elle lui semblait innocente, même si la façon dont il avait pris les rênes de la situation pouvait paraître impérieuse. Malgré tout, il était assez surpris par la force de caractère dont elle faisait preuve, puisqu'elle n'avait pas flanché. Flancher dans cette situation aurait été compréhensible, et cette réaction digne le rendait assez admiratif.
Leurs cafés furent prêts et servis sur le comptoir, et il hésita un instant en se dirigeant vers une place libre ; mais d'un regard, il comprit qu'ils s'étaient mis d'accord pour s'installer ensemble, dans la suite logique de leur rencontre. Il retira son manteau et s'assied dans un fauteuil en cuir qui faisait face à un autre, puis posa son café sur la petite table placée entre les deux sièges, tandis que son interlocutrice se débattait avec ses nombreux sacs. C'était à se demander ce que l'on pouvait traîner avec soi et que l'on jugeait aussi important, en aussi grosse quantité. Puisque les circonstances les conduisaient naturellement à sociabiliser, et partager un café ensemble, il réalisa qu'une présentation  s'imposait.

- Seth. Seth Coleman. se présenta-t-il en tendant la main, ce qui était étrange, car il ne s'agissait pas du tout d'un contexte professionnel.

Il en avait simplement gardé l'habitude.
Jetant un œil autour d'eux, il constata qu'ils étaient encore l'objet de quelques attentions, mais bientôt, les spectateurs finiraient par se lasser et se détourner. L'ancien médecin légiste affichait un air vaguement médusé. Il avait quand même du mal à saisir comment la jeune femme qu'il voyait là, avait pu devenir l'ennemi numéro 1 de tout un établissement.

- Ça vous arrive souvent, d'avoir ce genre d'accueil ?


L'esprit de noël s'était visiblement enfui quelque part en-dehors de cette ville.
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Sujet: Re: Walk of shameVen 30 Déc - 11:18

Millie laissait figurer qu’elle était sans doute un peu naïve. Son aisance à sourire mise à part, elle travaillait avec des enfants, feinter la candeur lui venait tout aussi naturellement que respirer. Sous cette apparence d’ingénuité, accentuée par la blondeur de ses longs cheveux, son teint de porcelaine, et le bleu de ses yeux en amande, il en était tout autre : elle était loin d’être naïve, et le regard que lui retourna l’homme à ses côtés, elle sut le déchiffrer. Il reflétait la pensée immédiate qui avait frôlé son esprit, elle l’avait ressenti au moment même où elle s’aperçut qu’il la dévisageait, s’arrêtant sur les traits de son visage avec un intérêt manifeste. Amelia ne s’en émut pas. Elle lui répondit avec un sourie en demi-teinte, et se reculant néanmoins d’un pas timide après sa boutade, elle détourna les yeux pour les immobiliser sur les gestes fluides du serveur qui s’affairait derrière le comptoir.

Non, elle n’était pas naïve. Elle savait qu’elle n’était pas désagréable à regarder – sa beauté était d’autant plus intrigante qu’elle était naturelle, la devant à sa mère avec laquelle elle partageait une ressemblance plus que frappante. Et tant pis si admettre ses qualités physiques trahissait l’apparente modestie dont elle usait fréquemment pour éconduire les compliments qu’elle recevait – les insultes aussi, car une belle femme comme elle était une cible parfaite pour l’opprobre, la preuve en était. Elle repoussa ses promptes réflexions d’une secousse de tête, ses cheveux dansants au même rythme et glissant de derrière ses oreilles pour venir encadrer son visage. En même temps, elle sentit la tension dans ses muscles se relâcher à mesure qu’on s’occupait de la commande passée par sa rencontre du jour. L’action de cette dernière pouvait bien être intéressée, elle n’en demeurait pas moins exceptionnelle et réconfortante de la part d’un habitant de Fairhope. Alors Millie s’intima de prendre son sauvetage comme il lui était apparu de prime abord, et si elle s’était trompée, user de sa diplomatie pour remettre les choses dans leur contexte ne lui ne faisait pas peur. En attendant, elle le remercia en acceptant, leur accord passé tacitement, de le suivre à une table du café, là où les regards de la clientèle offusquée ne les atteindraient pas.

Posant ses deux sacs aux pieds de la table, un soupir de soulagement s’échappa du fond de la gorge chaudement couverte d’Amelia. Elle roula des épaules pour détendre ses muscles et ses cervicales, puis d’un geste élégant, rassembla ses cheveux sur tout un côté de son épaule. Après avoir retiré écharpe et manteau, elle consulta l’heure à son poignet histoire de jauger les précieuses minutes de liberté qui lui restaient avant de rejoindre sa classe et ses élèves. Elle se demanda si elle devait informer son interlocuteur du peu de temps dont elle disposait, mais en s’asseyant en face de lui, et au milieu de la présentation fugace qu’il lui fit, elle décida de se taire – elle le connaissait, son nom le lui indiqua, et elle comprit pourquoi sa classe naturelle l’avait autant impressionnée.

Des images sombres et jaunies, tressautant comme une vieille bande, se superposèrent à la lumière claire et moderne qui baignait le café. L’odeur du café, des épices et des épines de sapin disparurent pour être remplacée par les effluves entêtantes de l’alcool dénaturé, du désinfectant et des médicaments. Millie se raidit, mais malgré la surprise, ce fût instinctif : elle tendit la main pour serrer celle de Seth, troublée. Ce contact eut le don de la faire le dévisager à son tour. Sa paume chaude contre la sienne jura avec la sueur froide qui se forma sous son pull en mailles épaisses, au milieu de sa colonne vertébrale. Elle planta son regard dans le sien, et tout à coup…
Elle se revit assise dans les couloirs sombres et froids du Thomas Hospital, attendant, le regard hagard et les traits tirés, que ses parents reviennent de l’identification inutile du corps mutilé de sa grand-mère. On lui avait demandé si elle voulait la voir elle aussi, mais elle n’en avait pas eu la force, préférant se prémunir de l’effet destructeur qu’aurait eu l’image de Ruth étendue sur un brancard mortuaire. Andreas n’était pas venu avec elle, elle n’avait pas tenu à lui imposer l’horrible épreuve de traîner dans les sous-sols de l’hôpital, là où les corps des malades qu’on n’avait pas pu sauver, et des victimes ramassées dans des circonstances épouvantables, étaient stockés dans l’attente d’une identification, d’une autopsie ou d’une veillée ; elle avait regretté son absence, ne se sentant pas rassurée, installée dans un coin isolé où tous les bruits étaient décuplés. Le temps avait été long avant qu’ils ne reviennent accompagnés d’un homme vêtu d’une longue blouse de médecin ordinaire ; il lui avait tendu la main, et elle l’avait prise, comme maintenant.

« Je vous dévisage. » remarqua -t-elle à voix haute, la main de Seth toujours délicatement tenue dans la sienne. A cette observation, Amelia la récupéra vivement pour la joindre à l’autre qu’elle avait posé sur l’une de ses cuisses, sous la table. Elle ne baissa pas le regard, soutenant celui du médecin, lorsqu’elle lui dit « Vous vous êtes occupé de l’autopsie de ma grand-mère, Ruth Williams. » Elle marqua une courte pause avant de compléter poliment « Je suis Millie, vous ne devez pas vous souvenir de moi. » Etant donné tout le tapage fait autour des suspicions portées à son égard, elle concéda un peu trop tard qu’elle se mettait le doigt dans l’œil. Cependant, elle plissa les yeux, faisant inconsciemment le point sur le visage charismatique de Seth.
Elle n’éluda pas vraiment sa question, se disant que décliner son identité l’informerait sur l’accueil général qu’on lui réservait. Millie prit conscience qu’à l’échelle de Fairhope, elle avait hérité d’une réputation aussi tapageuse que celle d’une célébrité – elle soupira intérieurement. Elle plissa davantage les yeux « Mais je me souviens de vous. » Ses lèvres s’ourlèrent pour se frotter l’une contre l’autre. Une autre pause suivit, quand enfin elle baissa le menton pour rompre le contact visuel. Ses coudes trouvèrent le bord de la table, tandis qu’elle posait ses deux mains sur ses joues qui avaient blêmies sous le coup de blush discret soulignant ses pommettes « Pardon, ça fait beaucoup d’un coup pour une matinée. » Elle laissa échapper un sourire moins franc que tout ceux qu’elle s’obstinait à rendre à quiconque croisait son chemin « J’étais juste venue prendre un café. » Son regard se posa brièvement sur le gobelet qui s’érigeait sous son nez. Elle l’empoigna, se dandina sur son siège pour se redresser, et le leva légèrement devant elle « Merci, à ce propos. »
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Sujet: Re: Walk of shameDim 1 Jan - 22:41

Une trentaine d'années s'était écoulée depuis que Seth avait assisté à sa première dissection d'un cadavre humain. A la vision de cette personne, qui avait possédé sa propre identité, qui avait été aimée par d'autres, et se délitait peu à peu sous les mains du formateur pour devenir un amas d'organes, de tissus, de membres déconnectés les uns des autres, quelque chose d'inévitable s'était déclenché en lui. Ce tout, cette urne de pureté que constituait le corps humain, et qui nous rend capables de nous déplacer, parler, travailler de mille façons, faire l'amour ou nous entre-tuer : il l'avait vu s'ouvrir pour en révéler tous ses secrets devant ses yeux. Derrière le visage de l'être aimé, sous la peau caressée, il connaissait chacun des rouages qui veillaient au bon fonctionnement de cette belle et parfaite machine.
Empreint de malaise, l'apprenti médecin avait commencé à fumer abondamment, incapable d'apaiser l'inquiétude dont Kate avait alors fait preuve à son égard. « Tu as le droit d'être choqué. » lui avait-elle révélé, tandis qu'il s'employait à donner l'impression d'une solidité sans failles, auprès de ses camarades. Personne ne leur avait donné ce droit. Il fallait être fort, pour être médecin, comme le leur répétaient à loisir les professeurs, et ils s'étaient tous moqués de cet étudiant qui avait craqué et abandonné sa vocation devant le spectacle de la dissection.
Son apparente aisance, il l'avait sans doute héritée de cette époque, où les sensibleries se taisaient derrière l'humour. Mais posséder ces savoirs le plaçait à l'écart de tous les gens qui ne faisaient pas partie de cette confrérie fermée, et ce depuis cet événement. Toute sa vie, il l'avait consacrée à poser son regard dans les tréfonds, les intérieurs des vivants et des morts, et cette mort, il en voyait parfois le contour ténébreux, progresser inéluctablement d'organe en organe, provoquant d'étranges lésions sur son passage. Un déplacement visible, chaque partie ayant une incidence sur une autre, immanquablement. Même après le décès de l'individu, le corps continuait à réagir et assurer sa décrépitude par diverses et infimes variations. Et pourtant, Seth avait eu beau en scruter ses effets des milliers de fois, il n'était pas plus proche de la vérité qu'à ses débuts, au sujet de la mort.

Il n'était pas rare que les gens se sentent mal à l'aise lorsqu'il évoquait son métier. Quelles questions communes pouvait-on poser à un médecin légiste ? La plupart du temps, on ne souhaitait surtout pas en savoir plus. Et à l'égard des familles qui le rencontraient parfois, il ignorait s'il représentait une figure rassurante ou désespérante.
En l'occurrence, aujourd'hui et face à cette jeune femme, il semblerait que la deuxième option prévalait. Tandis qu'il tenait sa main dans la sienne, elle avait blêmit en réaction à sa présentation, son regard s'était accroché au sien, et elle avait parcouru son visage pendant quelques secondes, troublée. Une pause étrange s'était installée, jusqu'à ce qu'elle se reprenne subitement, rompant l'étreinte de leurs deux mains. A ses dires, il comprit que des souvenirs douloureux l'avaient assaillie à la simple évocation de son nom. Certains lieux seront toujours liés à la souffrance, aux traumatismes, à cause de leurs fonctions, comme les hôpitaux. Il avait déjà croisé des personnes dont le simple fait de prononcer le mot « hôpital » provoquait des tremblements dans leur voix. Et lui, il en était un représentant. Pire, il n'avait pas droit aux remerciements dû à la guérison de qui que ce soit : il représentait directement la prise en charge de la mort. Il n'apportait pas d'espoir, pas de solution. Les visiteurs subissaient ce choc, la vision de ce proche inanimé, le corps abandonné et immobile sous une housse, et dont le visage si coloré, si chaud d'habitude était désormais pâle et affaissé, les joues glacées sous le contact de leurs lèvres qui envoyaient un dernier baiser. Et lui, il regroupait tout cela sous ces termes : « procéder à l'identification ».
Il tenta de se remémorer la présence de Millie le jour de cette identification particulière, mais seule persistait la certitude que la petite-fille de Ruth Williams était bien présente, sans que son esprit ne fasse le lien avec ce visage qui lui faisait face. En revanche, elle se trompait, bien que le fait qu'elle se souvienne de lui dans ces circonstances ne le surprenait pas ; il se souvenait d'elle également. Seth suivait l'enquête, à l'époque, et il avait su que celle-ci avait été suspectée pour ce meurtre. Procédure plutôt ordinaire, puisque les proches font toujours l'objet des suspicions, en priorité après le crime. Mais il avait retrouvé son nom plus tard dans la presse, Amelia J. Williams, professeure de la petite Rose Howard, suspectée une nouvelle fois. Chacun y allait de son petit avis, fantasmant l'idée du meurtrier inattendu, qui pouvait bien avoir les traits de cette belle femme se cachant derrière son amour pour les enfants, ses visites auprès de Ruth pour frapper dans les moments inattendus : la perfidie même. Une violence dissimulée sous une apparente fragilité. L'ancien médecin légiste n'y avait pas crû une seconde. Mais il semblerait que ces assertions avaient néanmoins suffit pour ternir son image durablement. Même si celle-ci avait été innocentée, l'image que l'on avait envisagé d'elle resterait malheureusement collée à sa peau, au moins temps que les meurtres continuaient. Désormais, il comprenait beaucoup mieux le sens des événements qui s'étaient déroulés dans ce café.

- Je ne vous avais pas reconnue, mais je sais qui vous êtes. Je l'ai lu dans les rapports, je l'ai lu dans les journaux.


Il estimait que les faux-semblants étaient maintenant inutiles. Elle n'avait pas l'air si naïve. Elle devait savoir que les trois-quarts de la ville la connaissaient maintenant par ce biais. Tout simplement, il connaissait son nom, mais avait oublié son apparence, car il n'y avait pas accordé une si grande importance, à l'époque. C'était étrange, de ne pas avoir remarqué une beauté pareille.
Maintenant Millie semblait mal à l'aise. Cela faisait beaucoup, disait-elle. Elle était simplement venue prendre un café. Un départ habituel vers le boulot, et elle se retrouvait insultée, humiliée, puis replongée dans des souvenirs désagréables. Seth continuait à l'observer, mais il ignorait comment agir. Oui, il s'était « occupé » de Ruth Williams. Il s'agissait de la toute première victime du Poète, presque quatre ans plus tôt. Les signes gravés sur son corps paraissaient mystérieux, mais il ignorait encore l'ampleur que prendrait cette affaire. Il pouvait seulement imaginer ce qu'avait pu ressentir sa famille. Une grand-mère aimante avait été retrouvée assassinée, attachée, ayant subi les tortures d'un jeu pervers avant de rendre son dernier souffle. Sans raison. L'éclatante injustice de ce crime, brutal, plongerait n'importe quel proche dans le désespoir. Et par la suite, il y avait eu ces accusations, pour ne rien arranger. La jeune femme avait eu assez de force pour continuer à travailler malgré tout, et maintenant, elle recevait les injures et les crachats sans faillir. Du moins visiblement.
Il ne voulait pas la plaindre ouvertement, mais se sentait en quelques sortes coupable de la façon dont démarrait sa journée. Il remarquait que son sourire avait dorénavant moins d'éclat.

- Je suis désolé, je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise. Mais il semblerait que j'aie un don pour ça.

Il lui adressa un léger sourire contrit, qui mimait également la résignation. Un don, ou plutôt, il était directement le visage que l'on associait aux mauvais souvenirs, et aux aspects les plus sinistres de l'existence. Mais il n'était pas impoli au point de lui évoquer sa grand-mère, étant donné les circonstances dans lesquelles il l'avait connu. Millie se redressa sur son siège, comme pour reprendre contenance, et saisit sa boisson en le remerciant. Il se doutait néanmoins que les fantômes hantaient encore son esprit. On ne se débarrassait pas aussi simplement de ceux-ci.

- Pour tout vous dire, je n'aurais probablement pas dû me mêler de ce qui ne me regarde pas mais, j'ai trouvé le comportement de cette femme complètement odieux. Peu importe qui elle est.

Il but une gorgée de café, qu'il jugea plutôt bon, et ajouta en haussant les épaules :

- Et puis vous n'êtes plus dans la liste des suspects, je crois. Ça n'a pas de sens de vous traiter de la sorte.
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Sujet: Re: Walk of shameJeu 5 Jan - 18:06

Elle aurait aimé pouvoir rassurer Seth en lui affirmant qu’il ne l’avait pas mise mal à l’aise – ce qui reviendrait à mentir, et force était d’admettre qu’Amelia avait un don particulier pour l’exercice, s’étant entraînée plus que de raison au cours de son enfance tranquille. Cependant, restant un court moment sous le coup des souvenirs douloureux auquel elle avait été confrontée en l’espace de quelques secondes à peine, elle ne réussit pas à réunir assez de volonté pour le tranquilliser à ce sujet. C’était surréel la façon qu’il avait de compatir à sa situation, si bien qu’elle se demanda finalement si elle ne rêvait pas – ou ne cauchemardait pas en l’occurrence – la scène dans laquelle elle évoluait. Sous la frange de cils maquillés qu’elle avait baissé en direction de la table par pure politesse, elle finit par le regarder avec un mélange de fascination bienveillante et de gratitude sincère, tandis qu’elle raffermissait l’éteinte de ses maintes jointes autour du gobelet de café qu’il lui avait si gentiment offert après être venu à son secours. Elle n’était définitivement pas habituée à autant de considération de la part d’un quasi-inconnu, tant est qu’elle ressentit les picotements distinctifs de l’émotion s’égrainer dans le fond de sa gorge – elle ne pleurerait, elle ne le faisait jamais, et ce n’était pas maintenant que ça allait commencer. Pour sauver les apparences, elle porta doucement son gobelet fumant à ses lèvres nues qu’elle frotta avant de les avancer prudemment à la bordure du plastique, appréciant le goût amer de la mixture qu’elle avala par à coup, tachant de ne pas se brûler au passage.

Au contraire des autres familles de victimes, et il y en avait tant, Millie n’avait eu que très peu droit aux égards et à la miséricorde de son prochain. Jesse étant l’exception à la règle, ses parents et son ex-fiancé apparaissant comme les seuls à s’être réellement inquiétés des répercussions de l’affaire sur le moral de leur petite protégée en vérité, il y avait eu des moments où elle avait pensé combien il était facile de détruire quelqu’un sur la base de soupçons creux et infondés. Rapidement répudiée par la masse bien-pensante de son quartier, elle avait accueilli sa nouvelle étiquette de suspecte avec asthénie au début, souffrant toujours de la perte de sa grand-mère qui se serait battue pour rétablir l’image de sa petite-fille en deux coups de cuillères à pot. Puis lorsqu’elle avait été disculpée, restant néanmoins sous la surveillance des autorités, elle avait naïvement pensé que les excuses viendraient avec. Tout comme le respect, elle savait qu’elle méritait plus que tout d’être réhabilitée au sein de la communauté, n’en déplaise à ceux qui la croyaient, à cette époque-ci déjà, véritablement coupable ; elle s’était fichue le doigt dans l’œil jusqu’au coude, car s’ils la toléraient aujourd’hui, reconnaissant ses talents d’éducatrice et l’influence positive sur les élèves qu’elle avait en classe, elle n’était pas moins devenue le sujet préféré des femmes au foyer désespérées du coin qui prenaient un malin plaisir à répandre les pires infamies à propos des soupçons qui avaient pesés sur elle. Evidemment, le meurtre de Rose n’avait fait que rajouter de l’huile sur le feu, sans parler qu’au fur et à mesure des ragots, Amelia s’était obstinée à déambuler en ville, la fleur au fusil, fatiguée de se cacher et de porter le deuil plus longtemps – ce qui, de nouveau, faisait d’elle une suspecte, tant son optimisme et sa gaieté tranchait avec le pessimisme des habitants de Fairhope : c’était un cercle vicieux, où qu’importe ce qu’elle ferait, on la rabaisserait.

« Ça fait partie des mœurs des habitants de Fairhope de s’occuper des affaires d’autrui. » lança-t-elle sans prendre mesure de ce qu’elle venait d’avancer, sa maladresse ressortant souvent décuplée lorsqu’elle était confrontée à des situations de stress comme celle-ci. Elle se figea toutefois, et ajouta dans la précipitation, les mains légèrement tendues entre l’espace qui la séparait de Seth, et les yeux fermés, comme si se soustraire à l’expression qu’emprunta le jeune homme effacerait la bourde qu’elle venait de faire « Ce que je veux dire, c’est que ça ne m’a pas choquée, ne vous excusez surtout pas. » Elle rouvrit les yeux qui trouvèrent immédiatement ceux de son interlocuteur – oiseau de mauvais augure, peut-être, il y avait cependant quelque chose dans ce regard-ci qui forçait à s’y attarder un peu plus pour y trouver le soulagement, quel qu’il fût.

Avec un battement de cils, elle poursuivit, le soutien affirmé de son interlocuteur lui allant droit au cœur.
« Merci, Seth. » Elle l’imita, et but une gorgée de café à son tour. Les paroles du médecin lui tournant un très court instant dans la tête, elle décida de lui avouer avec douceur « C’est la mère de Rose Howard. J’ai du mal à lui en vouloir, mais j’aurais préféré un règlement de compte un peu moins… humide. » Machinalement, elle frôla son menton du dos de la main, pour finalement l’appuyer dans sa paume ouverte « Et un peu moins public aussi. » Elle inclina la tête en adressant une œillade un tantinet amusée à Seth. Certes, il était médecin ; il devait quand même avoir une vision assez éclairée du milieu policier et de la justice : il était brillant et futé, ça se voyait. Aussi s’échina-t-elle à tout de même lui indiquer que « Vous savez comme moi qu’une fois que vous rejoignez la liste des suspects, vous en faites partie à vie, qu’importe que vous ayez été innocenté ou non. » Elle ne marqua pas de pause, continuant sur sa lancée avec un détachement feint, mais assez convainquant au demeurant « Je suis la première appelée en cas de découverte de corps, une chance que je sois plutôt du genre bavarde. » conclut-elle avec une pointe d’humour de façade. Elle soupira, pivotant de l’autre côté pour appuyer son dos contre son siège, les bras tendus vers le gobelet qui ne refroidissait pas, et dont elle tritura les bords du bout de ses ongles peints et arrondis « C’est difficile pour tout le monde. Pour les familles, pour les amis, pour les officiers en charge de l’affaire, pour vous… » Elle reposa graduellement son regard sur lui, et pris le temps pour enfin murmurer « Je ne pourrais pas exercer votre métier. »
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Sujet: Re: Walk of shameMer 11 Jan - 23:23

Pourquoi, finalement, lui était-il venu en aide ?
Lui-même ne le savait pas très bien. La laisser partir, sans s'inquiéter de son état n'aurait finalement rien changé à sa propre journée, et il n'affichait pas spécialement le profil d'un bon samaritain. Mais lorsqu'elle s'était retournée, après qu'il l'aie interpellée, et malgré le masque d'impassibilité qu'elle s'était efforcée d'adopter pour fendre la foule, il avait vu toutes sortes d'émotions défiler dans ses yeux. En plus d'une reconnaissance inhabituelle. Il fallait simplement admettre que cela l'avait touché. Alors, oui, il était fort probable que si cette personne n'avait pas été Millie, il ne serait pas intervenu, aurait bu son café seul, et la journée se serait déroulée naturellement, sans aucun remous. Maintenant, elle était assise en face de lui, et il voyait les gestes, les expressions qui trahissaient la moindre de ses émotions. Malgré son apparente dérision, et son détachement feint, quelque chose de sensible affleurait.
Quand à lui, ses émotions ne débordaient que rarement, et Seth incarnait pour cela une certaine maîtrise de soi, en toutes circonstances. Les moments où ses ressentiments finissaient par s'exprimer n'intervenaient pratiquement jamais, et étaient la plupart du temps causés par l'excès de consommation d'alcool. Il était difficile de deviner ce qui pouvait agiter ses pensées, ou provoquer en lui une quelconque surexcitation. En outre, sa présence pouvait s'avérer rassurante, tant il restait constant et inébranlable, un tempérament qui convenait hautement à la profession qu'il avait exercé.
Son interlocutrice, à cet instant précis, et certainement secouée par les événements de ce début de matinée, paraissait au contraire pleine d'expressivité, quitte à en devenir maladroite. Mais son sourire en devenait contagieux. La façon dont elle considérait sa situation avec humour bouleversait la norme neurasthénique qui s'imposait sur les visages des habitants de Fairhope.
Malgré tout, il fronça légèrement les sourcils sur ses confidences, s'enfonçant un peu plus dans son siège.

- J'ignorais que vous étiez toujours sur la liste des suspects...


Il aurait pourtant aimé pouvoir lui dire, qu'une fois retirée de cette liste, une fois le véritable coupable découvert et arrêté, sa vie changerait. Que son image serait restaurée, et que tout allait redevenir comme avant, aussi parfait que cela avait pu l'être. Mais lui n'avait pas nécessairement le goût pour le mensonge. Les illusions, plutôt que de les alimenter, il les perçait. Il l'avait fait toute la journée, pendant des années.
Et puis, elle le savait déjà. Ses paroles étaient implacables. Elle savait déjà que sa vie ne serait plus la même, et ce depuis le moment où le cadavre de Ruth Williams avait été découvert à la table de sa cuisine, un fameux 11 janvier. Il n'y avait pas de retour possible, les événements se déroulant les uns après les autres de façon inéluctable, comme une chute observée au ralenti. A partir du moment où la mort faisait son entrée dans une existence, il était difficile de ne plus y faire attention. En l'occurrence, cette affaire bouleversait leurs vies, et les vies de tous les autres habitants. Même si le Poète était démasqué un jour, et si les autres se lassaient et se détournaient d'elle, le jugement qui pesait à présent sur la personne d'Amelia subsisterait.

- Il suffirait d'un cheveu... déclara-t-il d'un ton pensif, ébahi par le fait qu'un seul et infime détail pouvait absolument tout changer. Vous paraîtrez peut-être toujours suspecte, aux yeux de la population, mais si il ou elle était attrapé un jour, ils se lasseront. Les crachats ne seront plus pour vous. Les gens s'acharnent sur vous parce qu'ils n'ont pas d'autre coupable sous la main.

C'était l'unique espérance qu'il pouvait lui offrir : qu'ils se lassent. Qu'ils trouvent un autre bouc émissaire, car c'était précisément son rôle, actuellement. Seth se pencha en avant, et saisit son gobelet pour avaler une autre gorgée de café chaud. Il le garda dans la main, reposant son bras presque négligemment sur l'accoudoir de son siège. Puis il soutint son regard, plutôt intense, tandis que sa voix baissait doucement, dans un lent crescendo pour évoquer son métier, presque un murmure à présent.

Était-ce une façon de détourner la conversation d'elle ? Peut-être. La conversation était toujours un jeu.
Il resta silencieux quelques secondes, replongeant dans ce quotidien qui s'était brusquement évanoui, de sa vie. Tous les jours la même série de mouvements, que le médecin légiste exécutait avec attention, avec des gestes patients : observer, peser, ouvrir, manipuler, suturer. Le cadavre devenait alors une réserve inépuisable dont il retirait les organes un à un, à la recherche de toutes les informations qu'il pouvait trouver. Des informations, il en possédait in fine énormément, apprenant les moindres recoins, les moindres contours, les moindres particularités organiques de chacun de ses « patients » silencieux. Puis, après avoir commis ces outrages, vidé entièrement un individu dans toute la violence que cela impliquait, il rangeait tout à sa place, et faisait glisser le fil sur la surface de la peau, refermant progressivement le creux béant qu'il avait créé, rétablissant l'intégrité physique du défunt. Parfois pour le rendre à sa famille, comme s'il s'agissait toujours de la même personne aimée, comme si absolument rien ne s'était produit. Bien sûr, les arrangements esthétiques ne lui étaient pas destinés, mais laissés aux talents des croque-morts.
Lorsqu'il travaillait, ses gestes étaient soignés, délicats lorsqu'il le pouvait, mais il doutait que cela aie eu une importance, en vérité. Seth avait perdu le sens du sacré depuis très longtemps. Il avait tendance à penser que le respect dû aux morts était plus utiles aux vivants qu'aux morts eux-mêmes. Simplement, il aimait l'idée que son travail soit bien effectué, et surtout pas grossier.
Effectivement, il doutait que n'importe qui puisse effectuer ce métier, et la preuve en était : lui-même n'avait pas pu le supporter jusqu'au bout.

- Ancien métier, en réalité.
corrigea-t-il en trempant ses lèvres dans le liquide amer. J'ai démissionné il y a plus de trois ans.

Fallait-il ajouter quelque chose ? Un semblant d'explication ? Si elle l'interrogeait sur les raisons de cette décision, il ne saurait même pas quoi lui répondre ; sans doute, pouvait-on résumer cela comme les conséquences d'une crise de la quarantaine. Une sorte de burn-out foudroyant. A moins qu'il ne s'agissait d'une lassitude de longue haleine. Un trop plein de quelque chose. Maintenant, lorsqu'il repensait au lui-même de l'époque et ce en quoi il rêvait, il visualisait un crétin : vivre d'amour et d'eau fraîche, en compagnie d'une jeune femme, avait été son seul projet, sa meilleure idée. Avait-il espéré vivre sur les réserves de sa fortune pour tout le reste de sa vie ?
A cet instant précis, un profond et long soupir aurait parfaitement représenté son état d'esprit, projeté à nouveau dans ces considérations, mais il s'abstint.
Puis, revenant au sujet de ce métier, il déclara :

- Vous vous posez peut-être des questions, mais croyez-moi, vous ne voulez probablement pas en savoir plus.

D'autant qu'il ne comptait pas la traumatiser en révélant ce qu'avait pu subir le corps de sa grand-mère, sous ses propres mains. L'imagination ne parviendrait jamais à restituer ce qui se passait réellement, au fond de ces couloirs.

- « Il faut bien que quelqu'un le fasse », comme on dit. continua-t-il en haussant les sourcils. La plupart des gens préfèrent se préserver de l'idée de la mort. Et c'est bien normal... Mais d'un autre point de vue, je ne pourrais pas exercer votre métier non plus.

Il feignit une réflexion d'une seconde avant d'ajouter d'une voix basse, au second degré :

- Quoique, ça peut être une bonne idée de reconversion...
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Sujet: Re: Walk of shameLun 16 Jan - 15:18

L’analyse de sa condition établie par Seth fût pénible, car elle se concluait sur une vérité bien trop douloureuse à supporter. Millie essaya de faire passer l’amertume de cette pilule en l’arrosant d’une bonne rasade de café, sauf que le liquide ayant enfin refroidi dans son gobelet, il fit ressortir son arôme aigre et fétide. Sa langue devint pâteuse, présageant un besoin critique d’eau pour défaire sa bouche de toute sensation d’écœurement, qui aurait pu la conduire jusqu’à la nausée.

Le docteur avait sans doute raison, il aurait suffi d’un rien pour qu’elle retourne à sa vie d’avant. Dire qu’elle n’avait que 23 ans lorsque sa grand-mère avait été découverte, et que le jeu malsain du Poète l’avait propulsée au centre d’une manche dont elle découvrait les cartes au fur et à mesure, ignorant absolument tous des règles. Un champ de possibilités si vaste s’offrait à elle à cette époque. A peine sortie de l’école, elle était parvenue à se faire titulariser, gagnant le respect de ses aînés qui misaient tout sur sa bonhommie et son ingéniosité pour gravir les échelons, et ainsi devenir une valeur sûre dans son domaine. Elle débordait d’idées pour améliorer l’apprentissage de ses élèves et faciliter leur passage de l’école élémentaire au collège. Aujourd’hui, c’était à peine si on daignait lui promettre d’étudier les propositions de projets qu’elle s’obstinait à transmettre à la direction. On ne lui faisait plus confiance, le doute s’étant sournoisement infiltré dans l’esprit des gens. Les médias s’en étant donnés à cœur joie, révélant que la gentille maîtresse des CM2 était en réalité une menteuse hors-pair dont le besoin d’attention lui avait attiré de nombreux problèmes durant son enfance, il y avait de quoi se méfier ne serait-ce qu’un peu, la jeune femme le comprenait. Qu’elle soit coupable ou non, elle avait déjà eu droit à son procès, et le verdict n’avait clairement pas joué en sa faveur.
Et c’était sans parler de sa vie privée, qui n’était plus que ruines. Amelia opéra une halte mentale, et tandis qu’elle gambergeait sur son sort, elle comprit enfin que Seth se trompait : le Poète pouvait bien être attrapé, elle ne récupérerait jamais sa vie d’avant, et c’était ça qui était le plus difficile. Peu importait de qui il s’agissait, de son côté, elle resterait définitivement condamnée.

Elle battit des cils, sous le choc de sa conclusion, ou celui de la révélation de Seth, elle ne saurait le dire. Toujours est-il qu’elle se rapprocha de la table pour s’intéresser davantage au médecin. Millie planta son coude près de son gobelet à moitié vide, et les yeux plissés, elle tenta de se mettre, rien qu’une seconde, à la place de son interlocuteur. Etant donné la fréquence des attaques du Poète, il ne devait pas compter les heures supplémentaires, et sa vie de famille avait dû sérieusement en pâtir – était-ce la raison de sa démission ? Amelia plissa davantage les yeux, se donnant des airs de conspiratrices, tandis que ses iris opèrent une glissade vers les mains soignées de Seth – il ne portait pas d’alliance, remarqua-t-elle, et un sourcil en accent circonflexe, elle médita longuement. Essayant de mettre secrètement le doigt sur ce qui avait poussé cet homme à quitter ce pour quoi il avait dû bûcher une bonne partie de sa vie de jeune adulte, elle garda le silence, très concentrée. Elle aurait pu lui poser directement la question, mais ses bonnes manières l’empêchaient de se montrer aussi intrusive, et puis l’observation avait toujours été l’un de ses points forts.

Les médecins avaient une force mentale incroyable pour supporter tant de responsabilités, davantage quand leur spécialité ne leur laissait pas d’autres choix que d’annoncer de mauvaises nouvelles aux familles de leurs patients. Seth n’avait pas choisi la branche la plus aisée. Quand ils arrivaient sur sa table d’opération, ses patients avaient déjà rendus leur dernier souffle. D’une certaine manière, il ne pouvait leur arriver rien de pire, si ce n’était se voir refuser l’entrée de leur eldorado – mais l’intimité qu’il avait partagé avec ces morts devaient le hanter, qui plus est parce que les derniers dont ils s’étaient occupés étaient partis dans d’atroces circonstances. Ce fût brusque, encore une fois : le visage de sa grand-mère et celui de Rose se superposèrent à celui de Seth lorsqu’elle remonta son regard vers lui, et aussitôt, elle se hâta de revenir dans sa propre peau, un frisson la parcourant à l’instant où elle resongea à ce couloir froid, à ce silence morbide, à cette odeur...

« Vous sous-estimez ma curiosité, docteur. » lui répondit-elle avec politesse, joignant ses mains pour les poser sur ses jambes dissimulées sous la table. Elle ne lui posa pas de questions pour autant – elle avait soif maintenant « C’est difficile de se préserver de la mort à Fairhope, elle rôde. » Son ton prit des accents pensifs, pendant qu’elle laissait son regard vadrouiller par-dessus l’épaule de Seth. La clientèle ne désemplissait pas dans le café ; la matinée commençait à peine. Quand elle y pensait, le Poète pouvait tout aussi bien être l’homme qui s’engagea dans l’allée d’un pas pressé, comme la femme qui se leva d’un bond pour aller récupérer des serviettes en papier au comptoir. Elle soupira, puis son attention se reportant sur Seth, elle lui sourit « Passez par ma classe, j’aurais bien besoin d’un assistant. Oh, d’ailleurs… » Elle souleva furtivement la manche de son gros pull pour vérifier l’heure sur sa montre « Je vais être obligée de vous abandonner, mais ça pourrait devenir un rituel. » En roulant ses lèvres l’une sur l’autre, pensant que ça chasserait pour de bon le goût du café, elle se leva, attrapant déjà son manteau écarlate. L’index planté dans l’espace occupé par la table, elle désigna le docteur, puis se désigna elle-même en poursuivant, la voix pleine de sourires « Vous savez, vous et moi qui buvons un café. Surtout que je vous en dois un maintenant, et comme j’ai pris l’habitude de payer mes dettes… »
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Sujet: Re: Walk of shameMer 8 Fév - 22:40

Qu'aurait-il pu lui dire ?
Il observait son visage, et elle ne laissait rien paraître de l'amertume qui l'avait maintenant gagnée. A laquelle elle s'était peut-être habituée. Un sentiment qui ne coïncidait pas bien avec son attitude apparente, son sourire omniprésent et ses gestes mesurés. Il l'avait vue, drapée de son manteau écarlate, entrer et se mêler aux autres clients sans aucune méfiance. Mais ses paroles... Ses paroles laissaient entrevoir une certaine résignation. Il l'avait compris : elle ne croyait pas à la venue d'un quelconque apaisement. C'était sans doute toujours la même déception, à propos de ces gens qui vous tuaient du regard, qui profitaient d'une minute de répit pour vous infliger une humiliation brûlante. C'était sage de se préparer à recevoir des coups, juste au cas où. Ne pas s'obstiner à afficher son bonheur, trop provocateur. Il ignorait si ce fatalisme allait finir par l'emporter définitivement sur elle.
Seth ignorait également si son action lui offrait un soulagement quelconque. Peut-être au moins une sorte de trêve, et c'était déjà ça de gagné. Mais, évidemment, son ancien métier lui collait encore à la peau, et il traînait dans son sillage la mort, les souvenirs douloureux des attentes impossibles dans les couloirs, des gorges serrées et des larmes contenues. Amelia n'y faisait pas exception. « Pénible » était un trop petit mot pour décrire ces événements. Il savait bien que ce lien qu'ils créaient en devenait teinté par quelque chose de particulier.
Le fait d'avoir côtoyé d'aussi près les défunts, rassurait tous ceux qui s'imaginaient alors qu'il maîtrisait en tous points ce sujet sensible. Dans cette perte de sens qu'ils éprouvaient face à une mort brutale, il apparaissait donc comme un pilier inébranlable, sûr de lui, une personne concrète à laquelle se raccrocher. Bien sûr, tout cela était simplement une question d'apparence, et il l'avait entretenue assidûment, pour sécuriser les proches des victimes. D'autres se sentaient tout bonnement mal à l'aise, à son égard. Parfois les deux ressentis, en même temps. Il s'agissait sans doute d'une question de moment.

Après lui avoir annoncé l'abandon de son métier, le quadragénaire remarqua bien l'air songeur qu'elle adopta, et la façon dont elle le détaillait en plissant les yeux. Que pensait-elle déchiffrer ? Il savait bien, néanmoins, que le fait d'avoir abandonné sa vocation, à son âge, trahissait une étrangeté, une coupure inhabituelle dans la vie bien rangée d'un homme mâture. A sa tirade, il sourit, mais ne répondit rien. Un jeu pouvait s'installer, un jeu de d'observation, ou de devinettes, mais il leur faudrait du temps, pour satisfaire leur curiosité.
Bien sûr, lui-même avait bien remarqué la présence de cette bague, à son doigt. Peut-être une bague de fiançailles, ou peut-être pas. Les journaux ne faisaient pas mention de ces questions, au moins, même si Seth en savait déjà probablement beaucoup plus qu'il ne l'aurait voulu, à propos de la jeune femme. Mieux valait ne pas accorder trop de crédits à ces ragots, qui ne consistaient qu'à éveiller les plus bas instincts de la population pour mieux vendre. En outre, il avait lu des choses, à propos de tendances à mentir, à séduire, et c'était alors le parfait portrait de la femme manipulatrice qui se dressait là, pour le plus grand plaisir des spectateurs avides de fictions. Heureusement, il ne basait pas son jugement sur ces affirmations, même si celles-ci lui venaient évidemment en tête, durant leur discussion. Il ne savait pas jusqu'à quel point ces informations s'approchaient de la vérité. S'il y avait vraiment de bonnes raisons qui pouvaient pousser à se méfier de Millie, terrées derrière son joli visage, il ne les décelait pas, et ne cherchait pas à les déceler. Personne n'était exempt de défauts. Chacun avait la capacité de produire des choses dégueulasses d'un certain point de vue, l'ancien légiste en était convaincu. Longtemps, il avait crû que l'idée de tromper sa femme était inimaginable. Si l'institutrice avait pu réellement faire des erreurs, et adopter ce comportement, cela ne signifiait pas pour autant qu'elle était coupable de meurtre.
L'atmosphère irrespirable qui étouffait l'ensemble de la ville depuis des années, créait ces suspicions excessives, de plus en plus présentes et nombreuses. Les habitants n'allaient pas tarder à empirer la situation, s'accusant les uns les autres, et rendre leurs vies encore plus désagréables, comme le souhaitait  certainement le fameux « Poète ». La remarque d'Amelia était vraie : ils n'avaient plus droit à la paix, à l'insouciance. Ils vivaient, réellement, la peur dans le ventre, et dans le deuil constant. Ils devaient être dérangés pour sociabiliser comme ils le faisaient.

- Vous avez raison, c'est bien pour ça que tous les habitants de cette ville deviennent fous...


On ne pouvait pas vivre durablement dans cette morbidité constante. Il leur fallait des moments de récupération, et ceux-ci n'étaient jamais assez long ; le meurtrier les plongeait dans une apnée, un rythme imposé bien trop éreintant. Tout cela allait forcément mener à un manque d'oxygène, à une implosion, peu importe la forme qu'elle prendrait.
Sur ce terrifiant constat, Millie regarda l'heure, et se prépara à partir. Il en oubliait presque le fait que la plupart des gens menaient une vie active, et continuaient à dépenser la plus grande partie de leur temps dans leur travail. Vivant dans l'attente constante du week-end, comme il l'avait fait des années durant. Il en aurait presque été déçu. On s'habituait vite à la présence lumineuse de cette jeune femme. Mais la proposition qu'elle lui soumettait le séduisait.

- Avec plaisir, Millie. répondit-il posément. C'était déjà un rituel, vous me trouverez toujours ici à cette heure.

Quand elle partit, il la suivit des yeux, et remarqua les œillades curieuses qui ponctuaient une nouvelle fois son chemin, puis se reportaient sur lui. Agacé, il but une autre gorgée de café, face au siège maintenant déserté par son invitée. Il prit conscience de le façon dont elle marquait durablement les endroits qu'elle traversait.



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Walk of shame

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