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 there was a boy

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bad blood - we live here

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Sujet: there was a boy Dim 30 Avr - 21:09


Mars 2014



Grace.
Deux jours de suite,
Tu m'attendais ?

Emily se tenait debout devant la vitre de son salon. Son regard se posait sur un arbre, en contrebas, dont les feuilles étaient aujourd'hui constamment agitées par le vent. Un arbre de ville, un arbre ridicule, contraint dans une espèce de cage, tiré de chaque côté par des espèces de sangles, et qui poussait exactement de la façon dont l'homme le lui dictait. En quelques sortes, cet arbre avait quelque chose de pénible, et elle ignorait si ses feuilles communiquaient quoique ce soit, ou diffusaient quelques messages dans les airs. Ses sourcils se froncèrent légèrement.
Le mauvais temps baignait son appartement d'une atmosphère grise. Les cartons vides étaient empilés près de la porte, et chaque livre était maintenant soigneusement rangé dans la bibliothèque qui s'étendait sur le mur de son salon, tandis qu'elle tentait toujours de s'habituer à cette nouvelle vue. Il y avait quelque chose d'étrange, dans cette ville. Elle n'aurait su dire quoi exactement. L'avocate n'ignorait pas que les histoires les plus sordides pouvaient être décelées derrière le visage souriant d'un voisin, derrière les gestes anodins, sans que celles-ci n'aient altéré l'ambiance alentour d'une quelconque manière. Même une fois ces histoires révélées, la vie continuait. La vie prenait rapidement le dessus sur les désastres. Mais elle n'avait jamais été confrontée à une série de tant de meurtres, dans un espace aussi restreint que Fairhope. Par peur d'être retrouvés, les tueurs en série qu'elle avait du défendre commettaient leurs crimes dans différents endroits, parfois à travers tout un territoire. Alors, elle en concluait que le Poète n'était absolument pas effrayé par les forces de l'ordre qui défendaient cette ville, et c'était une idée très inquiétante.
Pourtant, le tueur avait sévi hors d'ici, à deux reprises. Et c'était précisément dans l'un de ces endroits qu'elle avait prévu de se rendre. Emily décrocha subitement ses yeux de la fenêtre, pour chercher ses clés de voiture, posés sur le meuble de l'entrée. Il allait falloir conduire un peu, pour atteindre Mobile.  

Luis Estrada n'avait pas été un ami. Un simple collègue, qu'elle avait néanmoins souvent croisé, dont elle avait serré la main à plusieurs reprises ; elle pensait même avoir son numéro mémorisé dans son portable, et une de ses cartes dans son porte-cartes. En somme, il avait été l'un de ses contacts récurrents. Elle n'aurait même pas su dire s'il était sympathique ou non. Au moment où cet assassinat avait fait grand bruit, avait choqué toute la profession et agité tous les médias, le seul détail qui l'avait marquée avait été son âge : 36 ans, pratiquement le même âge qu'elle.
La vie est cruelle.

Elle marqua un temps d'arrêt en entrant, la main posée sur la poignée de la porte, et balaya la pièce du regard. Elle s'était attendue à ressentir quelque chose de spécial, une atmosphère prégnante au sein du bureau qui avait servi de scène de crime ; mais elle ne rencontra qu'une vague impression d'absence. Un an après les faits, certaines choses semblaient n'avoir pas bougé du tout. C'était justement la raison pour laquelle elle avait obtenu les clés de ce bureau, dont personne ne voulait, et qui allait bientôt être vidé. L'avocate avait pu reprendre certaines des affaires dont Luis Estrada s'était occupé, avant de disparaître brusquement. Il y avait des tas de dossiers qui dormaient dans un grand placard et qui n'attendaient qu'elle, et elle posa sur le sol les quelques cartons qu'elle avait emporté, à peine vidés des affaires de son déménagement.
Mais avant de s'atteler à cette tâche, Emily ne pu résister à l'envie de s'attarder dans la pièce. Elle fit quelques pas vers le bureau, ses talons s'enfonçant sans un bruit dans la moquette foncée qui tapissait le sol. Cet homme avait eu du goût. Et de l'argent, aussi. Elle caressa du bout des doigts le bureau élégant, en bois sombre, qui trônait près d'une fenêtre dont les stores étaient baissés. Celui-ci était recouvert d'une fine couche de poussière. Il restait quelques affaires, que ni les policiers, ni la famille n'avaient emportées. Comme ce téléphone, qui ne devait plus beaucoup sonner. Sans savoir exactement pourquoi elle le faisait, elle s'installa dans le fauteuil en cuir qu'avait occupé Luis Estrada durant plusieurs années, et se mit à ouvrir les tiroirs de son bureau, un à un. Évidemment, tout ce qui aurait pu être intéressant avait été emmené pour les besoins de l'enquête. Et elle n'y avait aucun accès, à moins qu'un de ses clients ne soit impliqué...

Elle réalisa soudainement qu'elle se trouvait à l’emplacement exact où l'avocat avait été assassiné, dans ce même siège, devant ce bureau. Ce qu'elle voyait à présent était sans doute la dernière vue qu'il avait eu du monde, avant de rendre son dernier souffle.
Ici même, le Poète avait dicté ses consignes.
Cependant, aucun frisson ne l'atteignit à cette idée. Aujourd'hui, le bureau était vide, et il ne subsistait absolument rien de cet événement. Ni traumatismes, ni fantôme, ni indice.
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Sujet: Re: there was a boy Jeu 11 Mai - 20:49

Cette fois, ç'avait bel et bien lui qui avait traîné le nom des Delaney dans la boue. Bien loin des empreintes immaculées de son père, c'était dans la boue et la merde que sa mère avait laissées derrière elle qu'il avait marché – ou plutôt qu'on l'avait traîné. Elle s'était éclaboussée de drogue, pataugeant dans les flaques de honte qui stagnaient à ses côtés, s'ébrouant dans la fange qui était devenue son habitat naturel, se prélassant dans son canapé aux ressorts déglingués tel un chat errant, faisant clinquer quelques bouteilles en s'étirant paresseusement. Charlie, lui, s'était éclaboussé de sang, trébuchant dans une flaque de culpabilité qui n'était pas la sienne, renâclant dans des chaînes qu'il n'avait pas méritées, se débattant dans la cage où on l'avait jeté, faisant clinquer les barreaux en tapant dessus. Son père avait eu le beau rôle, s'excusant avant la décrépitude. Il s'était écroulé avant, devant son empire, l'entraînant dans sa chute. Il n'avait eu à souffrir les railleries, les murmures, il n'avait pas entendu les secrets et les rumeurs détruire la réputation qu'il avait tant chérie, il n'avait pas vu son cercle d'amis s'étirer, s'éloigner et disparaître au loin, laissant l'horizon aussi noir que le sang qui séchait aux creux des coudes de sa veuve. Il n'avait pas vu la froideur qui s'était fait une place de choix dans le regard de son fils unique, il ne l'avait pas vu tourner le dos à tout ce qu'il avait tenté de lui inculquer, rejetant la bonté et la politesse comme s'ils étaient toxiques. Sa voix grave n'avait jamais pu le rappeler à l'ordre, lui sommer de revenir, de ne pas s'éloigner trop loin de l'enfant qu'il avait laissé derrière lui.

Sa mère, elle, s'était appliquée à ne plus rien dire. Elle s'était endormie lentement, année de défonce après année de défonce, toujours à moitié perchée dans un monde que les petits bras de Charlie n'avaient pas su atteindre, et il avait sans doute trop vite arrêté d'essayer. Si sa bouche était restée entrouverte, un filet de bave s'écrasant parfois au sol dans un vacarme qui faisait sursauter le silence ; elle n'avait ni trouvé, ni cherché les mots qui l'auraient remis sur le droit chemin, ou au moins sur un autre. Elle avait refusé la bataille qui s'était imposée à elle, s'abrutissant aux drogues dures et aux alcools forts, les yeux hagards dansant vaguement sur un écran de télévision qu'ils ne voyaient pas, pendant qu'un vautour leur suçait le sang et l'argent. De la grandeur ils étaient passés au ridicule, d'une symphonie ordonnée et majestueuse ils étaient allés se perdre dans une cacophonie de hurlements et de balbutiements qui les avaient rendus sourds l'un à l'autre, sourds aux autres. Une fois repu, le rapace s'était envolé, laissant les Delaney exsangues, pauvres et amers. Elle n'avait plus eu qu'à mourir, jetant un dernier regard aveugle au visage inexpressif de l'enfant qu'elle avait porté pendant huit ans, avant de le laisser tomber à ses pieds. Charlie s'était dit que c'était terminé. Les murmures s'étaient taris d'eux-mêmes, la mort du personnage principal mettant subitement fin aux racontars de tous ces bien pensants qui s'étaient délectés du spectacle. Ils s'étaient léché les doigts de ce déclin, pourtant aucun n'avait vu les cafards ramper sur les murs, personne n'avait vu les larmes sur les joues qui prenaient conscience, quelques instants. S'ils avaient entendu les cris, s'ils avaient entendu le silence qui s'était parfois fait si pesant qu'il aurait dû payer le loyer, ils n'avaient jamais vu au travers des murs en putréfaction. Ils n'avaient jamais saisi le moment fugace où les regards se rencontraient et où chacun se demandait comment ils en étaient arrivés là, elle à crier et lui à se taire, lui à crier et elle à se taire. Et quand sa mère l'avait supplié, quand elle avait ouvert ses bras à sa progéniture, à genoux et des larmes mouillant son visage pathétique, personne n'avait vu Charlie lui tourner le dos.

Il ne tournerait pas le dos aujourd'hui. Une rage ineffable était rentrée de prison avec lui, et rien ne semblait l'apaiser. Charlie n'était pas d'un tempérament colérique. Souvent agacé, souvent ennuyé, il n'entrait que rarement dans des colères noires, et elles étaient souvent aussi éphémères qu'elles étaient violentes. Alors il ne savait pas quoi faire des ces mâchoires serrées, de ces sourcils froncés, de toutes ces feuilles de papier qu'il avait froissées avec agacement puis lancées avec colère en tentant de viser le chat qui vaquait à ses occupations félines, et les cadavres gisaient maintenant un peu partout dans son appartement autrement immaculé. Voilà plusieurs mois qu'il était rentré de prison, retournant à sa demeure qui avait été retournée par les policiers à la recherche d'indices qu'ils n'avaient pas trouvé, retournant à la poussière qui s'était installée dans les moindres recoins. Il n'avait pu s'asseoir qu'une fois l'ensemble redevenu vivable, et avait passé deux semaines toutes fenêtres ouvertes pour se débarrasser des odeurs. Puis il s'était trouvé désœuvré. Les autorités lui avaient dit de se tenir tranquille, et ces mêmes autorités lui avaient repris son badge, lui avaient interdit d'enquêter. Il ne savait pas comment gérer l'agitation qui avait entouré toute cette histoire, comment gérer ce vif sentiment d'injustice qu'il refusait de reconnaître, ou comment taire la colère qui le laissait parfois pantelant. Rapidement, la solution avait semblé évidente, il devait retrouver le Poète.

Seulement muni d'un plan succinct de la marche à suivre, Charlie s'était rendu dans les locaux de Luis, entre les murs où ils s'étaient souvent retrouvés, susurrant et mordant, parfois crachant et frappant. Son manque de concentration se ressentait dans la faiblesse de ses notes. D'ordinaire infiniment détaillées, celles-là ne proposaient que quelques vagues idées, et le manque flagrant d'organisation criait au désastre. Les trente minutes de trajet passèrent à tout allure, l'ancien suspect tentant tant bien que mal de se fixer des objectifs clairs, sans pour autant parvenir à penser plus fort que ce silence qui lui hurlait aux oreilles. Une fois parvenu sur les lieux, le chemin avalé sans même y réfléchir, il s'octroya quelques minutes de son activité relaxante favorite : son téléphone. Sept vidéos YouTube plus tard, il releva la tête sur une autre voiture garée devant la demeure finale de son ancien amant. Lui-même s'était garé un peu plus loin, pas vraiment désireux d'attirer l'attention sur lui. Il sauta de sa voiture et se dirigea vers l'entrée, pas encore certain de comment il allait présenter les choses, mais convaincu qu'il trouverait quelque chose d'ici à la porte.

Arrivé devant cette dernière, il l'ouvrit et entra sans frapper, l'idée ayant même complètement oublié de lui traverser l'esprit. Il arpenta le hall où plus aucune secrétaire ne risquait de venir entacher l'image de cet avocat marié en les surprenant dans le feu de l'action, où la voix nasillarde de cette même secrétaire ne sommerait plus personne de prendre un siège en attendant que M. Estrada puisse le recevoir. Une lueur dans ses yeux avait laissé entendre à Charlie qu'elle savait, et s'il s'était efforcé de ne plus jamais arriver trop tôt, il n'avait pas manqué le sourire qu'elle avait si bien dissimulé. Pas qu'être vu aurait dérangé le blond, mais Luis s'était mis dans une rage si intense qu'il avait semblé inutile de réitérer l'expérience. Ayant traversé le hall, il arriva à la scène de crime, à la scène où le Poète avait expié et révélé leurs péchés. Quelqu'un avait pris la place du mort.

«Front door was open.» déclara-t-il simplement, comme si ça expliquait et excusait sa présence. Il jeta un regard désabusé alentours. «Can't say I like what you've done with the place.» Les murs dénudés, le bureau rasé de près, les plantes mortes dans leurs pots, la poussière et la même odeur rance qui l'avait accueilli chez lui. Finalement, il reporta son attention sur la jeune femme qui trônait là, et dont le nom finit enfin par lui revenir. Il ne l'aurait pas reconnue s'il n'avait pas récemment vu sa photo sur internet, attachée à un autre tueur dont il avait suivi l'histoire avec fascination. «So many memories in here, Emily.» Les souvenirs n'avaient pas tous la même nature, mais ils avaient à présent le même goût. Ils avaient la saveur discrète mais entêtante de l'indifférence. Finalement, il se laissa tomber dans la chaise située de l'autre côté du bureau, celle des accusés, et lança dans un sourire: «So, how have you been?» Pas que la réponse l'intéresse, ni qu'il s'égare dans les politesses, mais il n'avait aucune envie de retourner en prison, aussi préférait-il tester les eaux avant d'y plonger et y aller de ses remarques. Sa présence n'avait rien de légal, et les autorités auraient vite fait de le lui rappeler si elles étaient mises au courant.
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Sujet: Re: there was a boy Dim 11 Juin - 20:28

Elle n'avait eu aucun mal à identifier son visage.
Un visage si particulier, aux traits fins, piqueté de multiples tâches de rousseur. Il aurait pu être cette représentation du gendre parfait, un jeune homme si charmant, bien habillé. Et pourtant.  Quelque part derrière ces expressions, il restait forcément quelque chose de ce garçon, qui avait été une part de son enfance. Y penser lui donnait le vertige, tant cette partie de sa vie lui semblait lointaine, lointaine et inaccessible, un vestige d'images vaporeuses qui ne la regardaient plus. Deux étrangers, dans des décors de vacances, grande maison et plages colorées. Elle pensait bien avoir quelques photos de ce genre.
A l'époque, Charlie lui paraissait un peu moins insupportable que son frère. Même s'il l'ignorait souvent, jouait l'indifférence en sa présence – comme le faisaient la plupart des garçons – ils partageaient un sentiment de révolte, une aversion pour les comportements de leurs parents, particulièrement leurs mères. C'était sans doute trop parfois, la façon dont il la poussait à bout, néanmoins Emily n'avait pas pu s'empêcher de l'admirer et calquer son attitude. Elle était assez inspirée pour dire  « non »  à ses parents en sa présence, puis jetait des coups d’œils vers le garçon, espérant créer une éventuelle complicité, un regain d'intérêt devant sa rébellion effrontée. Elle ne récoltait rien. Peut-être avait-elle été un peu amoureuse de lui.
Elle se souvenait de sa transformation, plus tard. Ça avait été le premier enterrement auquel elle était allée, et puis elle l'avait cherché des yeux : Charlie était loin d'elle, et elle n'avait même pas pu apercevoir son visage. Puis, lorsqu'il était revenu dans cette grande maison, accompagné seulement par sa mère, cette fois, elle avait compris qu'ils étaient maintenant distants de plusieurs années lumières l'un de l'autre.
Rien à faire. La vie continuait, et chacun traçait son chemin de son côté.

Il avait à peine tiqué en la découvrant dans cette pièce, et l'avocate se promettait de calquer ses émotions sur la même fréquence, atone, malgré la surprise qui l'étreignait.
Rechercher l'attention d'autrui était une marque de faiblesse, comme elle avait pu l'expérimenter à plusieurs reprises, et Emily ne voulait plus être dépendante du regard de qui que ce soit. Elle n'était plus cette petite fille. Elle n'avait plus la force ni la patience d'espérer que quelqu'un daigne enfin poser son regard sur elle, ou même s'inquiéter pour elle.
Ces derniers mois avaient été un cauchemar, et elle les avait enduré seule, affichant un masque impassible à l'adresse des caméras, se réfugiant dans un travail acharné qui avait été vain, et puis un déménagement soudain. Maintenant, il n'y avait plus rien d'autre que le paysage morne de cette ville qui s'étendait sous sa fenêtre ; et puisqu'elle avait tout abandonné, il lui restait tout un travail à reconstruire, de nouveaux clients à trouver, ce qui l’avait conduit à ce bureau. Trop de nature, et trop de silence l’entouraient à présent, créant une rupture nette avec le mode de vie qu'elle suivait à Birmingham. Elle tentait de retrouver un peu de ferveur dans les quelques bars qui jalonnaient Fairhope Avenue, sans trop de succès. Et puis, il n’y avait qu’un musée. Autrement dit, elle se sentait tout à fait étrangère à cette ville. Mais ce statut ne la dérangeait pas, si c’était la seule façon de changer d’air : disparaître, et fuir, fuir son cabinet et ses collègues, les médias, fuir sa famille. Fuir son souvenir qui imprimait chaque recoin de son appartement.
Emily posa son regard sur le jeune homme.
Était-ce de ce genre de souvenirs dont il parlait ? Là aussi, dans cette pièce, la mort avait fait son chemin. L'absence prenait à la gorge. C'était devenu une pièce flottante, une pièce sans but, le temps que l'on efface ce qui s'y était passé, que l'on y recréée quelque chose d'autre. Elle flottait comme cela depuis déjà trop longtemps. Sans doute Charlie s'était-il déjà tenu sur cette chaise, face à son amant, dont elle venait de prendre la place. Néanmoins, il semblait si… indifférent.

- Yes, I suppose so.

Il y avait forcément une émotion cachée, quelque chose derrière ce visage ennuyé, qui l'avait poussé à venir dans ce bureau morbide, où il avait vécu cette relation secrète et outrageuse, celle qui l'avait conduit à la prison. Elle se souvenait avoir ressenti un choc, lorsque son nom était apparu, étalé en toutes lettres sous le mot « Poète ». Quelques temps après l'assassinat de Luis Estrada. Il y avait quelque chose d'infiniment ironique, dans ces retrouvailles, dans la façon dont ils avaient tracé leurs chemins respectifs pour se rencontrer à nouveau, exactement au même point.
Maintenant, il lui demandait comment elle allait, comme s'ils s'étaient croisés la veille.

- I... Don't know how to sum up so many years. But I must admit that this one is especially shitty. Elle fronça les sourcils, tout en maintenant un sourire vague. Anyway, you probably saw it everywhere. I lost the trial. I moved in Fairhope one week earlier.

Son métier était bien la seule chose qu'elle ne pouvait pas cacher, tant cette façade avait été suivie, et commentée. Et elle s'y raccrochait, par convention. Parce qu'elle ne pouvait pas exprimer l'étendue des émotions qu'elle avait pu ressentir, depuis plusieurs mois. Son interlocuteur, lui, n'avait pas eu d'autres choix que de voir ses histoires personnelles révélées au grand jour, exposées aux regards de tous.

- What about you, Charlie ? Why are you here ?


Elle le regardait avec intérêt. Charlie. Une pensée étrange lui vint à l’esprit : il n’avait pas vraiment changé. Pourtant, elle n'en avait aucune idée. Tout ce qu'elle avait appris, ça avait été le long déclin de sa mère, qui avait alimenté les plaintes et les moqueries pendant tant d’années, jusqu’à la réduire en cadavre, en plus rien, à mesure que sa fortune s’évaporait. Il n’y avait rien à dire sur le passé ; mais ils n’avaient pas non plus de banalités auxquelles s’accrocher.
Emily passa un doigt sur le bureau, observant ensuite la fine couche de poussière grise qui s'était déposée sur sa peau. Quelque part, dans cette pièce, se répercutait la souffrance de Luis Estrada, à l'infini. Cette souffrance était peut-être captable, mesurable, et elle hésita néanmoins, avant de se lever.

- Do you mind, if I take some pictures ?

Elle s'était attendue à ce que cette pièce contienne un fort potentiel émotionnel et artistique. Son appareil était rangé dans son sac, prêt à prélever d'autres mémoires et d'autres sens, mais voilà, Luis avait été son amant. Il lui fallait une sorte de permission.

- We are some of the last, to see this room looking like this.
révéla-t-elle, en considérant le lieu qui les entourait d'un air grave. How lucky we are.

Bientôt, ce sera un autre bureau, moderne, sans aucune trace de l'ancien, ou peut-être un magasin. Cette idée était terrible. Comme celle de toutes ces pièces flottantes qui finissent par devenir quelque chose. Ils étaient privilégiés, de pouvoir pénétrer dans cet endroit fermé et sombre, ce sanctuaire qui avait été préservé avec tous ses souvenirs, juste avant qu'il ne soit trop tard. 
Elle posa à nouveau ses yeux sur le jeune homme, se figurant qu'il allait peut-être laisser entrevoir un quelconque ébranlement, une agitation déformer les traits de son visage impassible.
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Sujet: Re: there was a boy Jeu 13 Juil - 23:57

Tout n'avait été qu'une mascarade. Les embrassades avaient dégouliné de fausseté, on avait porté des toasts à la santé de ceux qu'on voulait voir tomber, on s'était esclaffés du malheur de ceux qui s'étaient déjà écroulés. On avait forcé des gamins dans des piscines, sur des plages, on les avait enfermés ensemble dans des parcs pour voir lequel sortirait vainqueur. On avait souhaité de tout cœur qu'untel aille loin mais toujours, toujours moins loin que ses propres enfants. L'hypocrisie avait suinté à travers les murs de cette immense maison de vacances où chacun était venu vanter les exploits de l'année passée et s'assurer que les autres réussissaient moins bien. Qu'on avait l'enfant le plus intelligent, le mieux élevé et la voiture la plus neuve. Du moins, c'est ce que Charlie avait toujours vu dans leurs interminables étés entre faux-amis. C'était la seule impression qui lui restait, après tant d'années. La chaleur étouffante et l'hypocrisie qui coulait à grosses gouttes sur le front des adultes. Les seuls restes tangibles de son passé gisaient sous des pierres tombales à l'abandon dans le cimetière de Mobile. Alors tout ce que la jeune femme représentait pour Charlie à cet instant, c'était un obstacle. Si sa crinière rousse habitait ses souvenirs, ça n'était que du coin de l’œil, en arrière-plan. Il ne regardait jamais si loin dans le passé, de toute manière. Ca n'avait pas assez d'intérêt, les journées chaudes passées à s'ennuyer, l'air pollué d'adultes qui crachaient leur venin les uns sur les autres. Avant la mort de son père, ç'avait été la taille du gamin, son répondant, son corps un peu trop frêle et son absence d'intérêt pour quoi que ce soit qui avaient attiré les remarques et alimenté les conversations. L'on remarquait qu'il n'était pas bien grand, qu'il ne se laissait pas dicter sa conduite, l'on commentait qu'il n'était pas bien costaud, et on s'étonnait de ne le voir s'intéresser de rien, ni des livres qui peuplaient la bâtisse par centaines, ni de l'immense jardin qui s'étalait autour de la propriété, ni même des autres enfants. Sa mère y allait de ses propres commentaires, évoquait les solutions envisagées sans succès pour tenter de faire du petit rouquin un gamin un peu moins pénible, ou surtout un peu moins Charlie.

C'étaient d'autres remarques qui avaient résonné entre les murs, l'année suivante. Seule, sa mère aurait peut-être pu sauver les apparences. Elle aurait réussi à maintenir sa coiffure intacte malgré ses cheveux devenus cassants et laids, elle aurait gardé un sourire un peu triste qui était parfaitement de circonstance, elle aurait ignoré les conversations qui se terminaient sur des silences un peu gênants, elle se serait pliée à l'exercice pendant tout l'été, puis pendant les années à venir, et peut-être que tout ne serait pas parti en fumée. Peut-être qu'elle aurait pu sauver quelques pièces de sa vie, garder sa place, qu'elle aurait pu s'éviter l'humiliation et qu'elle aurait pu prendre la décision de remonter la pente, ou au moins d'essayer. William Delaney, le père de Charlie, n'avait pas été son grand amour. Ils s'étaient aimés, calmement, sans étincelles, sans se brûler, puis ils s'étaient tolérés, habitant le même espace et élevant tant bien que mal le même enfant. Ca n'avait pas été parfait, ça n'avait pas été horrible, mais elle n'avait rien eu d'autre, et elle avait été riche. Son principal problème, outre le deuil et son incapacité à gérer son argent sensiblement, ç'avait été le gosse qu'elle avait déchaîné sur leur lieu de vacances, l'année suivante, devant leurs amis. Charlie n'était pas plus grand, il n'était pas plus costaud, mais il s'était cette année découvert une passion et un talent pour gâcher les vacances, et la vie, des autres, et il ne réservait plus sa répartie aux membres restants de sa famille – il avait eu la bonté d'étendre son animosité au monde entier.

Cette année-là déjà, Emily avait disparu de son décor, insignifiante tache rousse sur le canevas qu'il s'était acharné à détruire, de colère en caprice en connerie en méchanceté. Il n'avait pas su, à l'époque, que c'était sa mère qu'il avait déchirée. Allez savoir s'il aurait agi différemment. «If you don't know how, don't bother. But I did see that. Interesting, that guy. So, what? Attracted to serial killers? Is that why you came to Fairhope? To stop this one going to jail when they get him? To save all those who get imprisoned wrongly in the meantime? Don't answer that, I don't actually care.» Il arborait toujours un léger sourire, parfaitement insupportable et complètement détaché. L'étrangeté, l'ironie, le destin, la situation étonnante dans laquelle il se trouvait, tout ça n'affectait pas le jeune homme le moins du monde. L'univers avait son propre fonctionnement, son propre sens de l'humour, et Charlie ne l'avait jamais trouvé amusant, alors il avait cessé de l'écouter. Pourtant, sous l'indifférence, il avait toujours pour seul objectif de retourner la pièce à la recherche d'une piste quelconque. Déjà, il cherchait des yeux une quelconque anomalie. Il connaissait les lieux, il saurait peut-être repérer quelque chose qui aurait échappé à ses anciens collègues. «Me? Oh, you know, I'm just here for a trip down memory lane. Throwback Thursday, something like that.» Il savait que son indifférence et son manque de tristesse face à la mort de Luis avaient tendance à jouer en sa défaveur. Il avait un instant hésité à installer ses pieds sur le bureau poussiéreux, mais seulement un instant. Après tout, la poussière partirait au lavage. L'on disait qu'il n'était pas assez ému pour être innocent, que s'il ne l'avait pas tué, il serait inconsolable. La vérité, c'était qu'il n'avait jamais été assez ému par l'avocat pour prendre la peine de le tuer. Il haussa un sourcil perplexe et ouvertement moqueur face à la suggestion d'Emily. «Take some pic – wow you must be fun at parties.» Il avait lui-même eu l'intention d'en prendre, pour des raisons bien différentes. Pour pouvoir analyser chaque détail, vérifier chaque recoin. «I mean, knock yourself out, just make sure I'm not in them. Don't want people getting the wrong idea, I've done enough jail for a lifetime. Horrid place, you been there? And I mean in? No class at all.» Charlie chassa cette conversation d'un vague geste de la main, et s'appliqua à ne pas se défaire de son sourire. «So what's in it for you? Why are you here? D'you just get all Luis' clients? Quite profitable, right? A colleague meets an untimely death, and suddenly you're back in business. One man's loss is another man's – or woman's, gain, I guess. I mean, you clearly needed that.» L'ancien sergent se leva finalement, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. «Mind if I take a look around and start painting? I've got my paintbrushes and my canvas in the car. Do you know we're the last people to see this room like this ? Oh wait, you do know.» Charlie entreprit ensuite de se promener dans la pièce, indifférent à la présence de la jeune femme.
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Sujet: Re: there was a boy Mar 25 Juil - 15:53

Tout allait bientôt tomber en poussière. Les montagnes deviendraient des roches, les roches deviendraient du sable. Et ils allaient disparaître aussi, leurs os allaient se mêler au sol, renforcer cette lente accumulation de matières minérales qui se transformaient, se transformaient, depuis la naissance du monde. Pendant des siècles et des siècles. Le temps éroderait leurs corps, leurs petites joies et leurs petites peines, emporter indifféremment leurs existences ridicules. Envolées, leurs âmes, comme de minuscules grains de sable dans le vent.
Tout ce processus était extrêmement rapide - extrêmement lent. Il creusait déjà des sillons à travers leur peau. La sculpture constante et subtile s'exerçait tout autour d'eux, une infinité de mouvements qui écrasent, qui ternissent les murs et les plantes, les esprits et les corps. Vite.
Emily observe la pièce à travers son objectif. Cherche le bon cadrage, la composition qui serait à même de traduire l'essence de cet endroit, ici et maintenant, les détails qui échappent parfois à l’œil nu. Elle presse la détente. Elle s'oblige à prendre son temps, à ne pas déclencher son appareil 1000 fois, malgré la pulsion qui lui chuchoterait de tout immortaliser, des plinthes abîmées aux quelques cadavres de mouches qui jonchent le sol, aux araignées installées dans les recoins, à la plante desséchée qui trône sur le bureau. A son esprit ressurgissent toutes les images de ces autres plantes qu'elle avait pris l'habitude de photographier, lorsqu'elle lui avait demandé de créer des compositions à partir de ses propres mots, d'après l'art de l'ikebana. Cela avait été son excuse pendant un certain temps, pour pouvoir la regarder travailler, apprécier le ton de sa voix, et en apprendre toujours plus. La conversation était fébrile, et le silence devenait à la fois délectable, terrifiant, mystérieux. Elle remplissait ces vides par des rêves, par des pensées qui l'obsédaient toute la journée. Ça aurait peut-être dû s'arrêter de cette façon. Avant d'aller où que ce soit. Un songe agréable et inachevé.

Ils évoluaient à présent à travers la pièce, se croisaient en faisant craquer le parquet sous leurs pas, recouvert par une couche de moquette sombre. Charlie s'appliquait à l'ignorer avec ostentation, et ses paroles n'affichaient qu'indifférence et moquerie. Parfois, elle l'aurait juré, il avait le visage de son frère.
Avant de se lever, et de commencer à promener ses yeux à travers le bureau à la recherche de – quoi ? Un indice ? Un souvenir qui avait résisté aux fouilles et au temps qui passe ? - le jeune homme s'était installé avec une parfaite nonchalance, les pieds posés sur le bureau de son ancien amant et défunt, Luis. Il avait affiché cet air suffisant, qui semblait tellement fixé à son visage, à ses traits, comme si elle ne l'avait jamais vraiment vu montrer une autre expression.

- For God's sake, Charlie. You haven't changed at all.

C'était peu dire. L'avocate avait littéralement l'impression de retrouver le même enfant, depuis la dernière image qu'elle avait gardé de lui : entraîné par sa mère, un air de défi irrévocablement ancré dans son regard. Un gamin en colère contre le monde entier, piquant, aux mots acerbes et rudes. Elle n'avait pas non plus échappé à cette agressivité. Elle n'avait jamais été épargné. C'était comme si cet être de sa mémoire, avait disparu pour réapparaître dans une version légèrement différente, simplement plus grand et plus beau.
Pourquoi se moquait-il autant de tout ? Avait-il pu être lié à Luis Estrada tout en restant aussi indifférent ? Il n'y avait aucun moyen pour qu'elle puisse comprendre cela. Si elle avait crû pouvoir se figurer, ou au moins envisager de comprendre la colère qui l'avait saisi comme un démon et menaçait d'exploser à tout bout de champ, à une certaine époque, ce n'était plus le cas aujourd'hui. On ne pouvait pas avoir fréquenté une personne si longtemps, pour finir par être complètement insensible à son sort, à la sacralité de cette pièce dans laquelle il s'était tenu, dans laquelle ils s'étaient tenus ensemble.

- You don't seem to be overwhelmed with emotions. In fact, you don't even seem to be moved at all. But don't worry. You won't appear.


Une pointe d'agacement, mêlée à son incompréhension, perçait. Le jeune homme cachait peut-être extrêmement bien ses émotions. Et sa colère pouvait s'être muée en capacité à feindre le détachement. Mais malgré sa compréhension envers le fait qu'il avait été traîné dans la boue médiatiquement, avait passé du temps en prison injustement, et brandissait cette indifférence comme une force, ce comportement avait de quoi être déroutant, de quoi paraître absurde et enfantin. Emily savait qu'un personnage médiatique pouvait vous être accolé, un avatar qui avait vos traits, qui prononçait vos paroles, mais qui en était une version caricaturée, grossière, voire complètement fausse. Une sorte de doppelgänger numérique. Elle aussi, s'était obligée à y être habituée, s'était pliée à afficher l'indifférence.
Elle était désolée que Charlie soit passé par toutes ces phases claires et sombres. Désolée pour tout ce qui était arrivé, de la mort de ses parents à la prison, aux accusations. Mais il correspondait maintenant fidèlement à ce double qu'elle avait aperçu de lui, à la télé, dans la presse. Étrangement, elle savait déjà comment serait accueillie une quelconque marque de compassion à son égard : par un don't care retentissant. Lui n'hésitait pas à la mettre en pièces.

- You're smart. Yes, that's exactly what I needed. Maybe I'm attracted for those « mean » people like him, maybe that was just easy to find clients here after the whole crap where I've been in. Whatever I could say, I have the wrong part anyway. Disturbed, or self-interested. I know those words. I see that you've read it.

D'autres mots avaient été donnés pour le décrire. Il y en avait eu de toutes sortes. Mais elle n'était pas assez cruel pour les lui citer, même s'il n'aurait certainement pas hésité à sa place.

- But you're here too. And you obviously didn't come to stand in remembrance.

S'il l'avait laissée faire, ils auraient pu se conduire plus prudemment, choisir leurs mots avec soin, afin d'éviter de se faire mutuellement du mal. Mais ils n'étaient décidément plus dans cette optique. Il n'y avait plus de faux-semblant à adopter. Et Emily reconnaissait cette cruauté, venue du passé ; une façon de détruire avec délectation ces couches de bienséance qui engluait leurs familles. On appelait cela l'érosion ; on appelait cela la sédimentation. Et elle comprit que Charlie s'évertuait toujours et encore à détruire ces couches tenaces, se moquer de tout ce qui était dit, dans un plaisir presque pervers de toujours voir l'autre se décontenancer. Il se jouait délibérément des conventions sociales et rassurantes.

- The poet might have been one of his clients, if we think about it. This would be the connection. I can't imagine that he, or she, would have traveled to kill him randomly. It can be one of my clients now.

Cette fois, elle lui adressa un regard entendu, interrompant brièvement l'analyse de la pièce qu'elle semblait avoir entrepris en même temps que lui. Pendant une seconde, se calquait une dizaine d'autres scènes similaires à travers certains aspects, à travers plusieurs âges ; une complicité relative et éphémère, qui apparaissait seulement lorsqu'ils s'apprêtaient à faire une connerie. On appelait cela la rétroaction.
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Sujet: Re: there was a boy Ven 18 Aoû - 23:00

Visiblement, il s'était trompé lorsqu'il avait annoncé à Luis Estrada, avec tout le calme et l'indifférence qu'on lui connaissait, que c'était la dernière fois qu'il mettait les pieds dans son bureau. Il était en train de reboutonner sa chemise, lascivement, alors que son amant, un sourire aux lèvres, profitait d'une cigarette dans son plus simple appareil, le regard rivé sur le corps de Charlie, qui disparaissait sous des couches de vêtements et qui, bientôt, disparaîtrait à jamais. Il était beau ainsi exposé, complètement offert au sergent qui ne lui accordait aucun regard, entouré par la fumée de sa cigarette, la respiration encore un peu erratique. Le rouquin rhabillé, il mit un terme à leur relation, comme ça, d'un claquement de doigts. Okay, well that's it. I'm not coming back. Bye. Luis avait hurlé, frappé des poings, il avait proféré des menaces, l'avait supplié d'y réfléchir, avait demandé des explications que Charlie n'avait pas. Il s'était lassé, voilà tout. Et puis, vraiment, quel caractère de merde. Sur ces mots il avait fermé la porte pour ce qu'il avait cru être la dernière fois. C'était ironique, la pièce ne semblait pas plus chaleureuse sans les cris, sans le vent qui souffle. L'endroit était aussi mort que son ancien propriétaire qui nourrissait quelque vers au fond d'un trou que Charlie n'avait pas visité. C'était sans doute là que d'autres se seraient rendus, des fleurs ou des insultes à l'égard des cadavres, mais non, l'ancien détenu avait jeté son dévolu sur le cabinet de l'avocat, sa belle gueule et son flair pour seules condoléances. Après tout, Luis s'en était toujours contenté. Les morts n'étaient pas connus pour leurs caprices.

«I have changed. I'm now devastatingly handsome.»

Un frémissement d'irritation courut quelque part sur son visage, piétina entre ses sourcils quelques instants et roula au coin de ses lèvres avant de se faire avaler par le sourire qui accompagna sa réponse. Charlie n'avait plus rien à voir avec le gamin auquel Emily faisait référence. Bien sûr, il avait gardé les mêmes traits de caractère, seulement ses motivations avaient changé. L'enfant en colère avait pris son plaisir à détruire le monde autour de lui, à lentement arracher les coutures propres-sur-elles des masques que les adultes se tissaient, pas pour le simple plaisir de les voir saigner, et de révéler la laideur sous-jacente, mais pour voir comment sa mère réagirait. Il avait agi dans le seul but de voir sa génitrice se défaire sous ses yeux, d'entendre la honte et l'impuissance dans sa voix quand elle comptait jusqu'à trois et qu'à sept il ne lui avait toujours pas prêté attention, d'entendre vibrer la colère quand ses Charles outrés n'arrêtaient pas les mots désobligeants qu'il lançait à autrui. Tout était pour elle, c'était de sa colère, de son embarras et de ses émotions que l'enfant s'était nourri, directement au sein gorgé de rancœur. Aujourd'hui, Charlie n'agissait que dans son propre intérêt, jamais pour personne d'autre, jamais pour s'attirer des faveurs, certainement pas pour faire plaisir. Le seul plaisir qui importait était le sien, au diable tous les autres. Y compris Emily. «You know what they say, grief comes in different ways. Emotions are so overrated anyway.»

La danse qu'ils menaient à présent était risible, Charlie gravitant constamment hors du champ de la caméra de la jeune femme alors qu'il promenait son regard entraîné et perçant dans la pièce, et Emily à la recherche d'une beauté artistique qui passait complètement au-dessus de la tête du roux. Les mots échangés n'étaient là que pour meubler le silence, et l'idée que Luis aurait fait les cent pas dans ce même bureau, qu'il aurait remué ciel et terre pour le sortir de prison le manqua de peu. Il se serait insurgé avec violence contre ces accusations, il aurait tout compromis pour ne pas le laisser moisir en prison et laisser les journalistes cracher leur bile noire sur son image publique. En échange de rien.  «Well, who cares what others say? If I were you, which is, thank God, impossible, I would have come for the money, obviously. And the Poet. But then again, I am smart, aren't I?» Ses empreintes étaient déjà partout, mais Charlie eut un instant d'hésitation avant d'empoigner un tiroir à pleine main pour l'ouvrir, et préféra d'abord s'armer d'un mouchoir, puis il en retourna tranquillement et méticuleusement le contenu à la recherche de quoi que ce soit qui sorte de l'ordinaire et que des yeux moins bien entraînés, et tout simplement moins bons, que les siens auraient raté. Il feuilleta quelques dossiers, fit courir ses doigts sur le bureau.

«You're right, he, or she, could be in these files. Well done, detective Cunningham.» Il était méfiant à présent, mais il avait réussi à retenir ses remarques défensives. Le Poète était à lui. Il ne pouvait pas avoir tous les quidam du coin qui empiétaient sur son territoire. Il n'avait pas vraiment envisagé qu'on ait laissé les dossiers sur place, pourtant il était vrai qu'il avait voulu mettre la main dessus. Qu'est-ce qui avait poussé le Poète à sortir de son terrain de chasse favori? Pourquoi la viande de Mobile avait soudain eu une odeur si alléchante qu'il avait fallu se déplacer pour tuer? A coup sûr, ça n'avait pas été simplement pour lui mener la vie dure, même Charlie n'était pas assez narcissique pour penser avoir une telle importance. Il s'arrêta quelques instants, l’œil soudain rivé sur Emily. «Hang on. No one ever takes the time to say ''he, or she,'', why do you?» Il la fixait à présent, analysant attentivement ses réactions, les petites émotions qui pouvaient ricocher sur son front à tout moment. Elle était belle, il n'avait pas remarqué. Il se détourna brusquement pour reprendre son enquête et farfouiller dans la pièce. «So, what are you getting at?» Il serra les dents sur l'idée qu'elle pouvait tout à fait lui refuser l'accès aux dossiers. Luis l'avait peut-être froissé, d'une façon ou d'une autre, précipitant sa mort. Ca ternissait légèrement l'image que Charlie s'était fait du Poète, complètement au-dessus des piètres affaires de la vie. Ou peut-être que l'avocat avait déterré quelque chose? Peut-être qu'il s'égarait complètement, mais dans tous les cas, il lui fallait lire ces dossiers, maintenant. «Afraid for your life?»
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Sujet: Re: there was a boy Jeu 21 Sep - 21:20

Charlie était beau. Pire encore que cette beauté que l'on pouvait constater simplement, en jaugeant l'harmonie que dessinaient les traits d'une personne, et tous ces critères insipides que l'on est habitués à recevoir passivement: il était particulier. Il le savait sans doute, que cette beauté si spéciale le rendait attirant. Et peut-être en avait-il profité, comme le laissaient entendre les détails de son étrange histoire avec Luis Estrada. Elle pouvait très bien se l'imaginer, que l'on puisse aimer ces tâches de rousseur, ce visage aux contours d'un adulte, qui avait quand même quelque chose d'enfantin. Quelque chose de doux. Emily leva les yeux au ciel. Devastatingly handsome.
Elle commençait à s'habituer à ce ton parfaitement moqueur, parfaitement désabusé, et entrait doucement dans ce jeu qu'il semblait constamment alimenter. Au moins, il semblait assumer le fait d'être insupportable. D'autres cachaient la pourriture de leur âme derrière l'éclat ; des êtres égocentriques, dont toute l'attitude vous forçait à les aimer, à les admirer. Ceux-là étaient les pires. Elle en savait quelque chose ; elle avait déjà manqué de se faire aspirer par un de ces trous noirs.
En définitive, la réponse lui était apparue récemment, un éclair de lucidité au regard de toutes ses expériences : Elle confondait toujours l'amour et l'admiration. Ou alors, ces deux sentiments étaient inextricablement liés, et il n'y avait rien à faire pour y échapper.
Au moins, celui qui rejetait, qui ne cherchait pas à attirer la sympathie, ne pouvait pas cacher quoique ce soit de pire.

Ce type en face d'elle, qui inspectait avec nonchalance le bureau dans lequel était mort son amant, en faisait partie. Les pires de ses tords avaient été exposés, et il évitait maintenant l'objectif qu'elle pointait à travers la pièce. Emotions are so overrated anyway... L'avocate baissa son appareil pour regarder avec intérêt son profil, neutre et concentré. Peut-être lançait-il ce genre de phrases sans trop y penser, pour correspondre à l'indifférence qu'il affichait. N'empêche. Celle-ci résonnait particulièrement à son oreille. Résumait formidablement bien ses propres épreuves, ses propres années. La façon dont elle s'était bornée à murer ses propres émotions, par manque de choix, dans l'espoir de devenir peu à peu inatteignable. Un regard froid posé sur le passé, à peine une crispation. Ses sourires ne signifiaient rien ; ses yeux restaient inexpressifs. Les médias, le public avaient appris à détester ce visage lisse et glacé, son apparence impeccable, ses choix controversés ; bref, son manque d'humanité. Son frère, à l'opposé, plaidait toujours avec fougue, comme s'il ressentait une empathie totale envers son client, et tout le monde adorait ça. Tiens, son frère : un autre trou noir qui passait dans sa vie.
A cet instant précis, elle ressentit une once de proximité, que Charlie s'en moque ou pas. Quelque chose collait, les reliait finalement au terme de leurs parcours respectifs. Et ce qu'il dit ensuite vint renforcer cette impression. En effet, qui se préoccupait de ce que le monde entier pensait d'eux ? C'était bien trop tard. Leurs actions n'avaient plus vocation à rattraper quoique ce soit. Et alors, ils étaient libres, quelque part, libres de faire ce qu'ils voulaient.

- I'm not here to find peace and quiet, that's pretty obvious... réagit-elle, en déposant enfin son appareil au fond de son sac ; et par « here », elle entendait la ville entière. Frankly, I needed to get away. And this place is full of suspects that I could easily exonerate.

Son ton était clair et franc. Elle s'approcha des documents qui encombraient les étagères, et commença à parcourir les noms indiqués entre chaque dossier. Évidemment, rien ne lui sautait aux yeux, mais elle tiqua, en réalisant que l'un de ces noms pouvait être celui du Poète. Pour trouver éventuellement des pistes, il allait falloir tous les parcourir. Si Luis Estrada avait pu laisser une sorte d'agenda, des traces de tous ses rendez-vous... Mais les enquêteurs avaient peut-être tout emporté. Immobile, elle fixa alors le jeune homme pendant un moment. Attiré par les criminels, il l'était aussi, visiblement. Ses yeux parcouraient l'endroit avec rapidité, et il fouillait désormais le bureau du défunt, à l'aide d'un mouchoir. Examiner les scènes de crimes semblait être une sorte d'habitude. Il n'était pas à la recherche d'un quelconque souvenir.

- You want to find any evidence. Why ? You don't belong to the police anymore.

Jusqu'ici, il recouvrait ses réponses d'humour, sans jamais exprimer clairement ses intentions. Il sortait tout juste de prison. Pourquoi voulait-il immédiatement s'impliquer dans cette enquête ? Que cherchait-il ? Les yeux d'Emily tombèrent à nouveau sur les piles de dossiers qu'elle prévoyait d'emporter. Se pouvait-il qu'elle l'aie coupé dans son élan ? Une espèce d'immobilité les saisissait, et alors, ils se regardèrent, chacun s'interrogeant à propos des motivations de l'autre. Les trois questions posées par Charlie tombèrent dans le silence qui s'était soudainement creusé.

A cet instant, elle ne sut pas pourquoi, un vieux souvenir lui revint en mémoire, et c'était la voix enfantine de son frère qui s'élevait, qui hurlait, déformée : « Maman ! Maman ! Emily est complètement folle ! » Une autre fois, sa mère la regardait pleurer, une expression ennuyée sur le visage, et lui disait « Tu n'es pas belle quand tu pleures ».
Elle l'était, immanquablement, folle, laide, chaque fois qu'elle ouvrait la bouche. Encore aujourd'hui, lorsqu'elle regardait ses interventions à la télévision, elle pensait à cette gamine folle et laide qu'elle avait peut-être enterré quelque part.
Elle haussa simplement les épaules.

- I don't know. Women can be murderers too, I guess. But everyone seems to forget that.

L'avocate se tut un instant, méditant sur cette réponse, se recueillant peut-être. Puis elle releva la tête, pour croiser à nouveau le regard de ce jeune homme, ressurgi de ses propres souvenirs.

- Let's make a deal. If finding some evidences is so important to you... I'll let you check those files. But only if you share what you find in this room.
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