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 stand, sit, throw

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bad blood - génie de la cb

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◆ Manuscrits : 1961
◆ Arrivé(e) le : 13/11/2016
◆ Âge : 46 ans
◆ Métier : ancien médecin légiste
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Sujet: stand, sit, throwSam 31 Déc - 1:29

Toujours ce mois de décembre qui n'en finissait pas.
Malgré les fêtes, il avait presque toujours considéré cette période de froid, de nuit, comme empreinte de morbidité. Décembre avait atteint une portée symbolique dans son esprit. Et la mort résonnait chaque année comme à travers un long écho, les restes d'un vieux souvenir marquant qui s'étendait à l'infini. Les plus longues nuits. Les impressions douces-amères de la fête qui se mêlait au deuil. Et puis les rires, les bagarres des enfants sous la lumière chaleureuse du séjour, l'effort de sourire et d'éprouver de la gratitude. Le confort de la famille, au moins pour un temps, au moins en apparence. Ce mois cristallisait tout cela à la fois, pour  lui.

- Tu sais ce qu'a dit ma mère, la dernière fois où j'ai pu lui parler ? Une de ses dernières paroles.

L'autre leva lentement son verre, une pointe de lassitude perçant dans sa voix :

- Je le sais déjà, tu as bien dû me le raconter un million de fois, mon vieux.

Étrange, Seth ne gardait aucun souvenir d'en avoir parlé.
Il but à son tour, et le liquide brûlant lui réchauffait la gorge, le corps, celui-ci se faisant plus alangui au fur et à mesure que se déroulait la soirée. Assis au bout du comptoir du bar, une place souvent appréciée des habitués plus ou moins solitaires, il était accompagné par cet ami, médecin, fortuné, et père de famille. Ils se côtoyaient relativement souvent, pour boire, ou pour jouer au poker, et si on les écoutait parler ensemble, on pouvait déceler une certaine complicité. Mais si on les observait plus attentivement encore, on comprenait que l'un cherchait uniquement à être grisé, tandis que l'autre n'attendait qu'une occasion pour partir.
A présent, le regard de l'ancien médecin légiste s'attardait souvent dans le vide, s'accrochant à des réflexions qui surgissaient dans son esprit avec une soudaine gravité. La plupart du temps, elles avaient l'aspect du regret. Il les formulait parfois. Mais tout cela paraissait ennuyer la plupart de ses amis, qui préféraient recentrer la conversation sur des sujets banals et sans intérêt. De leur point de vue : de simples paroles d'homme ivre. Le spleen n'avait rien de très attirant, lorsqu'il émanait des autres.

- Bon... Le bar va bientôt fermer, alors je vais y aller. Tu devrais rentrer chez toi, Seth. déclara son interlocuteur en se levant, enfilant son manteau.

- Déjà ? Mais la soirée commence à peine.
(il regarda sa montre et se concentra sur les aiguilles pour en déchiffrer le sens) Il est seulement 20h19.

- C'est le couvre-feu... Fais attention à toi.

Et il partit, sobre, rejoindre sa femme et ses enfants qui l'attendaient à la maison pour le repas. Se plaindre de la soirée qui s'était attardée. De son ami qui allait encore trop loin. Jurer qu'il n'avait pas vraiment eu le choix.
Plus personne ne sait faire la fête, dans cette ville, pensa Seth.
Dix minutes plus tard, c'était le barman qui lui enjoignait de partir.

- Tu plaisantes ? Je viens de commencer mon verre.

L'employé en versa le contenu dans un gobelet en plastique qu'il lui tendit, puis le raccompagna vers la porte, inflexible et silencieux. Le simple fait de marcher devenait une aventure, car il était étourdi et tout semblait se mouvoir autour de lui : ses pas n'avaient pas l'air de se poser exactement où il le prévoyait. Le barman dû le diriger, avant de refermer la porte sans ménagement derrière lui. Il avait été le dernier client récalcitrant à sortir de l'établissement.
Le froid le saisit de nouveau, tandis qu'il quittait l'atmosphère feutrée du bar pour rejoindre la grande rue vide et sombre. Un banc se trouvait à proximité, et son taux d'ébriété le força à s'asseoir avec une précaution particulière, s'appuyant avec ses mains. Puis il plaça une cigarette entre ses lèvres, l'alluma avec son briquet et en inspira profondément la fumée, tenant toujours son gobelet de whisky. Il ne s'était jamais senti aussi vieux.
La route n'était parcourue que par de rares voitures qui balayaient l'obscurité de leurs phares, les habitants s'étant tous réfugiés dans leurs maisons à l'approche de l'heure du couvre-feu. Lui se tenait donc là, sous les guirlandes lumineuses dans les arbres, qui ne brillaient pour personne. Seth n'avait aucun désir de rentrer. Il aurait plutôt préféré l'appeler. Mais comme ce n'était pas la première fois que cette idée germait en lui après une soirée arrosée, elle avait bien évidemment fini par bloquer son numéro. 
Ses pensées s'embrouillaient, et il sentait que les vapeurs de l'alcool qui l'avaient envahi doucement, l'alourdissaient à présent. L'excitation retombait, et tout lui semblait extrêmement pénible.
Le fond de l'air avait toujours quelque chose de morbide.

Sa tête bascula en arrière, et il fixa la nuit qui le surplombait, las.
Une aigreur tenace s'insinuait durablement en lui, à chaque gorgée de spiritueux qu'il ingérait jour après jour, si bien qu'il ne pensait plus avoir l'alcool joyeux. Bientôt, cette aigreur allait s'installer dans son estomac pour de bon. A force de ressasser. De posséder un seul et unique projet qui se situait dans le passé. Il n'avait pas le choix : plus rien d'autre ne parvenait à lui arracher le moindre contentement. Ce que l'on appelait le « bonheur », ce but ultime que chacun s'employait à atteindre en traversant chaque petite étape de sa vie, chaque petite case : travail, mariage, enfants, maison ; lui, il l'avait appréhendé réellement, pendant trois ans. Seulement trois ans, après avoir consciencieusement gravi tous les échelons censés le mener à la félicité, comme les autres. Toutes ces normes n'avaient finalement rien à voir là-dedans. Et aucune ombre ne semblait entacher cette quiétude, jusqu'à ce que tout s'arrête subitement, et sans raison valable. Alors, non, il n'était pas prêt à avancer, ou à passer à autre chose, comme on le lui conseillait parfois platement, et comme le lui avait répété son comparse qui était parti quelques temps plus tôt.
Ses doigts se crispèrent autour du gobelet encore à moitié rempli, et il le vida d'un trait. Puis il l'écrasa dans sa main, et le jeta par terre dans un geste dénué de toute énergie.
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Sujet: Re: stand, sit, throwLun 2 Jan - 5:21

Arthur s’était souvent demandé à quoi sa vie aurait pu ressembler si son fils n’avait jamais été malade, si le diagnostique n’avait pas existé, qu’il n’était pas tombé comme un couperet sur sa nuque fragile ; si le mal qui rongeait les poumons de l’enfant ne l’avait pas forcé à grandir entre leur domicile et l’hôpital de Fairhope, sans cesse perfusé, relié à des centaines de tubes, destiné à se nourrir de pilules et de cachets qui lui donnait la nausée, mais qui avait au moins le don de retarder l’heure fatidique où il devrait partir. Arthur s’était autorisé à se poser la question quelques rares fois au cours de sa vie, ne préférant pas s’attarder sur des hypothèses qui ne le mèneraient définitivement nulle part. Et puis quoi ? C’était comme s’il en avait voulu à Elliott d’être né ainsi, et il n’était pas question de le tenir responsable de ce qu’il n’avait pas choisi. Mais dans le fond, Arthur s’était tout de même interrogé, soupirant en se disant que les angoisses auraient été différentes mais pas moins étrangères à son quotidien. Il se serait fait un sang d’encre en voyant Elliott grandir, quitter le foyer familial, s’installer en colocation avec un jeune homme qu’Arthur ne connaissait pas suffisamment pour lui faire confiance. Sa femme l’aurait sûrement quitté de la même façon qu’elle l’avait fait après la découverte de la maladie d’Elliott ; elle aurait trouvé un autre prétexte, ou un autre homme plus jeune, plus charmant, moins préoccupé par les soucis de la vie quotidienne, moins absorbé par son travail, plus présent, plus entreprenant. Dans tous les cas, il se serait retrouvé exactement au même point, il n’y avait aucun doute là-dessus : emprisonné dans les rues de Fairhope, condamné à les arpenter jusqu’à ce que l’un d’entre eux parvienne à coincer ce fichu Poète.

Un autre soupir lui échappa. Peut-être qu’il n’aurait pas arrêté de fumer, si Elliott avait eu des poumons sains. C’était bien la seule chose qui aurait pu changer, et la seule pensée qui lui traversait l’esprit, alors qu’il regagnait son véhicule de fonction après une journée déjà trop longue. Personne ne l’attendait chez lui de toute manière, alors à quoi bon faire de son mieux pour l’écourter ? Il n’y avait que ceux qui avaient une bonne raison de le faire qui mourait d’envie de rejoindre leur domicile ; les autres redoublaient d’imagination pour trouver des excuses dignes de ce nom, s’enterrant sous des piles de dossiers, proposant leur aide aux collègues débordés jusqu’à ce que la fatigue reprenne le dessus et qu’une bonne nuit de sommeil devienne indispensable. Travailler jusqu’à l’épuisement. Arthur ne songeait à rien d’autre en cette fin d’année, ajustant le col de sa veste pour que le froid de Décembre ne vienne pas le prendre à la gorge, protégeant son cou de la morsure de l’hiver, un frisson lui contrariant l’échine. Les fêtes avaient vidé le commissariat, la plupart des officiers préférant rester au chaud pour retrouver leur famille et leur assurer que le couvre-feu était le meilleur moyen de les protéger de la folie qui décimait la population locale. C’était autant moins d’hommes disponibles pour faire le sale boulot, et vadrouiller dans les rues une fois la nuit tombée et la petite aiguille plantée dans le neuf du cadran, pareille à une menace, la promesse que la punition serait à la hauteur du crime commis si les habitants étaient surpris à déambuler fièrement sur les pavés de Fairhope.

En prenant le volant, en effectuant plusieurs rondes aléatoires, c’était ainsi qu’Arthur s’était surpris à se perdre dans ses pensées, à imaginer sa vie différemment, à la refaire complètement pour mieux secouer la tête de droite et de gauche et se réprimander silencieusement. Il n’y avait que la nicotine qui lui manquait, dont il aurait présentement pu se sustenter si quelqu’un avait eu le malheur de laisser trainer un paquet de cigarettes dans la boite à gants de cette voiture de fonction. Son regard se posa sur le tiroir fermé, la tentation se saisissant de lui. Cela ne coûtait rien de vérifier, pas vrai ? Surtout quand le feu venait de passer au rouge, lui laissant suffisamment de temps. Mais dans son champs de vision…

Les gyrophares illuminèrent la rue, presque en rythme avec les décorations de fin d’année qu’on avait habillé les arbres pour finalement ne jamais avoir le loisir de les contempler. Aucun son pourtant, Arthur refusant d’affoler tout le quartier pour de la viande soûle qui avait sûrement perdu l’équilibre et s’était réfugiée sur ce banc en attendant qu’on lui vienne en aide. Ce n’était pas grand-chose, il suffisait de l’interpeller, de lui faire passer une nuit gratuite en cellule de dégrisement, et le colonel pourrait continuer sa ronde le plus sereinement du monde. « Il est vingt-et-une heures passées, et en vertu de l’arrêté municipal du 3 Décembre 2015, toute personne se trouvant… » La silhouette lui paraissait familière, tandis qu’il s’approchait de l’individu après avoir claqué la portière de son véhicule afin de réveiller l’ivrogne dont il était question. La lumière d'un lampadaire à proximité finit par lever le doute. Soupir. Arthur baissa le bras, rangeant son insigne dans la doublure de sa veste, les mains à présent posées sur ses hanches, son regard se chargeant du reste. « Tu devrais être rentré. »

Dans d’autres circonstances, peut-être que le colonel aurait pu se retrouver à la place de Seth. Qui pouvait en être sûr ?

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Sujet: Re: stand, sit, throwDim 8 Jan - 18:12

Il aurait pu s'endormir sur ce banc. Il n'était pas très loin de le faire.
Plusieurs années auparavant, quelque chose l'aurait forcé à rentrer, et à s'arrêter « à temps », avant le verre de trop, même si les détours vers les bars s'étaient révélés de plus en plus courants sur le chemin qui reliait le travail à la maison. Kate lui jetait ensuite quelques regards irrités, fatiguée de reconstituer chaque soir ce schéma de femme au foyer qui attendait sagement son mari dans la cuisine, lui qui n'était jamais trop pressé de rentrer, une vague odeur de whisky émanant de son manteau qu'il accrochait sur le porte-manteau de l'entrée d'un même geste désinvolte. Elle ne disait rien. Peut-être voyait-il quelqu'un d'autre dans ce bar, une autre femme, et cela aurait été très pratique pour lui, puisqu'elle se refusait à compléter ce tableau navrant de poncifs en exprimant sa jalousie. Leurs amis s'émerveillaient face à ce très beau couple, qu'ils formaient depuis leurs seize ans. Presque toute une vie passée ensemble, et les jumeaux qui grandissaient ; cela ressemblait à l'image que l'on se faisait du bonheur familial, paisible et robuste à la fois. Ils souriaient, Seth posait alors tendrement la main sur la hanche de sa femme, il l'embrassait. Les enfants comme les invités retenaient ces gestes, satisfaits de ce qu'ils voyaient, mais ils manquaient leurs silences, et leurs regards qui se croisaient et partageaient ce savoir secret et inéluctable : tout cela était un écran de fumée. A peine l'ombre de ce que leur amour avait été dans le passé. Un trésor précieux qui était devenu progressivement un attachement.
Il avait pris son temps, avait hésité longuement avant de détruire cet enracinement, une arborescence sereine, patiemment cultivée et renforcée durant toutes ces années.
Il aurait probablement du réfléchir un peu plus. Peut-être que les couples se fanaient toujours de cette façon ; et leurs fondations avaient été solides. Mais l'idée d'un ailleurs s'était progressivement insinuée dans son esprit, jusqu'à s'y implanter définitivement, chaque jour, et ce quotidien lui semblait alors devenir insupportablement fade et rébarbatif. Le fameux attrait de l'inaccessible.

Désormais, plus rien ne le retenait, et il aurait très bien pu dormir sur ce banc. A ce moment précis, la perspective d'être utilisé comme papier à lettres humain ne lui semblait plus si effrayante. Le corps appesanti, Seth fixait la nuit, et d'entre ses lèvres s'extrayait puis s'élevait la fumée de sa cigarette, mêlée à son souffle chaud. Les rues étaient maintenant complètement désertes. Pourtant, des lumières ne tardèrent pas à éclabousser la chaussée, et il suivit des yeux le véhicule équipé de gyrophares qui freina graduellement non loin de lui, jusqu'à s'arrêter.
La portière s'ouvrit, et une silhouette sombre en sortit avant de dégainer son badge, articulant son couplet habituel et monotone. Lui se contenta de tirer une nouvelle bouffée sur son mégot, avant de reposer lentement son bras contre le banc, observant le nouvel arrivant s'approcher. Malgré son état, reconnaître cet intrus ne lui prit que quelques secondes : Une démarche caractéristique, un manteau noir surmonté d'un visage grave, pas de doute, il était bien face au colonel Arthur Åkerfeldt.

- Ah, tiens. lâcha-t-il, pour lui-même.

Ses pensées ne rencontraient aucune barrière, et formaient des phrases à l'instant où elles lui venaient à l'esprit. Arthur avait été d'un soutien sans faille à son arrivée en ville, quinze ans plus tôt. Leur amitié s'était inscrite dans la durée, mais apparemment pas suffisamment, puisqu'elle s'était évanouie à partir du moment où les changements s'étaient opérés dans sa vie. La situation lui paru assez risible pour dessiner un rictus sur ses lèvres. Son propre échec était révélé aux yeux du monde, étalé sur la scène de ce banc autour duquel l'action se jouait : lui déguisé en ivrogne avachi, réprimandé par un représentant des forces de l'ordre qui avait été autrefois un ami. Et c'était cette occasion qui allait leur tenir lieu de retrouvailles ? Pitoyable.
Dans d'autres circonstances, ils se seraient croisés, et Seth serait resté courtois, cordial bien que distant, mais honorable, point final. A la place, le passé préférait lui mettre un coup en pleine gueule, et sous les traits de cet homme qui lui rappelait malgré lui sa lente dégringolade. Car c'était bien cela, ce qu'il détestait chez ce type: il avait éprouvé assez de sympathie à son égard auparavant, à tel point que son jugement comptait pour lui aujourd'hui. Après toute cette mise à distance, Arthur le trouvait finalement, peut-être comme il l'avait prédit, abattu.
Ou bien, les pensées qu'il croyait déceler dans l'esprit de cette vieille connaissance, ne reflétaient que sa propre honte. A sa remarque, il reporta simplement son attention sur la route, obstinément.

- Alors, quoi ? Tu vas m'embarquer ?
répondit-il avec lassitude.

Quelques années de distance. Il ignorait où en était cet homme, mais une chose était sûre : depuis qu'il avait quitté l'affaire, le Poète avait continué à exécuter ses meurtres, régulièrement, pendant trois ans. Si l'enquête avait progressé de quelques manières que ce soit, cela ne se voyait pas.

- Je ne veux pas rentrer. Je veux rester sur ce foutu banc, parce que c'est mon droit. J'ai le droit d'être là. Franchement Arthur, tu penses qu'il se sent limité par votre couvre-feu ? Tu crois qu'il respecte des horaires ? Peut-être qu'il attend dans mon appartement en ce moment même.

Il haussa les épaules et respira une autre bouffée de cigarette, contrarié. Ses paroles étaient néanmoins prononcées sur un ton sinistre, dépourvu de l’énergie qui aurait pu le conduire à l'agressivité. Pourtant, il la ressentait, tapie au creux de son ventre, battant dans ses tempes, tout en ignorant si celle-ci devait être dirigée contre ce visage familier. Cela aurait sans doute été injuste. Arthur était un brave type. Arthur avait désapprouvé les changements opérés dans sa vie : sa liaison, la façon dont il avait quitté sa femme, envoyé sur les roses des années de vie familiale. Arthur ne voyait pas d'un très bon œil son goût immodéré pour la boisson. Tout cela était naturel, tout cela provenait d'un esprit bienfaisant, mû par une logique implacable et rationnelle. De ce qu'il en jugeait, le colonel s'efforçait d'être le meilleur père possible. Celui-ci aurait tout sacrifié pour son fils. Il n'aurait certainement pas agit de façon aussi égoïste. Tandis qu'en pressentant l'éloignement de son fils Jared, les haussements de voix et les reproches se multipliant, la panique avait parfois poussé Seth à accuser sa femme, dans un pur élan de mauvaise foi. Il aurait simplement préféré ne pas être le connard de l'histoire. Mais manifestement, lorsque l'on prenait des choix difficiles, il fallait en assumer les conséquences difficiles.
Empreint d'un malaise grandissant, la tête lourde, il se pencha en avant, les coudes posés sur ses genoux, et posa son front dans l'une de ses mains pendant quelques secondes. Puis il dirigea son regard vers son ami, ne sachant plus très bien s'il était heureux ou non de le voir.

- Est-ce que tu comptes me dire quelque chose comme, « je te l'avais dit » ?


La situation lui parut une nouvelle fois pleinement risible, comme s'ils étaient les protagonistes d'un film dont ils subissaient le scénario absurde. Il aurait d'ailleurs certainement ri, s'il ne redoutait pas à cet instant de rendre tous les old fashioned whisky qu'il avait ingéré durant la soirée.
Il n'était pourtant que neuf heures du soir.
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Sujet: Re: stand, sit, throwJeu 9 Fév - 23:15

Arthur n’avait jamais vu l’amour de sa femme flétrir dans son regard. Il n’avait pas eu cette chance. Elle avait été présente ; forcément, puisqu’elle avait donné la vie. Et puis du jour au lendemain, un mot sur la table de la cuisine, des tiroirs et des placards vides qu’elle avait soigneusement refermé derrière elle, comme si elle avait pris le temps d’effacer toute trace de son existence. Ou bien peut-être avait-elle laissé un post-it sur la table de chevet d’Arthur ? Il ne se souvenait plus exactement de l’endroit où il se trouvait lorsqu’il avait lu les derniers mots de celle qui avait partagé sa vie durant tant d’années, simplement du noeud qui lui avait serré l’estomac, qui avait voyagé jusqu’à sa gorge, odieux serpent qui s’était enroulé sournoisement autour de sa nuque pour la faire craquer, ses vertèbres cédant les unes après les autres. Ces quelques mots avaient eu le pouvoir de le paralyser, arrêtant l’afflux sanguin vers son coeur, lui privant momentanément de la vue ou de l’ouïe, le plongeant dans l’obscurité la plus totale, l’arrachant au reste du monde pour mieux l’anéantir. Ce qu’il restait alors d’Arthur avait disparu en un instant, sa seule raison d’être ne pouvant même pas s’exprimer par autre chose que des cris qui manquait de lui arracher la poitrine à chaque fois qu’il entendait Elliott hurler de douleur depuis son berceau. Lui aussi aurait bien aimé avoir la chance de laisser la brûlure lui transpercer les poumons. Lui aussi aurait bien aimé percer les tympans de ses plus proches voisins pour que quelqu’un remarque enfin ce qui se tramait au sein de sa demeure. Sa femme avait disparu, un souvenir dont l’ombre revenait parfois hanter les murs de cette maison, ses affaires resurgissant du passé, perdues au milieu de photos que le colonel s’était refusé de transformer en feu de joie ; parce qu’il n’y avait décidément rien d’heureux à essayer de faire le deuil des vivants.

Et pour autant, il n’avait pas touché le fond. Il était resté droit, concentré sur son métier plus que jamais. Comme si le simple fait de courir après des petits voyous de quartier le rassurait sur sa capacité à rattraper le monde quand celui-ci se mettait à tourner un peu trop vite. Au moins, il arrivait à passer les menottes autour des poignets de certains suspects qui auraient préféré pouvoir lui échapper avec autant de facilité que sa propre femme l’avait fait. Cela expliquait sans doute la raison pour laquelle Arthur avait fait de l’enquête du Poète une affaire clairement personnelle ; il y avait un enjeu, quelque chose en plus à se prouver au-delà de la simple médaille qu’il pourrait porter sur son torse pour le restant de ces jours. Autre chose que l’envie de se prouver qu’il était un homme droit et juste, un père digne de ce nom. Autre chose que le besoin de se plonger corps et âme dans une enquête qui le dépassait clairement, juste pour oublier la maladie de son fils et s’empêcher de sombrer. Le Poète laissait des mots, partout ; il les semait à travers la ville, il les gravait dans la chair de ses victimes, et Arthur, sans jamais l’avoir vraiment vécu, connaissait le poids de vivre avec les mots des autres tatoués sur les parois de son crâne. Il ne s’écoulait pas un seul jour sans que l’image du visage de sa femme ne revienne se projeter sur l’écran fermé de ses paupières, sans que sa voix ne le réveille en sursaut au milieu de la nuit. Le colonel avait fait de son mieux pour l’oublier, pour l’effacer de sa mémoire, jusqu’à ce qu’un autre assassin prenne visiblement le relais et ne vienne semer la terreur dans sa propre ville, faisant atrocement écho à ce qu’il avait déjà vécu. Après tout, qui pouvait jurer qu’il ne s’agissait pas tout simplement de sa femme, armée d’une arme et d’un stylo, qui arpentait les rues de Fairhope pour mieux le rendre fou, le pousser à bout pour qu’il se décide enfin à signer les papiers du divorce qu'elle lui avait déjà envoyé à plusieurs reprises ? Car il s’était toujours refusé à le faire, se disant que c’était le seul moyen d’emprisonner la traitresse pour toujours, de l’empêcher d’aller de l’avant et de refaire sa vie comme si de rien n’était. Elle lui en voulait forcément d’agir ainsi, pas vrai ?

Pourtant, il ne s’était pas laissé abattre. Il était resté debout, pour son fils, pour qu’Elliott ne prenne pas mauvais exemple et qu’il finisse par courber l’échine prématurément, lui qui ne devait jamais renoncer pour ne pas que la maladie prenne le dessus et le laisse pour mort. Alors Arthur ne comprenait pas. Il ne pouvait tout simplement pas se résoudre à comprendre ni pourquoi ni comment Seth en était arrivé là. Muré dans son silence, le flic faisait face à ce qu’il restait de son ami, ne s’autorisant qu’un seul soupir pour toute réponse à ses multiples questions. À quoi bon essayer de lui faire comprendre qu’il ne faisait qu’appliquer la loi, qu’il n’y était pour rien et qu’il n’était même pas forcément d’accord avec ce couvre-feu, mais qu’il s’agissait de son boulot et qu’il était aussi impuissant face à tout cela que Seth l’était lui-même ? Ça n’avait pas d’importance, et tenter de le raisonner n’aurait absolument aucune influence sur l’ancien légiste, Arthur en était certain. Non, il suffisait de le fixer dans le blanc des yeux, et attendre qu’il réalise par lui-même qu’il agissait comme un enfant ; jusqu’à que Seth bouge enfin, se penchant en avant, son front retenu par l’une de ses paumes et ses coudes posés sur ses genoux.

Un autre soupir quitta les lèvres d’Arthur alors qu’il s’apprêtait à lui répondre après de longs instants de silence. Enfin. « Je crois que je n’ai pas besoin de le dire. » C’était peut-être pire qu’une simple affirmation, mais faire semblant de rassurer Seth aurait été une perte de temps pour les deux hommes. « Contente-toi de monter dans la voiture, je te ramène. Tu pourras boire ton poids en alcool entre tes propres murs si tu veux, mais tu ne peux pas rester ici. » Dans tous les cas, Arthur avait une paire de menottes dans sa voiture ; cela n’empêcherait pas Seth de fuir ses responsabilités, mais au moins il n’irait pas plus loin.

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Sujet: Re: stand, sit, throwLun 27 Fév - 0:53

Qu'est-ce qu'il foutait là ? Effondré sur ce banc en plein hiver, à espérer qu'il ne vomirait pas. La tête lui tournait, et les mots lui venaient si facilement, trop facilement. Il se ridiculisait devant un vieil ami. Et chaque fois, cette même question qui émergeait, dans un éclair de conscience soudain : Qu'est-ce qu'il foutait là ?
Le lendemain matin, la vie reprenait son cours inexorablement, plus ou moins violemment, sans lui réclamer aucun compte. Rien ne l'empêchait de vivre, et recommencer le soir suivant, ou un autre soir. Il commençait à le réaliser : on s'habitue vite à ces vertiges. Et cette question, au bout du compte, il se la posait sans cesse depuis des mois.
Il n'avait pas l'impression de fuir quoique ce soit : au contraire, l'alcool lui permettait d'avoir les idées claires. De réfléchir bien plus profondément qu'à l'ordinaire, et sans limites. Mais ce qu'il en ressortait ressemblait de plus en plus à de l'apitoiement. C'était le cas. La mélancolie lui semblait être le sentiment idéal pour porter un regard lucide sur les choses.
Celui d'Arthur lui était plus difficile à supporter, cependant. Il resta un instant dans cette position, la tête baissée vers le sol, appuyée contre sa main, et le silence s'était installé, lourdement.
Non, le colonel n'avait pas besoin de le dire. Peu importait les choix qu'il avait fait. Ils étaient faits, aussi regrettables en étaient les conséquences. Maintenant, il devait les assumer, c'est ce qu'on disait, ou en tous cas ce qu'on pensait autour de lui. Mais ce que cela signifiait concrètement, il n'en savait foutrement rien. Inspirant une dernière et profonde bouffée de cigarette, il jeta le mégot à terre et l'écrasa du bout de sa chaussure.

Au moins une certitude : cela ne commençait pas par passer cette nuit dans une cellule. Alors, il n'allait pas s'infliger l'humiliation de forcer le colonel à l'embarquer. Seth appuya ses mains contre l'acier glacé du banc, et se souleva, dans un effort absurdement difficile. Un coup violent résonna à travers tout son crâne ; ce n'était pas la marque du Poète ; simplement l'étourdissement qui le gagnait trop rapidement, tandis qu'il se hissait sur ses pieds.
Debout sur le macadam, il marcha malgré tout, guidé par Arthur, vers la voiture dont les gyrophares continuaient de faire rougeoyer la rue. Il s'assied à la place du passager, et lorsque la portière se referma sur lui, il se retrouva subitement dans la pénombre la plus totale. Il s'effondra une nouvelle fois contre son bras, appuyé sur la vitre, guettant la route déserte tandis que son ami faisait le tour du véhicule avant de s'installer au volant.

Dans son esprit défilaient les souvenirs, et l'absurdité qui émanait de cette certitude : Il avait été réellement présent, avec eux. Il y avait eu tout cela. Leur maison du côté de Fly Creek. Les jeux avec ces fils, certains week-end, dans le jardin. L'appartement d'Erin. Toutes ces habitudes forgées au fil des jours, ancrées dans ses gestes, à tel point qu'il n'aurait jamais imaginé être ailleurs.
Tout cela n'était pas un rêve, tout cela avait duré des années et pourtant, perdu aujourd'hui dans on ne savait pas quel néant. Devenu des images, et encore, des images mentales. A quoi bon vivre toutes ces choses, si on ne s'en souvenait jamais ?
Mais la perte teinte les souvenirs d'amertume.
En vérité, plus ils vieillissaient, plus ils perdaient de choses, et plus ils devenaient amers.
Du moins, c'était son impression. Il avait beau scruter le visage de l'homme qui se tenait à côté de lui, celui-ci restait insondable. Peut-être était-ce l'âge où l'on commençait à dresser un constat, ou peut-être était-ce seulement lui, et le fait qu'il se retrouvait désorienté, dans une situation qu'il n'avait jamais vécue, une solitude qu'il n'avait plus connue depuis... Depuis ses 18 ans.
C'était vertigineux : il se tenait au bord d'un précipice, précisément.
En effet, Seth n'avait jamais été d'une nature particulièrement optimiste.

- Quand on est arrivés ici, il y a... Une quinzaine d'année. Je sais de quoi on avait l'air. Une jolie petite famille. En réalité, j'étais ce type égoïste qui emmenait sa femme et ses enfants vivre à l'autre bout du monde, en pensant améliorer les choses. D'ailleurs, c'était le plus mauvais choix à faire pour améliorer les choses. Cette ville nous a détruits.

Pourquoi ne parvenait-il pas à débuter une conversation normale, plutôt ? A quoi bon remuer le passé ? Mais depuis des mois, il était obsédé par ces questions, par les alternatives qu'il aurait pu choisir. Ce qui aurait pu être, si les choses s'étaient déroulées différemment. Les regrets sont des choses inutiles, mais tenaces. Il regardait son vieil ami, à présent.

- Je ne sais pas si tu réalises à quel point tu m'as aidé. Tu nous as aidés. Il fallait que je les rassure, mais j'étais complètement perdu. C'est grâce à toi, si ça a pu marcher. Au moins un temps...

Au moins un temps. Arthur l'avait « intégré » à la ville, peut-être sans en avoir conscience. Mais surtout, il les avait vus comme une famille, liée, et ils avaient pu y croire eux-mêmes. Ils se croisaient au travail, il venait dîner régulièrement à la maison. Et tout avait l'air si parfait. Jusqu'au premier meurtre, précisément. L'affaire s'était mise à ternir leur bonheur, dégrader à nouveau leurs relations. Elle pourrissait toutes les vies qu'elle touchait. Regardant la nuit, dehors, Seth lâcha sombrement :

- But look at us, now. What a waste.

Il voulait parler de la vie qui passe, et qui abîme les choses. Il se trompait, sans doute. Il ne s'agissait que de paroles d'un homme ivre, qui digressait sur ses remords, sur ses erreurs. Un poncif qui n'avait rien d'original.

- ... Okay, look at me. You're not so bad.

C'était peu de le dire, étant donné son état, il pouvait au moins lui concéder ça. Mais comment savoir réellement ? Ils ne s'étaient plus parlés depuis longtemps. Une minute plus tôt, il avait eu très envie de le frapper au visage. Maintenant, il était nostalgique de leur amitié, du bon vieux temps, et l'assommait avec des paroles sans doute incohérentes. Mais l'intérêt était là : il avait rarement été aussi sincère.
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Sujet: Re: stand, sit, throwLun 3 Avr - 21:24

L’ancien médecin légiste n’était pas le seul qui avait été amoché par Fairhope. Au-delà des victimes, de l’affaire dont on ne voyait pas le bout, de la longue liste qui s’allongeait mois après mois, de la crainte générale, de la perte de liberté qui les forçait maintenant à rester enchainés à leur demeure une fois les jours éteints, il y avait quelque chose dans les rues de cette ville. Une forme de mélancolie, des fantômes, des esprits revenus torturer les vivants et repeindre les façades pour les rendre plus ternes. Il y avait quelques chose dans les pavés, sur les trottoirs, jusque dans les lopins de terre qu’on croyait fertiles, qui ne voyaient naitre que la mauvaise herbe, ou des fleurs couleur rouge sang. C’était sur chaque visage, dans les traits fatigués de ses voisins, dans le sourire triste de l’épicière au coin de la rue qui savait qu’elle n’avait pas d’autre choix que celui de périr dans ce coin d’Alabama, mais qui continuait de vendre ses denrées pour au moins croire en quelque chose et se dire qu’elle était une présence nécessaire dans le quotidien solitaire des habitants. Ça les enveloppait, ça les enrobait pour mieux les digérer et les recracher, les abandonner, les laisser vides de tout et riches de rien. La plupart des gens n’avait de toute façon pas les moyens d’aller vivre ailleurs. Certains avaient essayé, mais étaient-ils seulement plus heureux ? Sans parler de ceux qui avaient tout laisser à l’abandon, les meubles prenant sagement la poussière dans des demeures assassinées où les murs se demandaient s’ils étaient les seuls à pouvoir tenir le coup dans cette histoire. Il y avait une atmosphère étrange dans les rues de Fairhope, elle avait toujours été présente ; elle avait même donné naissance à un monstre.

Arthur planta les clés de sa voiture dans le contact, les faisant tourner machinalement, son pied rencontrant l’accélérateur alors qu’il vérifiait les rétroviseurs et qu’il éteignait enfin les gyrophares. Tout était maitrisé, calculé au millimètre près, des habitudes qu’il ne remarquait même plus. Un peu comme sa manie de toujours venir caresser la crosse de son arme quand elle se trouvait pendue à ses hanches, juste histoire de se rassurer. Un peu comme lorsqu’il ouvrait la boite à gants pour vérifier s’il avait encore suffisamment de pastilles mentholées dans son véhicule ou s’il aurait besoin de faire le plein à la supérette la plus proche - un bon prétexte pour aller se perdre dans des rayons et hésiter longuement devant les paquets de cigarettes russes, biscuits dont son fils raffolait et qu’il aurait pu aller lui apporter. Une autre excuse pour aller toquer à la porte du jeune homme et ainsi s’assurer qu’il était encore debout, encore vivant lui aussi, et qu’il souriait pour toute une ville ; au moins pour son père dont les épaules et la carcasse commençaient à être sacrément lourdes. Le colonel avait ses tics, ses gestes quotidiens qui avaient empêché l’improvisation de s’installer depuis bien des années, sa vie simplement rythmée par les meurtres et les piles de dossiers qui s’empilaient sur un coin de son bureau. Le reste n’avait plus de place, plus très sûr d’avoir encore la force de combattre la nostalgie ou s’il ne l’avait pas plutôt laissée gagner depuis longtemps.

Il observa Seth un instant, la lueur rougeâtre du feu rouge illuminant ses traits tirés par l’épuisement ; ou bien était-ce tout simplement l’un des effets de l’alcool. Il ne croyait pas vraiment à ce qu’il racontait, lui qui n’avait jamais eu la sensation d’avoir aidé qui que ce soit. Peut-être une vieille ou deux à retrouver leur chat, peut-être Elliott quand il avait besoin d’une main pour tapoter son épaule afin de l’aider à évacuer le mal qui détruisait lentement ses poumons, mais ce n’était pas franchement de l’aide. C’était l’évidence, un devoir. Il n’avait rien fait de plus, et quand bien même il était le plus sobre des deux, il ne valait pas mieux que Seth. « I’m no better than you, trust me. » Ce n’était pas juste des paroles en l’air, pas un mensonge qu’il proférait dans le but de faire taire son passager. Il était sincère, autant que Seth pouvait l’être, ne cherchant pas à lui faire plaisir ou à l’apaiser d’une quelconque manière. « At least you feel something. » Non pas qu’Arthur soit devenu insensible, ce n’était pas ce qu’il essayait de faire comprendre. Mais il n’arrivait plus à exprimer ce qu’il ressentait, se terrant dans son silence, entre les quatre murs de sa maison, n’ayant pour seule compagnie que le cliquetis interminable de l’horloge. Il avait essayé pourtant, mais depuis la naissance de son fils, depuis qu’on lui avait dit ce qui attendait Elliott et que sa femme était partie, il n’avait plus laisser la place aux émotions, à la détresse, aux longues soirées passées à boire ou à fumer ; à l'improvisation. Il avait rangé ça dans un coin de sa tête et il était passé à autre chose, comme s’il pouvait balayer ses problèmes pour aller se concentrer sur ceux des habitants de cette ville et tenter de les résoudre. Mais même lorsqu’il y parvenait, pas de sourire sur son visage. Rien. « I don’t anymore. » Il balaya cette remarque d’un haussement d’épaules, reprenant la route après que le feu soit passé au vert. D’une certaine façon, il enviait presque Seth. « Au moins tu as encore ça, et tu bois, et tu balances ta détresse à la face du monde. Ou plutôt tu te noie dedans. Peu importe. Dans le fond c’est pareil, tu te bas contre quelque chose. Ou pour être heureux à nouveau. » Arthur avait déposé les armes depuis longtemps. « Qu’on le veuille ou non, c’est admirable. » Il pouvait au moins lui reconnaître cela. « Et sans le couvre-feu ni tout le reste, je t’aurais bien laissé noyer ta peine jusqu’à l’aurore. » Pour deux. Ou peut-être l'aurait-il accompagné, pour une fois ? Qui pouvait en être sûr.

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Sujet: Re: stand, sit, throwMar 25 Avr - 19:28

Seth se sentait assommé. Il avait le visage et l'attitude de ces types, qui regardent la vie défiler comme un paysage à travers la vitre d'un train.
Les lampadaires passaient indifféremment sous ses yeux.
Il aurait voulu lui demander. Quelle était la prochaine étape, quand on avait déjà tout eu : le métier, l'argent, la famille de ses rêves. Le plus risible, était qu'il avait traversé cette période sans même s'en rendre compte, sans jamais réaliser qu'il était censé être heureux. Il avait toujours attendu l'étape suivante. Son travail lui prenait du temps, sa femme l'ignorait, et peu à peu, les jeux des enfants s'étaient transformés en bouderies adolescentes, en colères auxquelles il se confrontait avec fracas. Et puis par une lente transformation, il n'avait plus été que ça : un coup de vent.
Un absent, un étranger qui passait de temps en temps à la maison, lorsqu'il fallait tout secouer sur son passage. Jusqu'à ce que chacun décide de claquer la porte, l'un après l'autre.

Lui poser la question aurait été inutile. Il avait tenté sa chance. On ne pouvait pas avoir plus de chances que cela.

Ils avaient probablement tous changé. Les maisons s'étaient vidées, éreintées par les courants d'air. Les couples s'étaient entre-déchirés, tombés en lambeaux. Et les enfants étaient devenus soudainement des adultes. Ils avaient perdu leur ignorance; ils s'étaient souvenus qu'ils pouvaient mourir. Ils pouvaient souffrir.
Fairhope était-elle trop parfaite, sa température trop douce, l'atmosphère trop sereine ? Autrefois, tout était différent, et les rues s'animaient à travers un flux vital et continu, un élan d'insouciance qui rendait la vie agréable, il l'aurait juré. A son arrivée, il avait vu de ses propres yeux les enfants rire et les adultes courir derrière eux. Le Poète se trouvait-il des raisons particulières pour attaquer ses victimes, il était évident qu'il détestait cette ville, et qu'il avait souhaité la flétrir doucement, effacer la moindre once de bien-être qui avait pu affluer en elle. Toutes leurs existences avaient été touchées d'une façon ou d'une autre. Le traumatisme résonnait pour des années dans les mémoires, et cet écho avait la vibration des cris, des cris muets, que personne n'avait entendu, mais que tout le monde ressentait.
Mais il regardait le colonel, qui avait la tâche de porter cette enquête sur ses épaules, et qui avouait ne plus pouvoir exprimer ses émotions.
Arthur n'inspirait rien de particulièrement sympathique, du point de vue de quelqu'un qui ne le connaissait pas. Il souriait peu, son visage semblait le plus souvent sérieux et inflexible. Mais Seth savait qu'il était animé d'un sens du devoir profond. Un sens des valeurs, même. A un point qu'agir de cette manière lui semblait parfaitement naturel. Il avait balayé ses remerciements, et retourné la situation, de telle manière que l'ivresse de l'ancien légiste devenait à présent un fait admirable.

- I think I understand.

Il observait le profil de son interlocuteur, plongé dans une semi-pénombre, balayé de temps à autre par les lumières des feux, les lumières des lampadaires. Fixant la route.

- You have responsabilities. Your son. Your work. The whole town is counting on you. It seems like... You are living for something.


C'était pourtant ce que chacun voulait. Donner un sens à sa vie, avoir de l'importance. C'était ces obligations qui modelaient les existences, et dont Seth avait cherché à s'échapper ; près de 30 années de vie commune, et plus encore à prendre soin des vivants et des morts. Maintenant, il lui paraissait difficile de décider lequel de ces deux extrêmes s'avérait préférable. L'idéal se situait certainement dans un équilibre ; comme si cet équilibre était possible, comme si l'on avait le choix.

- Je ne sais pas quand tout ça s'arrêtera.


Il parlait de cette détresse qu'il balançait à la face du monde, comme le disait son vieil ami, depuis déjà plusieurs mois, vainement. De ces meurtres incessants et insupportables. Des regrets, de l'inquiétude permanente, comme celle qu'Arthur entretenait pour son fils, même si la réponse apparaissait douloureusement implicite. On n'en voyait pas le bout.

- Peut-être que tu devrais te relâcher un peu, parfois. Enfin, je sais de quoi cette phrase a l'air. Ça n'a sans doute même plus de sens, pour toi.

Imaginer l'homme faire preuve de relâchement semblait difficile, tant il était pointilleux, sa vie parfaitement organisée et réglée. Mais lui-même avait eu ce genre de vie. Tout était possible, et probablement en avait-il besoin, comme ses paroles le laissaient entendre.
De son côté, il devait appeler son fils. Celui qu'il avait perdu, par fierté, par égoïsme. A la place d'attendre ce qui pouvait bien intervenir de nouveau, dans sa vie, il devait réparer ce qui pouvait l'être, avant qu'il ne soit trop tard, avant qu'il ne s'en morde les doigts. Pourtant, cette promesse sonnait également faux dans son esprit, comme une idée qu'il s'était souvent répétée, sans cesse repoussée au cours des derniers mois.

- I wish we could go back to the good old days... reprit-il avec un soupir. I miss the garden. Maybe I could see you somewhere else than a police car, by the way. Or, you should come at my home sometimes.

Le jardin, c'était celui qui abritait autrefois les jeux des enfants, où se déroulaient les repas entre amis, au soleil, et tout cela lui venait à l'esprit comme de vieilles visions jaunies par le temps. Arthur se souviendrait peut-être. Son absence avérée depuis quelques années suggérait ce qu'il avait pu penser de sa « nouvelle vie » avec Erin. La déception s'atténuait malgré tout, maintenant ancienne, maintenant dérisoire compte tenu de la situation.
Sa proposition ressemblait à celle d'un type bourré, essayant de tenter l'autre type, le plus raisonnable. Mais la raison était autre : Seth pensait être en mesure de lui offrir la décompression nécessaire, lui qui ne faisait rien, lui qui n'avait plus vraiment de lien avec cette enquête. Et surtout, il manquait définitivement de vrais amis, ces temps-ci.
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Sujet: Re: stand, sit, throwDim 21 Mai - 19:15

Si Arthur avait trouvé les mots justes, peut-être aurait-il été capable de rafistoler son ancien ami, apaisant sa douleur avec des conseils ou des remarques susceptibles de lui faire remarquer à quel point ils ne maitrisaient rien. Ni les crimes, ni le sang, ni les sourires ou les larmes sur les visages de celles et ceux qui les entouraient ; mais c’était justement le but du jeu. On ne se rendait jamais compte de la chance qu’on pouvait avoir avant qu’elle se dissipe, on n’appréciait que rarement ce qu’on possédait avant de le voir partir en fumée. Seth ne faisait pas exception, Arthur non plus. Aucun homme n’était à l’abris de ses désirs, ses souhaits de grandeur ou de bonheur. Peu importait après quoi ils courraient après tout, ils perdaient haleine et ils s’essoufflaient bêtement. Rien n’avait de sens. Strictement rien, et c’était justement ça l'intérêt. Se laisser porter et attendre la prochaine vague avec détermination et l’assurance suffisante pour ne pas que ce soit la dernière. Arthur se tenait encore fermement sur le rivage, mais il pouvait voir l’autre homme à la dérive, incapable de se remettre debout pour réparer les erreurs qu’il avait pu commettre et ainsi y voir plus clair dans ce qui lui restait encore de positif. Mais par où commencer, et comment mettre de l’ordre dans ce chaos ? Le colonel ne connaissait que les grandes lignes de la vie de Seth, mais cette force l’attendait sûrement quelque part, auprès de quelqu’un, celle qu’il avait quitté ou celle qui l’avait quitté. Et même si Arthur enviait l’ancien légiste d’être encore capable de sentir son coeur se fissurer dans sa poitrine, il ne pourrait jamais envier sa lâcheté.

Seth n’était tout simplement pas fait pour cette ville. Il n’avait plus sa place ici. Mais ces pensées-là n’avaient rien de suffisamment réconfortant ou d’amical pour être partagées, rien qui puisse aider l’autre homme à ne plus trainer dans les rues après l’heure du couvre-feu. Rien qui puisse vraiment l’apaiser. Peut-être qu’Arthur était devenu cynique, distant ; une sorte de pantin entre les mains du Poète, le coeur aiguisé par les meurtres, le cerveau dissous dans l’enquête, tant et si bien qu’il ne voyait plus la détresse, qu’il ne remarquait rien d’autre que les incisions sur les bras des citoyens, la peur dans leurs regards, la haine dans les discours de certains. Peut-être que si Seth s’était tenu là avec les mains ouvertes et le corps mutilé, peut-être l’aurait-il aidé différemment, s’intéressant enfin à sa douleur, la disséquant, l'autopsiant pour mieux la comprendre, l’analyser, et ainsi en déterminer sa source. Peut-être que s’il avait vu les lettres luisantes, le sang dessinant de nouveaux maux, Arthur se serait-il empressé de venir à son secours autrement qu’en le ramenant bêtement chez lui. Ou sans doute aurait-il détourné le regard quand il aurait compris que l’inscription ne venait pas du Poète cette fois-ci mais bien de la victime elle-même qui suppliait pour qu’on lui vienne en aide. Le colonel ne pouvait pas le savoir après tout, il était juste là pour faire son boulot et pour retrouver son lit à son tour. On ne pouvait pas lui en vouloir de ne pas se montrer plus avenant, pas vrai ?

Arthur écoutait l’autre homme d’un air distrait, se concentrant principalement sur sa conduite, le regard droit ; comme à son habitude. Sa droiture, voilà ce dont il était question. Si la ville savait ce qui était pourtant en train de se tramer dans les bureaux de la police de Fairhope, Seth ne serait pas assis là, à tirer ce genre de conclusions. Il fallait que cette enquête avance et Arthur avait de grands projets pour le commissariat, des projets qu’il ne pourrait accomplir en tant que simple colonel. Et puis son fils allait finir par aller faire ses études dans un autre État, tôt ou tard, et il ne vivrait alors plus que pour le Poète. Juste pour ses beaux yeux, sa plume et ses larmes de sang. Le colonel haussa distraitement les épaules, peu passionné par les propos tenu par l’ivrogne qui avait autrefois été son ami. « Maybe we could do that some time. » Il n’était clairement pas convaincu, conscient que Seth était encore ivre et que la mélancolie avait pris le dessus sur la raison. Le colonel accepterait sans doute une proposition teintée de sobriété, si toutefois elle était renouvelée dans les semaines à venir - pour l’heure, ils étaient arrivés devant le domicile de Seth et Arthur arrêta le véhicule, feignant un sourire fatigué qui se voulait à moitié sincère. « For now I think you should get a good night sleep. And eat something. » Seth était assez grand pour savoir ce qu’il devait faire, et il n’en n’était certainement pas à son coup d’essai, mais le colonel n’était jamais assez prudent, et il préférait s’assurer que Seth ne profiterait pas de sa solitude pour ouvrir une autre bouteille. « Just let me know if you need anything. » L’habitude, rien de plus. Les deux amis n’étaient plus ; déchirés.

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Sujet: Re: stand, sit, throwMar 4 Juil - 23:33

Tout ce qu'il finissait par dire, à cause des effets de l'alcool, n'avait probablement aucune importance. Pourtant, quelque chose lui pendait aux lèvres, une sorte de honte, une sorte d'aveu, un travail inachevé.
La braise lui brûle l'estomac, et il sait déjà qu'il passera une mauvaise nuit, et une mauvaise journée après elle. Ce qu'on peut endurer, pour quelques heures de détachement...
Seth cesse d'observer le profil d'Arthur, qui s’enfonce dans les ténèbres, préoccupé par d'autres pensées distantes, des pensées qui s'échappent de l'habitacle du véhicule, se concentrent sans aucun doute sur des problèmes concrets et plus larges que cet espace confiné qui les rassemble. Il affichait cet air concentré, sourcils légèrement froncés, si typique du colonel. Un mur semblait les séparer, ou peut-être quelque chose de moins inflexible, de moins compact ; des incompréhensions, des silences trop longs qui rendaient leur conversation vaine, comme deux aimants qui finissent par s'opposer.
Lui n'avait pas vocation à réparer tout ce qu'il avait brisé. Pas pour le moment, pas maintenant, alors qu'il commençait tout juste à contempler et appréhender l'étendue des désastres.
C'était comique, si on y pensait – du moins, une espèce de comique sinistre qu'il distinguait plus facilement après plusieurs verres – Arthur s'était éloigné au moment précis où l'ordre des choses avait été bouleversé, comme s'il avait pressenti l'inéluctable fin de cette belle histoire, l'histoire du type qui trompait sa femme avec une autre, la moitié de son âge, souriante et libre. Leur relation devait-elle obligatoirement finir de cette façon ? Était-elle si désespérément prévisible ? Se limitait-elle à cela ; une histoire qu'ils se racontaient, une histoire dont ils étaient les seuls à avoir crû, aveugles à ce qui n'était qu'une passade ridicule aux yeux de tout le monde ?
C'était pourquoi l'ancien légiste avait ressenti de la colère, quelques temps plus tôt, envers ce type inébranlable qui avait encore une fois démontré sa capacité à raisonner de façon rationnelle : Seth tournait mal, c'était probablement ce qu'il avait pensé ; et ils en étaient là aujourd'hui. Il était là, s'enfonçant dans son siège, amené chez lui en évitant tout juste la cellule de dégrisement. La colère s'était évaporée désormais, ou plutôt, il la contemplait avec passivité, vidé de toutes ses forces, pesant. Mais une certitude s'accrochait, hurlait constamment au fond de son être : il se trompait. Ils se trompaient. Tout cela avait été réel : Erin et lui.

Il se taisait, maintenant, malgré le flot de réflexions et de prises de conscience qui noyaient son esprit, toutes plus mélancoliques les unes que les autres. Parler ne faisait souvent qu'empirer les choses. Quelles vies de cons ; c'était la réponse. Mais qui s'en souciait, à part lui ?

Il aurait voulu regarder l'aurore pointer, comme il l'avait fait parfois, avant la mise en place du couvre-feu. Il se demanda ce que devenait Lysandre, et toutes ces personnes qui vivaient littéralement pour l'obscurité : tous ces gens qui étiraient leurs nuits en buvant dans les bars, se rapprochaient en révélant leurs peines et en vidant leurs cœurs. Ou ceux qui appréciaient simplement le calme étrange des rues inanimées, lorsque l'on rentrait chez soi, ivre et conscient de la levée du monde, des premiers chants des oiseaux. Il faisait partie de cet univers-là. Maintenant, il ne restait plus qu'à se lamenter chacun chez soi.
Arthur ne pouvait pas comprendre ce genre de choses, il le voyait bien, même s'il avait fait l'effort de ne pas l'accabler. Un jour, peut-être. Au moins, il n'avait pas tout à fait fermé la porte.
Et Seth, au lieu de ruiner définitivement toute possibilité de réconciliation en le prenant à partie, se contentait de sombrer dans une léthargie d'où émergeaient parfois des souvenirs brillants.
Tout ce qu'il finissait par dire, à cause des effets de l'alcool, n'avait probablement aucune importance ; mais le passé était réel.

Ainsi, lorsque le colonel le déposa, avec une dernière parole, il fixa un instant son visage aux traits si familiers, réalisant à peine qu'ils se trouvaient à une certaine distance l'un de l'autre. Peut-être à des années lumières, ou bien plus proche que cela, à une seule main tendue. Depuis quand s'adressait-il à lui de cette façon, si poliment, comme s'ils étaient deux étrangers ? Il allait le lui faire remarquer, soudainement pris de court, mais se ravisa.
La proximité et la nostalgie qu'il ressentait n'étaient certainement que des conséquences de son état. Et finalement, Seth était sans doute le seul d'entre eux à en ressentir le poids. Demain, il se sentirait ridicule. Pour cette raison, il ne le rappellerait probablement pas.

- Okay then... Thanks. marmonna-t-il en s'extirpant du véhicule avec toutes les peines du monde.

Il se retrouva debout sur le bitume, écrasé tout à coup par le silence et l'air frais de la nuit, et médita une poignée de seconde avant d'ajouter :

- I'll see you later, maybe.

Une dernière phrase de politesse, une dernière phrase insignifiante à l'égard de son vieil ami, puis il referma la portière, sonné.
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