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 there was a boy

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bad blood - we live here

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Sujet: there was a boy Dim 30 Avr - 21:09


Mars 2014



Grace.
Deux jours de suite,
Tu m'attendais ?

Emily se tenait debout devant la vitre de son salon. Son regard se posait sur un arbre, en contrebas, dont les feuilles étaient aujourd'hui constamment agitées par le vent. Un arbre de ville, un arbre ridicule, contraint dans une espèce de cage, tiré de chaque côté par des espèces de sangles, et qui poussait exactement de la façon dont l'homme le lui dictait. En quelques sortes, cet arbre avait quelque chose de pénible, et elle ignorait si ses feuilles communiquaient quoique ce soit, ou diffusaient quelques messages dans les airs. Ses sourcils se froncèrent légèrement.
Le mauvais temps baignait son appartement d'une atmosphère grise. Les cartons vides étaient empilés près de la porte, et chaque livre était maintenant soigneusement rangé dans la bibliothèque qui s'étendait sur le mur de son salon, tandis qu'elle tentait toujours de s'habituer à cette nouvelle vue. Il y avait quelque chose d'étrange, dans cette ville. Elle n'aurait su dire quoi exactement. L'avocate n'ignorait pas que les histoires les plus sordides pouvaient être décelées derrière le visage souriant d'un voisin, derrière les gestes anodins, sans que celles-ci n'aient altéré l'ambiance alentour d'une quelconque manière. Même une fois ces histoires révélées, la vie continuait. La vie prenait rapidement le dessus sur les désastres. Mais elle n'avait jamais été confrontée à une série de tant de meurtres, dans un espace aussi restreint que Fairhope. Par peur d'être retrouvés, les tueurs en série qu'elle avait du défendre commettaient leurs crimes dans différents endroits, parfois à travers tout un territoire. Alors, elle en concluait que le Poète n'était absolument pas effrayé par les forces de l'ordre qui défendaient cette ville, et c'était une idée très inquiétante.
Pourtant, le tueur avait sévi hors d'ici, à deux reprises. Et c'était précisément dans l'un de ces endroits qu'elle avait prévu de se rendre. Emily décrocha subitement ses yeux de la fenêtre, pour chercher ses clés de voiture, posés sur le meuble de l'entrée. Il allait falloir conduire un peu, pour atteindre Mobile.  

Luis Estrada n'avait pas été un ami. Un simple collègue, qu'elle avait néanmoins souvent croisé, dont elle avait serré la main à plusieurs reprises ; elle pensait même avoir son numéro mémorisé dans son portable, et une de ses cartes dans son porte-cartes. En somme, il avait été l'un de ses contacts récurrents. Elle n'aurait même pas su dire s'il était sympathique ou non. Au moment où cet assassinat avait fait grand bruit, avait choqué toute la profession et agité tous les médias, le seul détail qui l'avait marquée avait été son âge : 36 ans, pratiquement le même âge qu'elle.
La vie est cruelle.

Elle marqua un temps d'arrêt en entrant, la main posée sur la poignée de la porte, et balaya la pièce du regard. Elle s'était attendue à ressentir quelque chose de spécial, une atmosphère prégnante au sein du bureau qui avait servi de scène de crime ; mais elle ne rencontra qu'une vague impression d'absence. Un an après les faits, certaines choses semblaient n'avoir pas bougé du tout. C'était justement la raison pour laquelle elle avait obtenu les clés de ce bureau, dont personne ne voulait, et qui allait bientôt être vidé. L'avocate avait pu reprendre certaines des affaires dont Luis Estrada s'était occupé, avant de disparaître brusquement. Il y avait des tas de dossiers qui dormaient dans un grand placard et qui n'attendaient qu'elle, et elle posa sur le sol les quelques cartons qu'elle avait emporté, à peine vidés des affaires de son déménagement.
Mais avant de s'atteler à cette tâche, Emily ne pu résister à l'envie de s'attarder dans la pièce. Elle fit quelques pas vers le bureau, ses talons s'enfonçant sans un bruit dans la moquette foncée qui tapissait le sol. Cet homme avait eu du goût. Et de l'argent, aussi. Elle caressa du bout des doigts le bureau élégant, en bois sombre, qui trônait près d'une fenêtre dont les stores étaient baissés. Celui-ci était recouvert d'une fine couche de poussière. Il restait quelques affaires, que ni les policiers, ni la famille n'avaient emportées. Comme ce téléphone, qui ne devait plus beaucoup sonner. Sans savoir exactement pourquoi elle le faisait, elle s'installa dans le fauteuil en cuir qu'avait occupé Luis Estrada durant plusieurs années, et se mit à ouvrir les tiroirs de son bureau, un à un. Évidemment, tout ce qui aurait pu être intéressant avait été emmené pour les besoins de l'enquête. Et elle n'y avait aucun accès, à moins qu'un de ses clients ne soit impliqué...

Elle réalisa soudainement qu'elle se trouvait à l’emplacement exact où l'avocat avait été assassiné, dans ce même siège, devant ce bureau. Ce qu'elle voyait à présent était sans doute la dernière vue qu'il avait eu du monde, avant de rendre son dernier souffle.
Ici même, le Poète avait dicté ses consignes.
Cependant, aucun frisson ne l'atteignit à cette idée. Aujourd'hui, le bureau était vide, et il ne subsistait absolument rien de cet événement. Ni traumatismes, ni fantôme, ni indice.
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bad blood - we live here

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Sujet: Re: there was a boy Jeu 11 Mai - 20:49

Cette fois, ç'avait bel et bien lui qui avait traîné le nom des Delaney dans la boue. Bien loin des empreintes immaculées de son père, c'était dans la boue et la merde que sa mère avait laissées derrière elle qu'il avait marché – ou plutôt qu'on l'avait traîné. Elle s'était éclaboussée de drogue, pataugeant dans les flaques de honte qui stagnaient à ses côtés, s'ébrouant dans la fange qui était devenue son habitat naturel, se prélassant dans son canapé aux ressorts déglingués tel un chat errant, faisant clinquer quelques bouteilles en s'étirant paresseusement. Charlie, lui, s'était éclaboussé de sang, trébuchant dans une flaque de culpabilité qui n'était pas la sienne, renâclant dans des chaînes qu'il n'avait pas méritées, se débattant dans la cage où on l'avait jeté, faisant clinquer les barreaux en tapant dessus. Son père avait eu le beau rôle, s'excusant avant la décrépitude. Il s'était écroulé avant, devant son empire, l'entraînant dans sa chute. Il n'avait eu à souffrir les railleries, les murmures, il n'avait pas entendu les secrets et les rumeurs détruire la réputation qu'il avait tant chérie, il n'avait pas vu son cercle d'amis s'étirer, s'éloigner et disparaître au loin, laissant l'horizon aussi noir que le sang qui séchait aux creux des coudes de sa veuve. Il n'avait pas vu la froideur qui s'était fait une place de choix dans le regard de son fils unique, il ne l'avait pas vu tourner le dos à tout ce qu'il avait tenté de lui inculquer, rejetant la bonté et la politesse comme s'ils étaient toxiques. Sa voix grave n'avait jamais pu le rappeler à l'ordre, lui sommer de revenir, de ne pas s'éloigner trop loin de l'enfant qu'il avait laissé derrière lui.

Sa mère, elle, s'était appliquée à ne plus rien dire. Elle s'était endormie lentement, année de défonce après année de défonce, toujours à moitié perchée dans un monde que les petits bras de Charlie n'avaient pas su atteindre, et il avait sans doute trop vite arrêté d'essayer. Si sa bouche était restée entrouverte, un filet de bave s'écrasant parfois au sol dans un vacarme qui faisait sursauter le silence ; elle n'avait ni trouvé, ni cherché les mots qui l'auraient remis sur le droit chemin, ou au moins sur un autre. Elle avait refusé la bataille qui s'était imposée à elle, s'abrutissant aux drogues dures et aux alcools forts, les yeux hagards dansant vaguement sur un écran de télévision qu'ils ne voyaient pas, pendant qu'un vautour leur suçait le sang et l'argent. De la grandeur ils étaient passés au ridicule, d'une symphonie ordonnée et majestueuse ils étaient allés se perdre dans une cacophonie de hurlements et de balbutiements qui les avaient rendus sourds l'un à l'autre, sourds aux autres. Une fois repu, le rapace s'était envolé, laissant les Delaney exsangues, pauvres et amers. Elle n'avait plus eu qu'à mourir, jetant un dernier regard aveugle au visage inexpressif de l'enfant qu'elle avait porté pendant huit ans, avant de le laisser tomber à ses pieds. Charlie s'était dit que c'était terminé. Les murmures s'étaient taris d'eux-mêmes, la mort du personnage principal mettant subitement fin aux racontars de tous ces bien pensants qui s'étaient délectés du spectacle. Ils s'étaient léché les doigts de ce déclin, pourtant aucun n'avait vu les cafards ramper sur les murs, personne n'avait vu les larmes sur les joues qui prenaient conscience, quelques instants. S'ils avaient entendu les cris, s'ils avaient entendu le silence qui s'était parfois fait si pesant qu'il aurait dû payer le loyer, ils n'avaient jamais vu au travers des murs en putréfaction. Ils n'avaient jamais saisi le moment fugace où les regards se rencontraient et où chacun se demandait comment ils en étaient arrivés là, elle à crier et lui à se taire, lui à crier et elle à se taire. Et quand sa mère l'avait supplié, quand elle avait ouvert ses bras à sa progéniture, à genoux et des larmes mouillant son visage pathétique, personne n'avait vu Charlie lui tourner le dos.

Il ne tournerait pas le dos aujourd'hui. Une rage ineffable était rentrée de prison avec lui, et rien ne semblait l'apaiser. Charlie n'était pas d'un tempérament colérique. Souvent agacé, souvent ennuyé, il n'entrait que rarement dans des colères noires, et elles étaient souvent aussi éphémères qu'elles étaient violentes. Alors il ne savait pas quoi faire des ces mâchoires serrées, de ces sourcils froncés, de toutes ces feuilles de papier qu'il avait froissées avec agacement puis lancées avec colère en tentant de viser le chat qui vaquait à ses occupations félines, et les cadavres gisaient maintenant un peu partout dans son appartement autrement immaculé. Voilà plusieurs mois qu'il était rentré de prison, retournant à sa demeure qui avait été retournée par les policiers à la recherche d'indices qu'ils n'avaient pas trouvé, retournant à la poussière qui s'était installée dans les moindres recoins. Il n'avait pu s'asseoir qu'une fois l'ensemble redevenu vivable, et avait passé deux semaines toutes fenêtres ouvertes pour se débarrasser des odeurs. Puis il s'était trouvé désœuvré. Les autorités lui avaient dit de se tenir tranquille, et ces mêmes autorités lui avaient repris son badge, lui avaient interdit d'enquêter. Il ne savait pas comment gérer l'agitation qui avait entouré toute cette histoire, comment gérer ce vif sentiment d'injustice qu'il refusait de reconnaître, ou comment taire la colère qui le laissait parfois pantelant. Rapidement, la solution avait semblé évidente, il devait retrouver le Poète.

Seulement muni d'un plan succinct de la marche à suivre, Charlie s'était rendu dans les locaux de Luis, entre les murs où ils s'étaient souvent retrouvés, susurrant et mordant, parfois crachant et frappant. Son manque de concentration se ressentait dans la faiblesse de ses notes. D'ordinaire infiniment détaillées, celles-là ne proposaient que quelques vagues idées, et le manque flagrant d'organisation criait au désastre. Les trente minutes de trajet passèrent à tout allure, l'ancien suspect tentant tant bien que mal de se fixer des objectifs clairs, sans pour autant parvenir à penser plus fort que ce silence qui lui hurlait aux oreilles. Une fois parvenu sur les lieux, le chemin avalé sans même y réfléchir, il s'octroya quelques minutes de son activité relaxante favorite : son téléphone. Sept vidéos YouTube plus tard, il releva la tête sur une autre voiture garée devant la demeure finale de son ancien amant. Lui-même s'était garé un peu plus loin, pas vraiment désireux d'attirer l'attention sur lui. Il sauta de sa voiture et se dirigea vers l'entrée, pas encore certain de comment il allait présenter les choses, mais convaincu qu'il trouverait quelque chose d'ici à la porte.

Arrivé devant cette dernière, il l'ouvrit et entra sans frapper, l'idée ayant même complètement oublié de lui traverser l'esprit. Il arpenta le hall où plus aucune secrétaire ne risquait de venir entacher l'image de cet avocat marié en les surprenant dans le feu de l'action, où la voix nasillarde de cette même secrétaire ne sommerait plus personne de prendre un siège en attendant que M. Estrada puisse le recevoir. Une lueur dans ses yeux avait laissé entendre à Charlie qu'elle savait, et s'il s'était efforcé de ne plus jamais arriver trop tôt, il n'avait pas manqué le sourire qu'elle avait si bien dissimulé. Pas qu'être vu aurait dérangé le blond, mais Luis s'était mis dans une rage si intense qu'il avait semblé inutile de réitérer l'expérience. Ayant traversé le hall, il arriva à la scène de crime, à la scène où le Poète avait expié et révélé leurs péchés. Quelqu'un avait pris la place du mort.

«Front door was open.» déclara-t-il simplement, comme si ça expliquait et excusait sa présence. Il jeta un regard désabusé alentours. «Can't say I like what you've done with the place.» Les murs dénudés, le bureau rasé de près, les plantes mortes dans leurs pots, la poussière et la même odeur rance qui l'avait accueilli chez lui. Finalement, il reporta son attention sur la jeune femme qui trônait là, et dont le nom finit enfin par lui revenir. Il ne l'aurait pas reconnue s'il n'avait pas récemment vu sa photo sur internet, attachée à un autre tueur dont il avait suivi l'histoire avec fascination. «So many memories in here, Emily.» Les souvenirs n'avaient pas tous la même nature, mais ils avaient à présent le même goût. Ils avaient la saveur discrète mais entêtante de l'indifférence. Finalement, il se laissa tomber dans la chaise située de l'autre côté du bureau, celle des accusés, et lança dans un sourire: «So, how have you been?» Pas que la réponse l'intéresse, ni qu'il s'égare dans les politesses, mais il n'avait aucune envie de retourner en prison, aussi préférait-il tester les eaux avant d'y plonger et y aller de ses remarques. Sa présence n'avait rien de légal, et les autorités auraient vite fait de le lui rappeler si elles étaient mises au courant.
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Sujet: Re: there was a boy Dim 11 Juin - 20:28

Elle n'avait eu aucun mal à identifier son visage.
Un visage si particulier, aux traits fins, piqueté de multiples tâches de rousseur. Il aurait pu être cette représentation du gendre parfait, un jeune homme si charmant, bien habillé. Et pourtant.  Quelque part derrière ces expressions, il restait forcément quelque chose de ce garçon, qui avait été une part de son enfance. Y penser lui donnait le vertige, tant cette partie de sa vie lui semblait lointaine, lointaine et inaccessible, un vestige d'images vaporeuses qui ne la regardaient plus. Deux étrangers, dans des décors de vacances, grande maison et plages colorées. Elle pensait bien avoir quelques photos de ce genre.
A l'époque, Charlie lui paraissait un peu moins insupportable que son frère. Même s'il l'ignorait souvent, jouait l'indifférence en sa présence – comme le faisaient la plupart des garçons – ils partageaient un sentiment de révolte, une aversion pour les comportements de leurs parents, particulièrement leurs mères. C'était sans doute trop parfois, la façon dont il la poussait à bout, néanmoins Emily n'avait pas pu s'empêcher de l'admirer et calquer son attitude. Elle était assez inspirée pour dire  « non »  à ses parents en sa présence, puis jetait des coups d’œils vers le garçon, espérant créer une éventuelle complicité, un regain d'intérêt devant sa rébellion effrontée. Elle ne récoltait rien. Peut-être avait-elle été un peu amoureuse de lui.
Elle se souvenait de sa transformation, plus tard. Ça avait été le premier enterrement auquel elle était allée, et puis elle l'avait cherché des yeux : Charlie était loin d'elle, et elle n'avait même pas pu apercevoir son visage. Puis, lorsqu'il était revenu dans cette grande maison, accompagné seulement par sa mère, cette fois, elle avait compris qu'ils étaient maintenant distants de plusieurs années lumières l'un de l'autre.
Rien à faire. La vie continuait, et chacun traçait son chemin de son côté.

Il avait à peine tiqué en la découvrant dans cette pièce, et l'avocate se promettait de calquer ses émotions sur la même fréquence, atone, malgré la surprise qui l'étreignait.
Rechercher l'attention d'autrui était une marque de faiblesse, comme elle avait pu l'expérimenter à plusieurs reprises, et Emily ne voulait plus être dépendante du regard de qui que ce soit. Elle n'était plus cette petite fille. Elle n'avait plus la force ni la patience d'espérer que quelqu'un daigne enfin poser son regard sur elle, ou même s'inquiéter pour elle.
Ces derniers mois avaient été un cauchemar, et elle les avait enduré seule, affichant un masque impassible à l'adresse des caméras, se réfugiant dans un travail acharné qui avait été vain, et puis un déménagement soudain. Maintenant, il n'y avait plus rien d'autre que le paysage morne de cette ville qui s'étendait sous sa fenêtre ; et puisqu'elle avait tout abandonné, il lui restait tout un travail à reconstruire, de nouveaux clients à trouver, ce qui l’avait conduit à ce bureau. Trop de nature, et trop de silence l’entouraient à présent, créant une rupture nette avec le mode de vie qu'elle suivait à Birmingham. Elle tentait de retrouver un peu de ferveur dans les quelques bars qui jalonnaient Fairhope Avenue, sans trop de succès. Et puis, il n’y avait qu’un musée. Autrement dit, elle se sentait tout à fait étrangère à cette ville. Mais ce statut ne la dérangeait pas, si c’était la seule façon de changer d’air : disparaître, et fuir, fuir son cabinet et ses collègues, les médias, fuir sa famille. Fuir son souvenir qui imprimait chaque recoin de son appartement.
Emily posa son regard sur le jeune homme.
Était-ce de ce genre de souvenirs dont il parlait ? Là aussi, dans cette pièce, la mort avait fait son chemin. L'absence prenait à la gorge. C'était devenu une pièce flottante, une pièce sans but, le temps que l'on efface ce qui s'y était passé, que l'on y recréée quelque chose d'autre. Elle flottait comme cela depuis déjà trop longtemps. Sans doute Charlie s'était-il déjà tenu sur cette chaise, face à son amant, dont elle venait de prendre la place. Néanmoins, il semblait si… indifférent.

- Yes, I suppose so.

Il y avait forcément une émotion cachée, quelque chose derrière ce visage ennuyé, qui l'avait poussé à venir dans ce bureau morbide, où il avait vécu cette relation secrète et outrageuse, celle qui l'avait conduit à la prison. Elle se souvenait avoir ressenti un choc, lorsque son nom était apparu, étalé en toutes lettres sous le mot « Poète ». Quelques temps après l'assassinat de Luis Estrada. Il y avait quelque chose d'infiniment ironique, dans ces retrouvailles, dans la façon dont ils avaient tracé leurs chemins respectifs pour se rencontrer à nouveau, exactement au même point.
Maintenant, il lui demandait comment elle allait, comme s'ils s'étaient croisés la veille.

- I... Don't know how to sum up so many years. But I must admit that this one is especially shitty. Elle fronça les sourcils, tout en maintenant un sourire vague. Anyway, you probably saw it everywhere. I lost the trial. I moved in Fairhope one week earlier.

Son métier était bien la seule chose qu'elle ne pouvait pas cacher, tant cette façade avait été suivie, et commentée. Et elle s'y raccrochait, par convention. Parce qu'elle ne pouvait pas exprimer l'étendue des émotions qu'elle avait pu ressentir, depuis plusieurs mois. Son interlocuteur, lui, n'avait pas eu d'autres choix que de voir ses histoires personnelles révélées au grand jour, exposées aux regards de tous.

- What about you, Charlie ? Why are you here ?


Elle le regardait avec intérêt. Charlie. Une pensée étrange lui vint à l’esprit : il n’avait pas vraiment changé. Pourtant, elle n'en avait aucune idée. Tout ce qu'elle avait appris, ça avait été le long déclin de sa mère, qui avait alimenté les plaintes et les moqueries pendant tant d’années, jusqu’à la réduire en cadavre, en plus rien, à mesure que sa fortune s’évaporait. Il n’y avait rien à dire sur le passé ; mais ils n’avaient pas non plus de banalités auxquelles s’accrocher.
Emily passa un doigt sur le bureau, observant ensuite la fine couche de poussière grise qui s'était déposée sur sa peau. Quelque part, dans cette pièce, se répercutait la souffrance de Luis Estrada, à l'infini. Cette souffrance était peut-être captable, mesurable, et elle hésita néanmoins, avant de se lever.

- Do you mind, if I take some pictures ?

Elle s'était attendue à ce que cette pièce contienne un fort potentiel émotionnel et artistique. Son appareil était rangé dans son sac, prêt à prélever d'autres mémoires et d'autres sens, mais voilà, Luis avait été son amant. Il lui fallait une sorte de permission.

- We are some of the last, to see this room looking like this.
révéla-t-elle, en considérant le lieu qui les entourait d'un air grave. How lucky we are.

Bientôt, ce sera un autre bureau, moderne, sans aucune trace de l'ancien, ou peut-être un magasin. Cette idée était terrible. Comme celle de toutes ces pièces flottantes qui finissent par devenir quelque chose. Ils étaient privilégiés, de pouvoir pénétrer dans cet endroit fermé et sombre, ce sanctuaire qui avait été préservé avec tous ses souvenirs, juste avant qu'il ne soit trop tard. 
Elle posa à nouveau ses yeux sur le jeune homme, se figurant qu'il allait peut-être laisser entrevoir un quelconque ébranlement, une agitation déformer les traits de son visage impassible.
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